Le commerce des Allongés
Les chanteuses-danseuses-pleureuses
Tu revois le deuxième jour de tes funérailles. Des femmes qui chantent, qui dansent et qui pleurent tout autour de toi. Tu es sous l’emprise de leur charme, tu perds la sérénité habituelle des dépouilles. Tu contiens difficilement l’envie de quitter ton lit de mort, de passer ton bras autour des reins de la plus belle de ces créatures et d’exécuter avec elle la fameuse danse des Bembés, le Muntutu. Dans cette danse ancestrale, qui est aussi celle de l’initiation sexuelle des jeunes gens dans ta tradition, on imite le rassemblement d’un troupeau de sangliers avec, au centre du cercle des danseuses et des danseurs, le mâle le plus ancien et la femelle la plus gracieuse, les deux animaux rivalisant de coquetterie et encouragés par les couinements complices du reste du troupeau.
Ces « chanteuses-danseuses-pleureuses », ainsi que les appellent maintenant les Ponténégrins, rendent fous la plupart des hommes qui se relayent dans le cercle dessiné à l’aide de la chaux vive. Le pari étant de bien coller et serrer la femme, de fermer les yeux pendant que la danse devient de plus en plus envoûtante et que la transpiration de la cavalière et celle du cavalier se confondent et que les gouttelettes échouent sur le public qui les accueille avec des cris d’euphorie. Recevoir de la transpiration, c’est en somme la récompense suprême, la raison qui pousserait un autre cavalier à détrôner celui qui est déjà sur la piste, une manière de réclamer une revanche sous l’incitation de la foule en délire.
Ces femmes ont toutes débarqué de la région de la Bouenza. Tu entends les commentaires les plus osés sur leur cambrure, ou plutôt, pour parler comme les Ponténégrins, de « leur Pays-Bas », avec leur façon de nouer le pagne autour des reins, le nœud à peine serré, laissant le nombril bien à découvert, conscientes que c’est là que les regards des hommes vont converger. Et elles se tortillent dans une reptation soutenue, tandis que leurs voix, les unes plus mélodieuses que les autres, enjolivent jusqu’à l’aube les roulements frénétiques des tambours de petits hommes musclés au cou chargé de colliers en cauris.
Dans la journée, elles se vêtent de rouge des pieds à la tête, agitent des mouchoirs blancs avec l’allégresse des fêtes de mariage. On ne parle que d’elles à Pointe-Noire, on oublie le mort, on oublie le chagrin, et elles en sont conscientes. D’ailleurs, les taximen, les conducteurs d’autobus et autres automobilistes qui les croisent aux carrefours klaxonnent, sifflent, promettent de passer danser avec elles le soir à la veillée. Elles en rient, exagèrent encore plus leur démarche très allusive, laissant aux hommes le soin d’apprécier ce que les Ponténégrins les plus vicieux qualifient de « secousses vertigineuses du Pays-Bas ». Pour ces automobilistes, ce n’est pas de la rigolade, ils seront vraiment présents, ces femmes ayant bien précisé qu’il ne fallait pas se tromper de veillée, qu’il s’agissait de celle de Liwa Ekimakingaï, le jeune commis de cuisine, le petit-fils de Mâ Lembé, celui-là qui travaillait à l’hôtel Victory Palace. Cela suffit à n’importe quel Ponténégrin pour se retrouver…
Le soir, tous les chats sont gris, et ces femmes s’habillent en noir, le visage badigeonné de kaolin parce qu’elles chantent, dansent, pleurent avec les esprits, se dissolvent dans le mystère de la nuit et préparent ton chemin vers Mpemba, le nom que les légendes des Babembés attribuent à ce territoire désertique où le soleil se couche pour toujours, où ceux qui y échouent ne feront que marcher, marcher tout droit, sans l’opportunité de revenir sur leurs pas au risque d’être métamorphosés en statue de sel.
Ces chanteuses-danseuses-pleureuses ne sont pas affectées par le long trajet qu’elles ont effectué. Elles ont emprunté les camions Isuzu dans l’arrière-pays, venant de différentes localités comme Kibounda, Moudzanga, Kingouala, Kingomo, Mandou, Louboulou, Hikolo ou Kimbimi pour se rassembler à la gare centrale de Nkayi et prendre le train qui les a conduites jusqu’à Pointe-Noire.
Ce voyage a duré vingt-quatre heures pendant lesquelles elles ont révisé leur répertoire de chants funèbres, coordonné leurs gestes de chorégraphie, décidé une fois pour toutes lesquelles feraient les sopranos, les mezzo-sopranos ou les contraltos et à quel endroit elles devront être placées dans la parcelle du défunt afin que l’assistance entende et comprenne clairement les paroles des chants.
