Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 11 sur 31

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Le commerce des Allongés

Marteau-piqueur

 

Oui tu revois tout, comme si c’était hier, et plus aucun détail ne t’échappe. Il y avait ce premier fait qui était sur la bouche des Ponténégrins : la mort d’une adolescente albinos dont le corps avait été retrouvé sur la Côte sauvage. L’enquête de la police insistait sur la piste de Grâce à Dieu. Un inspecteur teigneux surnommé par la population « Marteau-piqueur » ne lâchait plus Papa Bonheur d’une semelle, convaincu qu’il était derrière ce crime crapuleux. Marteau-piqueur l’avait interrogé plus de dix fois dans son bureau de l’église situé juste derrière la porte dérobée d’où il surgissait avant chaque messe. Cela n’avait pas suffi, il l’avait encore mitraillé de questions douze autres fois au CCPL, le Commissariat Central Patrice-Lumumba.

Selon l’inspecteur, Papa Bonheur avait sacrifié cette enfant albinos qu’il avait lui-même tirée de la rue deux semaines plus tôt. Les Ponténégrins furent choqués d’apprendre qu’il manquait plusieurs organes au corps de la fillette : la tête, les jambes et les bras. La police et les journaux parlaient de « meurtre rituel ».

Au moment où l’on croyait que l’affaire se refroidissait faute de preuves, elle revint dans l’actualité lorsque deux bandits de grand chemin, incarcérés et interrogés pour des faits qui n’avaient rien à voir avec le crime imputé au Papa Bonheur, avaient jeté une véritable bombe : le pasteur les aurait commandités pour perpétrer le meurtre d’une albinos et lui rapporter ses organes contre une forte récompense. À la radio, les spécialistes de ces crimes se chamaillaient sur leur signification, mais ils s’accordaient pour conclure que les sorciers et certaines sectes utilisaient les organes des victimes dans le dessein de guérir la stérilité, l’impuissance sexuelle, le cancer ou pour confectionner des gris-gris porte-bonheur.

Après cette confession macabre des bandits, Marteau-piqueur reprit sa charge contre Grâce à Dieu. Il fit irruption dans la paillote bondée, interrompit la messe pour prendre en aparté le pasteur et le ramener au commissariat où Papa Bonheur réfuta en bloc les accusations des brigands, jura qu’il n’était pas un sorcier, qu’il était à la tête d’une église, pas d’une secte.

Il mobilisa ses réseaux dans la police, reçut des lettres de soutien de l’étranger et fut lavé de tout soupçon, au grand soulagement des membres de Grâce à Dieu.

Parmi les fidèles, quelques-uns nourrissaient néanmoins de plus en plus de doutes à son égard. Il utilisait certes la Bible, s’inquiétaient-ils, cependant certaines de ses pratiques relevaient de la sorcellerie, notamment lorsqu’il intimait à plusieurs ouailles de lui ramener de la terre d’une tombe ou la chevelure d’un de leurs parents qui venait de mourir. Dans l’esprit des Ponténégrins, Papa Bonheur demeurait le véritable coupable du meurtre rituel de la fillette albinos. On rapportait qu’il avait dû payer une fortune colossale afin d’échapper à un procès, et donc à un éventuel emprisonnement, si ce n’était à la peine capitale en vigueur dans le pays.

La vie reprit toutefois vite son cours. On oubliait petit à petit le destin tragique de cette fillette albinos. D’autres faits occupèrent les esprits des Ponténégrins : le volcan de Diosso qui semblait se réveiller, une pandémie de conjonctivite secouait la ville, les combats s’intensifiaient en Angola entre les forces cubaines venues à la rescousse du pouvoir en place et les factions rebelles du terrible Jonas Savimbi qui s’approchaient de la capitale Luanda pour s’emparer du pouvoir.

Huit mois après la succession de ces drames, un autre scandale s’abattit sur Grâce à Dieu : les bruits couraient que Papa Bonheur était le père de trois enfants dont les mères, encore adolescentes, fréquentaient son église. Les fidèles crièrent au complot ourdi par les églises concurrentes ou tous ceux qui recherchaient la tête de Papa Bonheur six mois auparavant, lors de « l’affaire de la petite albinos ». Excédés par un tel acharnement, ils réaffirmèrent leur fidélité à Papa Bonheur. Celui-ci avait comme d’habitude démenti ces imputations. Or, il devenait difficile pour lui de repousser l’évidence, d’autant que les trois mères ramenaient leurs enfants à chaque messe, et les fidèles les plus sceptiques avaient noté combien les bambins ressemblaient comme deux gouttes d’eau au pasteur. Par ailleurs, les parents de ces mères adolescentes racontaient comment Papa Bonheur leur avait remis des enveloppes contenant des sommes exorbitantes afin d’acheter leur silence ou de trouver un « faux père » à leur petit-fils.

