Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 12 sur 31

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Le commerce des Allongés

La vieille et la jeune

 

 

Malgré l’omniprésence de ta grand-mère dans ce rêve le plus long de ta mort, et depuis que tu es resté planté devant votre parcelle qui continue à recevoir du monde pour ce premier jour de ta veillée, tu ignores pourquoi Mâ Lembé te tourne le dos. C’est d’ailleurs le seul personnage qui ne te fait pas face. Ou qui s’arrange pour ne jamais te montrer son visage alors que c’est avec cette femme que tu as passé toute ta vie.

À certains moments tu es habité par des doutes. Est-ce bien Mâ Lembé que tu vois de dos ? Est-ce bien elle, la mère de ta défunte mère Albertine ? Est-ce bien elle qui t’a donné le nom de Liwa Ekimakingaï ? Est-ce bien elle qui a passé son existence à s’assurer que tu deviendrais un homme, un individu respectable comme elle l’avait promis à Albertine ?

Ici, elle te paraît plus jeune, probablement dans sa trentaine. Elle est droite, élancée, n’est plus du tout souffrante, elle est au contraire entreprenante et va de gauche à droite avec la célérité d’une abeille qui butine. La voilà par exemple qui prépare du café dans de gros ustensiles posés sur trois grosses pierres sous lesquelles elle ajoute du bois avant de raviver le feu grâce à un gros éventail. Quoique mue par une extraordinaire énergie, elle prend appui sur une canne. Pourquoi donc une jeune personne, qui plus est en bonne santé, utiliserait-elle une canne ?

Ton incrédulité est encore profonde dès que ta « jeune » grand-mère va d’un lieu à un autre : ses cheveux jusque-là sombres deviennent tout gris, on dirait de grosses ficelles qui se délient avec paresse et composent des boucles à la hauteur de ses épaules. Elle passe ainsi de la jouvence à la vieillesse, et vice versa. Le seul lien qui te confirme que c’est elle, c’est cette canne, puisque c’est toi qui la lui avais offerte. Elle avait été fabriquée par le vieux Mouboungoulou, un des artistes les plus prisés de Pointe-Noire. Tu avais tenu à ce que son pommeau en ivoire soit en forme de tête de lionne afin de marquer combien ta grand-mère était une dame qu’aucun homme ne piétinerait. Tu avais économisé un mois de ton salaire pour cela, et Mâ Lembé n’aurait pas su le coût de cet objet si le vieux Mouboungoulou n’était pas passé chez vous pour lui confier combien ton geste était exemplaire et te distinguait de l’insouciance de certains jeunes à l’égard de leurs parents. Il avait dévoilé le prix, que Mâ Lembé avait jugé exorbitant, et pendant une semaine elle t’avait sermonné, menaçant de revendre la canne au Grand-Marché afin de te rembourser. Elle l’avait en effet mise sur le marché, mais personne n’avait osé la toucher ou demander combien elle coûtait. Le soir, elle t’avait préparé ton plat de haricots aux poissons salés avec des feuilles de manioc servies en complément et susurré :

– Mon petit Liwa, merci vraiment de m’avoir offert cette troisième jambe. Je renonce à vendre cette canne. Ta mère, depuis l’autre monde, est contre ma décision, et c’est peut-être pour ça que personne ne l’a achetée…

En ce premier jour des funérailles, elle est là, Mâ Lembé, la jeune ou la vieille, peu importe. Elle est aidée par ses collègues du Grand-Marché qui, elles, paradoxalement, ont un âge plus avancé. Elles servent du café aux gens chez vous pour tes funérailles. Comme personne ne se rend compte de ta présence, tu avances à l’intérieur de la parcelle pour voir ton cadavre de plus près, dans ce lit placé au milieu de la cour sous le hangar de feuilles de palmier dressé pour te protéger contre le soleil dans la journée. Ton corps est recouvert de draps blancs jusqu’au niveau du cou. La tradition de votre ethnie des Babembés de Mouyondzi sera respectée de bout en bout : un cadavre doit rester quatre jours « en plein air », avec la famille et les compatissants autour de lui, et non dans la claustration glacée d’un placard de la morgue d’où on le transporterait directement vers sa dernière demeure. Chez les Babembés, le corps mérite une affection particulière car l’âme résidera à l’intérieur tant qu’il ne sera pas complètement transformé en poussière. C’est pour cela qu’on parle au cadavre, qu’on le rassure, qu’on le cajole, qu’on mange près de lui, qu’on le persuade qu’il est le plus extraordinaire des trépassés de la terre, qu’il est si beau que la Mort, dans sa hideur, a honte de le fixer droit dans les yeux et se couvre d’un manteau sombre.

