Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 6 sur 31

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Le commerce des Allongés

Le gendarme

 

 

L’image de Mâ Lembé est omniprésente dans ton songe.

Tu l’entends te confier qu’elle approchait la quarantaine quand elle avait accouché de ta mère Albertine à Mouyondzi, dans la région de la Bouenza, au sud du pays où tu n’auras jamais mis les pieds car pourquoi t’aurait-elle fait visiter cet endroit qu’elle considérait comme le point de départ de son infortune ? Ton grand-père, que tu n’as pas connu et qu’elle n’aurait de toute façon pas voulu que tu connaisses, était un gendarme fraîchement affecté dans la région, au Tribunal correctionnel. Mâ Lembé l’avait croisé pour la première fois le jour où elle s’y était rendue pour porter plainte contre le fils de ses voisins qui avait volé puis vendu une de ses trois chèvres. Le gendarme, posté à l’entrée du bâtiment, était chargé du contrôle des pièces d’identité. Après avoir longuement examiné le document de Mâ Lembé, il lui glissa tout bas qu’elle lui rappelait sa cousine qui vivait à Madoungou, une localité située au nord de Mouyondzi. Mâ Lembé se contenta de sourire, plutôt soucieuse que sa plainte soit vite traitée et qu’elle soit dédommagée dans les plus brefs délais par ses voisins. Elle portait une légère chemisette orange enfilée dans un pantalon moulant en jersey vert électrique. On entendait l’écho de ses talons-dames jaunes à chacun de ses pas. Elle n’avait pas remarqué les yeux du gendarme qui, dans son dos, accompagnaient sa démarche, s’attardaient sans retenue à la hauteur de ses reins lorsqu’elle longea le couloir qui menait vers le guichet devant lequel elle devait attendre son tour.

Une dizaine de plaignants la précédaient.

En se retournant, elle surprit le gendarme qui faisait signe à son collègue du guichet de prendre en priorité la plainte de ta grand-mère. Pourquoi aurait-elle dû s’y opposer, pour une fois qu’elle allait éviter la lenteur administrative de ce bureau dont se plaignait la population ?

Mâ Lembé était plus que satisfaite car la gendarmerie lui avait promis d’envoyer le lendemain un agent pour « intimider » les voisins afin qu’ils lui payent sa chèvre « sur-le-champ ».

Le gendarme bienfaiteur s’était pointé le soir même chez Mâ Lembé. Il pouvait se le permettre, couvert par le pouvoir et la crainte qu’inspirait son uniforme auprès des habitants.

Ce qui s’était passé ce soir-là ? Ta grand-mère n’était pas si bavarde là-dessus, elle se contentait de concéder :

– J’ai commis la plus grosse erreur de ma vie… Mais en même temps, cette erreur m’a donné une bonne raison de vivre : ta mère. Et maintenant, c’est toi… Je n’allais plus avoir de nouvelles de ce gendarme pour de bon aussitôt que je lui avais appris qu’il allait devenir un père...

Elle reprenait son souffle et continuait :

– C’est parce qu’il avait honte de faire un enfant avec moi, je n’étais qu’une vieille femme d’après lui…

Tout Mouyondzi ne parlait plus que de « cette femme qui avait été engrossée par un gendarme », et on accusait ta grand-mère d’avoir voulu à tout prix avoir un enfant avec cet homme en uniforme pour des raisons économiques. Excédée de subir les humiliations de ces dames qui n’avaient plus que cette conversation dans leur bouche, et même de ces hommes qui l’avaient surnommée « la cuisse légère du gendarme », Mâ Lembé s’éloigna du jour au lendemain de Mouyondzi, pour aller vivre à Pointe-Noire avec la petite Albertine.

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