Le commerce des Allongés
La balade
Tu étais donc là, à l’intérieur de la résidence, en face de cet homme que tu avais servi l’avant-veille au Victory Palace et qui t’avait paru perturbé et agité avec ses invitées.
Angelou vint près de toi, te demanda ce que tu souhaitais boire. Tu lui dis que tu ne voulais rien prendre, mais par son attitude Augustin Biampandou te poussa à changer d’avis, et tu optas pour un coca-cola.
La dame en blanc ramassa le bouquet de fleurs qui traînait par terre, eut un regard vers toi et disparut dans la maison à la suite d’Augustin Biampandou.
Les deux réapparurent une dizaine de minutes plus tard, la sorcière te fuyant des yeux avec son plateau de boissons.
Ton verre était déjà rempli, de même que celui d’Augustin Biampandou qui s’était fait servir du Chivas.
Il avala une gorgée de son whisky et te demanda d’un ton ferme :
– Qui t’a envoyé ici, hein ? C’est un coup monté par le Victory Palace, c’est ça ? Tu avais l’air agité quand tu me servais ! À quel jeu joues-tu ?
La gorge serrée par la peur, ne sachant quoi répondre à Augustin Biampandou dont les yeux étaient maintenant hors de leur cavité, tu saisis ton verre pour boire et gagner du temps.
– Laisse-nous seuls, Angelou ! ordonna Augustin Biampandou.
La femme en blanc eut un dernier regard vers toi, ensuite en direction du gardien qui ne lâchait pas son arme, et elle alla s’enfermer dans la maison.
Prenant ton courage à deux mains, tu t’étais levé :
– Monsieur Biampandou, je crois que je dois rentrer et...
– Assois-toi, petit con !!! s’égosilla-t-il tandis que le gardien s’était rapproché, son arme à quelques centimètres de ton crâne.
– Tu vides ton verre et tu dégages de cette maison !
Tu as soulevé le verre, tu as bu quelques gorgées, puis le contenu entier. La boisson avait un goût à la fois pimenté et de kaolin.
Tu as tourné la tête vers le gardien, puis vers Augustin Biampandou qui, désormais impassible, signala à son gardien de t’orienter vers la sortie…
Aussitôt que tu avais été poussé dehors comme un malpropre par l’agent de sécurité, tu avais longé la Côte sauvage, les mains croisées derrière le dos. Tu ne t’étais pas rendu compte que tu soliloquais. Que les vagues semblaient te répondre. Tu t’en foutais de leur grondement.
Tu te remémorais cette soirée au Cérémonial dont les images défilaient devant toi : la rumba « le ventre contre le ventre », les couples agités d’à côté, le rhum qui coulait à flots, les femmes qui vous applaudissaient, les danseuses et les danseurs de salsa, l’étreinte, tes caresses sur les tempes d’Adeline, ou plutôt de Samantha. L’atmosphère était presque celle d’un rêve, le temps semblait court, les choses allaient vite, et vous étiez entraînés dans une sorte de vertige. Tu suivais le courant, tu te laissais emporter.
Plongé dans tes pensées, porté par ce tumulte intérieur où le visage de ta cavalière ne te quittait plus, tu avais failli tomber en butant contre un monticule de sable.
Tu t’étais rattrapé in extremis.
Tu avais la sensation d’avoir marché sur quelque chose, et tu avais baissé les yeux : c’était ta veste orange en crêpe et à larges revers que tu avais prêtée à Samantha alias Adeline et qui était dissimulée dans le sable.
Cette découverte t’avait secoué, tu avais aussitôt ramassé ton habit et couru en direction de la place Félix-Éboué où tu t’étais jeté dans un taxi.
Devant votre parcelle, tu avais vite payé la course et, sans dire au revoir au chauffeur, tu avais couru à l’intérieur de la maison.
Mâ Lembé n’était pas là, tu étais allé directement dans ta chambre, grelottant de plus en plus de froid, tu entendais ton estomac se retourner, puis ton corps qui s’alourdissait pendant que tu t’écroulais sur ton lit.
Puis, c’était la nuit noire, et cinq jours plus tard, tu avais ressenti une secousse qui avait écartelé la terre alentour, et tu avais été comme aspiré par un cyclone avant d’être projeté au-dessus d’un monticule surmonté d’une croix en bois toute neuve.
Tu étais désormais un habitant du Frère-Lachaise…
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