Les cadavres sont au courant de ces privilèges. Il n’est pas surprenant de tomber sur certains d’entre eux qui abusent de leur position, versent des larmes de crocodile ou multiplient les caprices. Un mouchoir tiède passé sur leur front, des mots d’affection, quelques notes de musique qu’ils affectionnaient les calmeront. Et alors les Mukutu – ces vieux sages bembés dont le degré de respect se calcule au nombre de cadavres qu’ils ont accompagnés au cimetière – rapporteront à l’assemblée émerveillée que les trépassés étaient prêts, qu’ils avaient esquissé un sourire en signe de reconnaissance à tous ceux qui les assistaient dans leur ultime traversée, qu’ils ne les oublieraient pas et viendraient les saluer individuellement dans leurs rêves le moment venu…

Tel que tu es alité et bien entouré dans ce hangar, personne ne s’imaginerait que tu n’es plus de ce monde. On entend maintenant des éclats de rire provenant d’une assistance qui a trouvé ses marques dans votre parcelle. Les gens du quartier Trois-Cents, ceux des quartiers voisins se sont assis sur des nattes qu’ils ont déployées à même le sol, ces mêmes nattes sur lesquelles ils dormiront la nuit d’aujourd’hui. Pour beaucoup, il s’agit de retrouvailles après qu’ils s’étaient déjà rencontrés dans d’autres veillées de Pointe-Noire. Ils viendront chaque soir pendant les quatre jours veiller près de la dépouille, et chaque matin ils vaqueront à leurs occupations quotidiennes jusqu’au jour de l’enterrement.

Ton corps semble apaisé, mais tu te dis que tu t’es laissé prendre au piège, rassuré que ce premier jour de tes funérailles ne se terminera jamais, qu’il tiendra sur un siècle et que ton bonheur, lui aussi, sera séculaire. Comment peut-il en être autrement quand à présent tu as le sentiment que le jour est aussi long qu’une année, que les heures durent un mois, et les minutes, une journée ? Tout cela te pousse à te relâcher, à profiter de la nonchalance du temps pour savourer cette musique lointaine, celle qui te redonne les ailes que tu avais perdues, celle qui te pousse à survoler de vastes jardins de tulipes blanches, accompagné de myriades de cygnes au plumage d’arc-en-ciel. Ces cygnes et toi, vous arrivez au-dessus de la Côte sauvage où la mer n’est plus qu’une immensité argentée et figée avec, à l’horizon, une file indienne de chevaux blancs qui hennissent, viennent à votre rencontre, mais disparaissent soudain les uns après les autres dans le ventre de l’Océan. Lorsque tu te retournes sur la grève déserte, tu restes un instant pétrifié : c’est le vide, le silence absolu, un immense trou noir. Peut-être parce que tu ne sais plus à quel endroit tu te trouves, emporté par un autre songe qui te fait traverser des kilomètres et des kilomètres. La seule lumière que tu perçois, c’est celle qui est devant toi – en fait elle est derrière toi –, et tu avances, attiré par une porte immense, l’unique direction pour toi. Elle donne sur les ténèbres les plus épaisses avec, au loin, un faible éclairage qui dessine les contours d’une minuscule habitation dominée d’une croix sur laquelle siège un corbeau dont le croassement ininterrompu déchire encore plus la quiétude de la nuit…

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