Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 7 sur 31

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Le commerce des Allongés

Le petit chef balafré

 

 

En une année ta grand-mère avait pu acquérir un lopin de terre dans le quartier Trois-Cents et construire une maison en planches. C’était en réalité grâce à l’entraide des femmes du Grand-Marché dont la solidarité n’était pas une légende.

À son arrivée, elle avait entendu parler d’une certaine Sabine Bouanga, une dame âgée qui était à la fois la plus respectée et la plus crainte du Grand-Marché. On ne pouvait pas y trouver d’étal sans transiter par Sabine Bouanga, et celle-ci ne tenait pas à ce qu’on se passe de cette influence.

Les choses furent moins compliquées pour Mâ Lembé car Sabine Bouanga, comme elle, était originaire de la région de la Bouenza et de l’ethnie des Babembés. Le marché avait ainsi une connotation tribaliste, du moins dans la commercialisation de certaines marchandises. On racontait de ce fait que Sabine Bouanga avait non seulement donné cette couleur tribaliste au marché, mais aussi une orientation plutôt féminine. Ce sont les femmes qui dominent les principales activités, et elles se sont spécialisées dans la vente de l’huile de palme, des fruits et légumes, du manioc, du tabac, du riz, du sel, du poisson fumé ou salé, pendant qu’elles regardent, sans vouloir les concurrencer, les hommes vendre plutôt des planches, du bois, du charbon de bois, du pain ou de la viande.

Malgré la présence imposante des femmes sur le terrain, c’étaient encore les hommes qui décidaient de tout depuis la Mairie, et Sabine Bouanga les connaissait. Elle était la seule qu’ils redoutaient car ils se souvenaient bien de ce jour où ils lui avaient refusé l’attribution d’un étal pour une de ses amies d’enfance de la Bouenza. Enragée, elle s’était pointée à la Mairie, devant les responsables du Bureau des marchés, et la scène qui allait suivre est restée dans la mémoire des Ponténégrins.

– Vous refusez de donner une table à mon amie d’enfance, c’est ça ? Eh bien, on va régler cette histoire ici et maintenant, et on va voir si vous en avez dans vos pantalons ! avait-elle menacé.

Elle se dévêtit, hurla telle une écervelée, le derrière bien dénudé et orienté vers les fonctionnaires de la Mairie.

– Voici ma nudité ! Regardez-la !

Le remue-ménage avait atteint son comble lorsqu’elle avait écarté les jambes et libéré des urines torrentielles qui avaient duré jusqu’au moment où Zacharie Gampion, celui qu’on appelait « le petit chef balafré », était intervenu. Son visage était scarifié depuis sa naissance comme bon nombre de Batékés. La scarification, se défendait-il, était associée à leur conception de la Beauté. Zacharie Gampion répondait à ses détracteurs en marginalisant un autre groupe de population, sans que ceux qui l’écoutaient ne comprennent vraiment ses comparaisons :

– Les joues de ceux qui n’ont pas de balafres sont aussi ternes que les cuisses d’un Pygmée ! Moi j’ai eu la chance de bénéficier de la bénédiction de mes ancêtres Tékés qui, seuls, revendiqueraient la propriété des terres de ce pays, parce que nous, à la différence de vous autres, nous venons aussi bien du sud que du nord, nous sommes présents aussi bien au Gabon que dans les deux Congo !

Ce jour-là, pour calmer la furie de Sabine Bouanga, « le petit chef balafré » lui avait promis qu’elle pouvait considérer que la Mairie attribuerait à son amie un étal au Grand-Marché et que cette femme ne payerait que la moitié de la patente la première année.

Puis, se tournant vers son personnel, il avait lancé :

– C’est elle la patronne du Grand-Marché, ce n’est pas moi ! Elle sait ce qui s’y passe, je ne suis là que pour gérer les choses avec l’administration !

Ces dernières paroles avaient suffi pour que Sabine Bouanga se sente plus que révérée.

Pendant qu’elle se rhabillait, le public lui tournait le dos, de peur d’être maudit. Ils savaient tous que les ancêtres et les traditions étaient impitoyables : si une maman en colère vous montre sa nudité et que vous la regardez, vous ne serez plus le même individu, la malchance vous poursuivra jusqu’à votre dernier jour sur terre.

« Le petit chef balafré » non plus ne l’ignorait pas, lui qui était respectueux des traditions, et il ne souhaitait pas perdre son poste pour une histoire de table…

Les commerçantes étaient ainsi réputées pour leur entraide. Elles cotisaient chaque mois une somme décidée d’un commun accord, remettaient le total à l’une d’entre elles selon une rotation prédéterminée. Comme dans leur association elles étaient une centaine et promettaient de verser cinquante mille francs CFA par mois, Mâ Lembé avait empoché plus de cinq millions, une somme qu’elle n’aurait pas rassemblée dans sa vie en un temps aussi record. Ces cinq millions avaient largement suffi, à l’époque, pour acquérir son terrain de la rue du Joli-Soir dans le quartier Trois-Cents.

Même lorsqu’on avait touché la forte somme, il fallait continuer à assurer sa cotisation jusqu’à ce que la dernière commerçante reçoive également la même faveur. C’était ce qu’elles appelaient le Likelemba, un système de crédit sans taux d’intérêt fondé sur l’honneur, la parole, la confiance réciproque et une véritable amitié. Sabine Bouanga veillait à ce que chacune tienne sa parole. La menace de perdre son emplacement au marché pendait au-dessus de la tête de celles qui s’amuseraient à jouer aux plus fines. Si bien que jamais il n’y avait eu d’histoires de celles qui auraient abusé du système, la fin du mois Sabine Bouanga venait elle-même récolter les sommes dues devant l’étal de chaque commerçante.

Si Mâ Lembé avait acheté son terrain dans la rue du Joli-Soir, c’était parce que c’était le long de cette artère que beaucoup de ressortissants de la Bouenza et de son ethnie des Babembés avaient également construit leurs maisons. Le prix d’achat avait tenu compte de cette « filiation », et cette faveur lui avait permis de garder un peu de sous pour la construction de sa maison en planches.

La chambre qui deviendra la tienne avait jadis été occupée par ta mère…

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