Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 31 sur 31

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Le commerce des Allongés

L'adieu

 

Tu marches sur la Côte sauvage, reprenant le même itinéraire que lorsque tu avais retrouvé ta veste enfouie dans le sable.

Tu trembles des pieds à la tête, pourtant tu éprouves un sentiment de satisfaction et d’apaisement. Bientôt toute la ville de Pointe-Noire apprendra la disparition d’Augustin Biampandou, les spéculations iront dans tous les sens pour expliquer sa mort.

La mer est calme, et c’est rare de la voir entretenir une telle sérénité. Un petit vent chatouille tes oreilles. Tu es conscient qu’il suffit de te retourner pour apercevoir Samantha.

Oui, elle est là, et ce vent dans tes oreilles c’est sa respiration, c’est sa présence.

Tu marches en direction du quartier Joli-Soir, elle te suit.

Elle ne sait pas où tu te diriges précisément, mais elle est derrière toi comme une ombre...

Tu arrives enfin devant le bar-dancing Joli-Soir. Celui-ci est fermé, le commerçant respecte encore ta mémoire. Il ne reprendra son activité que demain lorsque tout le monde aura vraiment quitté le domicile de Mâ Lembé, il ne sait pas qu’il devra refermer sa boutique lorsqu’on annoncera qu’Auguste Biampandou n’est plus de ce monde. Le deuil ne concernera plus un unique secteur, mais toute la ville, et le président Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra fera le déplacement pour ces funérailles qui n’auront rien à voir avec les tiennes…

Il y a encore quelques personnes dans votre parcelle, mais pas autant que pendant les quatre jours de tes veillées. Il ne reste plus que Sabine Bouanga et les autres femmes du Grand-Marché. Elles vont entourer ta grand-mère pendant les semaines qui viennent. Elle ne dormira pas seule dans cette maison les jours à venir, elle sera logée à tour de rôle par ses collègues qui essayeront d’alléger le chagrin, de lui parler afin que ton absence ne l’entraîne pas, elle aussi, dans l’autre monde avant que son heure n’arrive.

Te voici à l’entrée de la parcelle.

Tu voudrais voir Mâ Lembé pour la dernière fois, lui dire adieu. Tu la cherches du regard au milieu des autres commerçantes assises dehors, en cercle, en train de manger. Il n’y a pas d’électricité chez vous, elles ont allumé des bougies pour renforcer l’éclairage des deux lampes-tempête autour desquelles elles sont assises. Sabine Bouanga semble donner des instructions et continue de se distinguer, même ici, comme celle qui ne fait pas que la pluie et le beau temps au Grand-Marché. Elle est par nature charismatique et rassurante, et tu es heureux qu’elle soit avec Mâ Lembé.

Une vieille dame avec une canne et vêtue de blanc sort de la maison pour rejoindre le groupe de femmes. Sa tête est couverte d’un foulard noir. Tu ne la vois que de profil, mais tu sais que c’est elle, Mâ Lembé.

Tu voudrais qu’elle se retourne de ce côté de la rue du Joli-Soir. Hélas, comme durant le rêve le plus long de ta mort où tu la revoyais s’activer pendant tes funérailles, elle te donne encore le dos et s’est assise en face de Sabine Bouanga qui, elle, regarde dans ta direction.

Tu ne bougeras pas d’ici sans avoir vu le visage de ta grand-mère, il faut qu’elle sache que tu es passé.

Un chien aboie derrière toi. C’est ta dernière chance, te dis-tu. Il est tout noir, et tu avances vers lui. Son aboiement est si désespéré qu’il suscite la curiosité des commerçantes qui se retournent toutes et notifient la présence de l’animal à Mâ Lembé.

– Là, à l’entrée de la parcelle ! lance Sabine Bouanga.

Mâ Lembé se retourne, et vos yeux se rencontrent. Il se passe quelque chose que tu ne t’expliques pas. Un sentiment de tranquillité, le même que tu avais éprouvé lorsque tu en avais fini avec Augustin Biampandou. Un bonheur absolu qui te pousse à clore tes paupières, à remplir d’air ta cage thoracique.

Tu rouvres les yeux, ceux de ta grand-mère sont là, humides et chargés d’inquiétude. Tu aperçois ses larmes scintiller avec la lueur des bougies et, par contagion, tu pleures également, mais tes larmes coulent à l’intérieur de toi.

Le chien a disparu. Mâ Lembé se lève pour avancer jusqu’à l’entrée de la parcelle et, au milieu de son parcours :

– Liwa, c’est toi qui es là ?….

Tu voudrais dire un mot, rien ne sort. Alors, tu recules d’un pas, puis de deux et quittes les lieux en courant pendant que ta grand-mère continue à t’appeler de sa voix à moitié éteinte…

Tu ne fais pas attention à Samantha qui est toujours derrière toi. Elle a vu de loin ta proximité avec Mâ Lembé. Elle a vu ce qu’était une famille qui n’était pas celle du centre-ville.

Tu es arrivé à la hauteur de la rue du Repos et, sans te retourner, tu dis :

– Maintenant, rentre au Cimetière des Riches, Samantha, nos chemins se séparent ici…

– Non, je veux vivre avec toi.

– Ta place est là-bas, pas chez nous au Frère-Lachaise…

– Je ne reposerai pas au Cimetière des Riches où ils enterreront bientôt mon père…

Tu esquisses pour une fois un sourire pendant que tu remontes la rue du Repos, avec Samantha à tes côtés, et que résonnent dans ta tête les paroles de la Femme Corbeau :

« … la chose la plus noble que tu ferais ce serait de te rendre dans le monde des vivants afin d’accomplir une action qui te grandirait pour l’éternité, c’est-à-dire insuffler de la vie et de l’amour à ceux qui en ont injustement été privés… »

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