Marteau-piqueur, taxé par Papa Bonheur d’« envoyé très spécial du Diable », était de retour et jurait que cette fois Papa Bonheur ne s’en tirerait pas, même s’il versait des milliards à ses amis qui dirigeaient la police, ou même s’il brandissait des lettres de soutien des présidents américain et russe.

Le jour où on l’avait menotté et jeté comme un sac de patates dans le véhicule de la police, les fidèles furent surpris de ne pas voir le Seigneur lui porter secours. Le pasteur se retrouvait une fois de plus à la une des journaux et, outre les trois enfants dont il était le père, d’autres mères mineures délièrent leur langue, dévoilèrent qu’elles avaient, elles aussi, eu une « histoire » avec Papa Bonheur et que ce dernier versait à leur famille respective une pension alimentaire depuis deux années.

Au total, on dénombra une cinquantaine d’enfants dont les mères attribuaient la paternité à Papa Bonheur. Le procès fut retransmis à la radio, et le pasteur affichait une arrogance qui agaçait même ses propres ouailles présentes dans la salle d’audience. Il avait retourné les choses, prétendait qu’il y avait un élu de Dieu parmi les enfants qu’il avait eus avec ces différentes mères adolescentes. Ce gamin sauverait la ville de Pointe-Noire de la décadence, et la population devait plutôt remercier Papa Bonheur au lieu de le traduire en justice et d’interrompre le cours de la Prophétie suprême.

C’était une façon indirecte d’accepter les faits. Le juge Madzouka Ma Mbongo, président de la Cour, convoqua le lendemain à l’audience les mères et leurs enfants. Parmi la cinquantaine d’enfants, il en avait retiré un et l’avait remplacé par un garçon albinos dont le regard anxieux montrait combien il ne souhaitait pas se trouver au milieu de ces bambins qu’il croisait pour la première fois. Ses parents, des albinos également, avaient été mis à part dans une pièce d’où ils regardaient à travers un écran ce qui se déroulait dans la salle d’audience. Ils étaient plutôt heureux de participer à cette expérience et impatients d’en découvrir l’issue.

Regroupés au milieu de la salle, entourés par une vingtaine de policiers, les enfants observaient un silence glacial qui s’était répandu dans toute la pièce. C’est alors que, sans transition, le juge demanda au pasteur de désigner lequel parmi ses rejetons présents dans la salle était le fameux « élu de Dieu ».

Papa Bonheur se retourna et, sans hésiter, montra du doigt l’albinos dont les parents étaient dissimulés dans la pièce d’à côté. Il y eut un grand remue-ménage dans l’assistance, suivi d’un coup de marteau du juge Madzouka Ma Mbongo réclamant le silence.

D’une voix monocorde, le juge annonça que les preuves étaient plus qu’accablantes à l’encontre du Papa Bonheur et que celui-ci était bel et bien l’instigateur du meurtre rituel de la fillette albinos retrouvée sur la Côte sauvage. Malgré l’éloquence de Maître Ndokolo, connu dans la ville comme l’un des plus brillants avocats de la défense, ce dernier ne parvint pas à retourner les choses. Le verdict tomba très tard dans la soirée : l’exécution du pasteur était prévue dans les semaines qui suivaient…

Ce sont ces scandales, gravés dans la mémoire des Ponténégrins, qui t’avaient irrémédiablement détourné de la religion. Tu la détestais, et tu ne faisais plus la part des choses, voyant des pasteurs Makaya partout, étant même persuadé que Papa Bonheur n’avait pas été exécuté, que sa tombe, qui est au Frère-Lachaise et que certains disciples inconscients continuent à fleurir, ne contenait pas son corps.

Avais-tu tort ? Non, à Pointe-Noire on raconte toujours que le cadavre du pasteur avait été expédié au Nigéria ou au Ghana, qu’en fait Papa Bonheur n’était pas de l’ethnie Vili comme il le revendiquait, qu’il n’avait aucun lien avec le prestigieux royaume de Loango, qu’il était un véritable imposteur venu du Nigéria ou du Ghana.

Mais les anciens avaient vu grandir le pasteur Makaya, ils connaissaient ses parents, ils pouvaient retracer son arbre généalogique sans sauter une seule branche. Papa Bonheur était bel et bien un Ponténégrin, il n’y avait aucun doute, et ta grand-mère, choquée, se contentait désormais de maugréer :

– Dans quel monde nous sommes si même ceux qui voient Dieu se comportent comme ceux qui ne l’ont jamais connu ?

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