Elles sont plus de deux cents, composent un groupe à part dans la parcelle, et leur chorale est si huilée que le reste du public attend qu’elles donnent le la, répètent trois ou quatre fois le refrain avant de les suivre. On les paye pour leur capacité à verser des larmes en une fraction de seconde, à garantir aux familles éprouvées une compassion sans failles et de vrais pleurs comme si elles étaient en face de la dépouille de leurs propres parents.
Mâ Lembé, qui continue à t’apparaître de dos dans ce rêve le plus long de ta mort, n’a pas payé leurs services. Elle n’en aurait pas eu les moyens, et elle est fière de la générosité de cette caste de chanteuses-danseuses-pleureuses. Elle connaît leurs parents puisqu’elle-même avait eu autrefois à les soutenir, c’est pour cela qu’aujourd’hui leurs petites-filles ont toutes répondu à son appel. Certaines sont venues avec leurs mères, et ce sont ces dernières qui avaient écouté le communiqué nécrologique à la Radio Nationale et avaient demandé à leur progéniture d’aller amoindrir la douleur de leur ancienne amie afin que le voyage de son petit-fils vers l’au-delà se fasse dans la danse et dans la joie. Ces mères restaient en retrait pour ne pas gêner le travail de compassion de leurs filles à qui elles ne manquaient pas de prodiguer quelques conseils de vétéranes.
La présence de ces chanteuses-danseuses-pleureuses a néanmoins un coût caché : il faut les nourrir, rembourser les billets de transport car elles ont emprunté de l’argent afin de ne pas rater les funérailles. Elles ont ainsi droit au petit-déjeuner, au déjeuner, au dîner et au café à volonté, toute la nuit, pour qu’elles ne baissent pas la garde. Un cahier de cotisations circule tous les jours au Grand-Marché et dans les rues du quartier Trois-Cents pour couvrir les frais de tes funérailles. On frappe devant chaque porte, on recueille soit une pièce, soit un gros billet, et le plus souvent c’est une obligation déguisée puisque si vous vous défilez, on n’hésitera pas à vous lancer une menace à peine dissimulée, dans le genre :
– Ah donc vous ne donnez rien, c’est ça ? On verra bien quand votre famille sera éprouvée !
Les chanteuses-danseuses-pleureuses dorment à tour de rôle à la belle étoile sur leurs nattes, dans la cour, autour de toi. Lorsque la moitié d’entre elles s’endort, l’autre te veille, poursuit les chants, les danses, les pleurs, te glorifie et te regrette, car le pire serait de laisser un grand silence ternir ta joie.
Oui, elles sont là, dans votre parcelle. Ce soir une bonne partie de la rue du Joli-Soir a été bloquée sans aucune autorisation municipale afin que les Ponténégrins qui le veulent, même ceux qui ne te connaissaient pas, disposent eux aussi leurs nattes sur la voie publique. Ils les replieront tous les matins.
Les chants en bembé déchirent la nuit. La transe est générale, on ne sait plus qui danse avec qui dans la foule. Des couples se forment, se lancent dans un Muntutu déchaîné sous les acclamations générales, et les voilà qui disparaissent dans une encoignure de la parcelle, relayés par d’autres couples qui entrent dans le cercle tracé à la chaux vive pendant que les batteurs de tams-tams giflent avec vigueur la peau de leur instrument et que plusieurs chanteuses-danseuses-pleureuses s’éloignent de toi, acceptent de danser « collées » et « serrées » contre des inconnus. Elles ne les repoussent que lorsqu’elles sentent vraiment leur souffle très près de leur oreille. Elles changent alors de danseurs, les défient d’un mouvement d’index répété pendant que les batteurs changent de rythme et que les gouttes de transpiration causent presque une émeute chez les hommes. Ces derniers veulent détrôner l’heureux cavalier blotti dans les bras de l’une des chanteuses-danseuses-pleureuses les plus « agitées » et les plus « prêtes », comme les hommes se murmurent entre eux.
C’est à ce moment-là que sous ton hangar tu piaffes d’impatience. Tu rassembles toutes tes forces pour te joindre à cette atmosphère festive, mais tes membres ne répondent pas, tu es lourd, si lourd que tu as le sentiment que ton poids finira par faire écrouler ton lit de mort et apeurer les autres femmes qui veillent sur toi.
Il ne te reste plus qu’à assister, impuissant, à ce rassemblement qui s’amuse, qui ne voudrait pas que cette deuxième nuit de tes funérailles s’arrête. Tu as envie de hurler, de crier au scandale lorsque tu discernes un peu plus loin une femme au visage barbouillé de kaolin. C’est une des chanteuses-pleureuses-danseuses, la plus « agitée », la plus « très prête » de toutes, et elle embrasse avec fougue un chauffeur de taxi dont la bedaine ne permet même pas de boutonner la chemise, puis elle entrouvre sa camisole, oriente elle-même la main du type sur sa poitrine avant que les deux ne disparaissent dans le véhicule que tu entends démarrer quelques minutes plus tard…
OceanofPDF.com