Le commerce des Allongés
Démons en blouses blanches
Dès l’adolescence d’Albertine, Mâ Lembé ne comptait plus le nombre de fois où il lui fallut repousser tous ceux qu’elle qualifiait de « coqs adultes » qui lui faisaient une cour acharnée dans le quartier. Parmi les soupirants de la jouvencelle, on dénombrait des pères de famille, des chefs coutumiers, des fonctionnaires, des polygames notoires qui promettaient de payer une dot que Mâ Lembé aurait du mal à rejeter. Il y en avait qui tendaient une embuscade à la fille lorsqu’elle faisait une course pour sa mère, lui filaient des billets. Mâ Lembé allait les dénoncer à la police. Celle-ci lui rétorquait qu’Albertine était une provocatrice, qu’elle devrait cesser de porter des jupes trop courtes et éviter de mettre « des T-shirts qui allument les gens dans la rue à cause de ces deux grosses choses-là qu’elle ne cache pas bien comme il faut ». Certains des policiers allaient jusqu’à lui opposer la formule qui la révulsait, car elle était une manière détournée de l’insulter : « Telle mère, telle fille… »
Pour prévenir sa fille des dangers qui l’attendaient, ta grand-mère s’appuyait sur son expérience avec le gendarme qu’elle ne nommait jamais :
– De vraies crapules, les hommes ! Ils sont contents de tirer leur coup dans la nuit, et le jour, devant leurs responsabilités, ils prennent la fuite, on dirait des rats palmistes qui ont senti de la fumée dans la brousse...
Dans une sorte de colère qu’elle refusait de ravaler alors que le temps avait passé, elle ajoutait, les mâchoires serrées :
– Je parle surtout des gendarmes ! Tu ne peux rien contre eux, ils sont protégés par leurs collègues. Ils ont classé sans suite ma plainte, et je ne sais même pas jusqu’à ce jour où ils avaient muté cet imbécile de géniteur !
Elle souhaitait que ta mère aille loin dans les études « pour bien botter le derrière des gendarmes », insistait-elle comme pour lui transférer son mépris pour ces fonctionnaires, mais Albertine voulait plutôt être une commerçante au Grand-Marché, comme elle.
Mâ Lembé finit par s’y résoudre et lui trouver un étal à côté du sien. Et, jusqu’à ta naissance, elle vendait encore des produits de beauté achetés en gros chez les Ouest-Africains du quartier Rex, c’était une affaire qui marchait…
Albertine venait juste d’avoir dix-huit ans lorsque Mâ Lembé détecta que son corps devenait « celui d’une femme ». Ce n’était pas le passage naturel de l’adolescence à l’âge adulte qui avait métamorphosé Albertine de la sorte. Mâ Lembé savait que sa fille était enceinte, elle différait cependant la confrontation avec Albertine, estimant que ce serait à elle de s’ouvrir à sa mère. Cette conversation n’allait pas avoir lieu, alors même que les signes de grossesse s’intensifiaient, avec des vomissements, la prise de poids, des vertiges ou des sautes d’humeur.
Mâ Lembé avait compris qu’Albertine n’avouerait rien. Et elle partira dans l’autre monde sans lui avoir dévoilé l’identité du père de l’enfant.
Les circonstances de la disparition d’Albertine avaient stupéfié les médecins. Ils n’avaient pas connu un tel cas depuis des décennies, la médecine, prétendaient-ils, ayant opéré des progrès.
Ta mère avait perdu trop de sang. Des gobelets et des gobelets entiers. Les médecins, très techniques, avaient parlé d’une « hémorragie du post-partum ». Ils expliquaient en gros à Mâ Lembé qu’Albertine avait perdu trop de sang après son accouchement, que c’était désormais un cas très rare dans les maternités. Ta grand-mère, dubitative, les avait carrément traités de menteurs avec leur « gros français qui sert à couvrir leur sorcellerie qu’ils ont de toute façon mal apprise des Blancs ».
Oui, elle avait sa propre explication, et c’était celle que retenaient ses amies du Grand-Marché : Albertine n’était pas morte de la perte de sang, les esprits nuisibles, les jaloux et peut-être le mauvais karma du géniteur inconnu l’avaient tuée avec la complicité des médecins de l’hôpital Adolphe-Cissé.
Et elle leur confiait :
– En plus, quand je voyais ces médecins, ils ne ressemblaient même pas aux êtres humains normaux, si vous comprenez ce que je veux dire. Je vous jure que c’étaient des démons qui portaient des blouses blanches, et ils étaient chargés de voler l’âme de ma fille pour la ramener auprès de leur chef en Enfer ! Si j’avais su ça au début, je serais repartie avec Albertine à Mouyondzi où elle aurait accouché dans la brousse avec l’aide des accoucheuses de mon ethnie !
L’assemblée des femmes, d’accord avec ces propos, répondait en chœur :
– Oui, Mâ Lembé ! C’est ça même !
Et toi aussi, tu allais vivre avec ce doute. Un jour tu étais convaincu que c’était une hémorragie qui avait emporté ta mère, le lendemain tu pointais du doigt la prétendue sorcellerie du personnel de l’hôpital.
Comme Albertine qui n’avait pas connu son père, tu ne connaîtras non plus jamais le tien…
OceanofPDF.com