Le commerce des Allongés
La mort a eu peur de moi
Jose, Sosthène et toi étiez inséparables durant votre adolescence. Tu avais vite pris le dessus sur tes deux camarades de classe, non pas parce que tu avais un an de plus qu’eux, mais pour ces histoires que tu leur racontais depuis l’école primaire et auxquelles ils prêtaient une oreille plus qu’attentive. Ils t’écoutaient sans broncher même lorsqu’ils se doutaient bien que tu les menais en bateau, rajoutant un peu de sel ou de piment çà et là afin de maintenir leur attention.
Les fois où vous alliez ensemble à l’école, ils te croisaient au bout de la rue Joli-Soir puis, avec vos sacs à dos scolaires presque identiques – vos parents les avaient achetés chez le même Libanais du Grand-Marché –, vous empruntiez l’avenue de l’Indépendance, vous marchiez pendant plus de deux heures jusqu’au collège communiste des Trois-Glorieuses, au croisement des avenues Jacques-Opangault et Amilcar-Cabral.
Tu adorais la géographie pour la découverte de ces espaces lointains que tu rêvais de visiter quand tu serais grand. Cependant, à la différence de Jose le Cabindais, tu n’appréciais pas du tout l’Histoire à cause des dates qu’il te fallait retenir, lui était ouvert à cette discipline, certainement à cause du parcours de son père. Celui-ci devait parler à ses enfants, à table ou avant de se coucher, du sort tragique du Cabinda.
Comme Sosthène, tu étais plutôt calé en orthographe et en rédaction. Pour bien t’inspirer dans tes devoirs – et aussi nourrir les récits que tu allais raconter à tes camarades –, tu dévorais des livres empruntés à la bibliothèque Charles-Miningou au cœur du quartier Mouyondzi. Mâ Lembé payait chaque année ton abonnement dans cette bibliothèque, et elle se sentait rassurée lorsqu’elle savait que tu t’y trouvais, que tu ne vagabondais pas du côté de la rivière Tchinouka avec tes deux complices. C’est la Chine qui avait construit ce bâtiment et fourni les livres provenant du monde entier. Elle souhaitait aider un pays frère à sortir de l’ignorance, comme on vous l’apprenait dans les leçons d’instruction civique. Plusieurs lycéens étaient envoyés à Pékin où ils continuaient leurs classes pour revenir plus tard au Congo et occuper des postes importants au gouvernement ou au Comité Central du Parti Congolais du Travail, le PCT…
Tu aurais pu aller loin, dépasser ce Brevet d’études moyennes générales que tu avais aisément obtenu au Collège communiste des Trois-Glorieuses. C’est par nécessité que tu avais coupé court à cette soif de savoir, celle-là qui t’entraînait du quartier Trois-Cents à la bibliothèque Charles-Miningou où tu dévorais Les Aventures de Tom Sawyer pour raconter avec emphase les tribulations de ce petit Américain à Jose et Sosthène. Tu croyais que la ville imaginaire de St. Petersburg – celle du petit Américain Tom Sawyer, prétendument localisée le long du fleuve Mississippi, dans l’État du Missouri – était une vraie cité, la sœur jumelle de Pointe-Noire. Tu imaginais alors ce fleuve Mississippi comme un cousin de l’océan Atlantique à Pointe-Noire.
Toujours dans le dessein de mieux afficher ta passion pour ce livre de chevet dont tu pouvais réciter des chapitres et des chapitres entiers sans buter sur un seul mot, tu te voyais maintenant en Tom Sawyer – parce que celui-ci était orphelin comme toi et était élevé par sa tante Polly, et toi par ta grand-mère. Comme si cette proximité ne suffisait pas, tu avais estimé qu’il te fallait également t’entourer des amis aux mêmes noms que ceux de cet Américain. Tu avais ainsi collé à Jose le sobriquet de « Huckleberry Finn », et celui de « Joe Harper » à Sosthène…
Le choix de ces sobriquets n’était pas opéré au hasard : Sosthène était quelque peu ton préféré, ainsi que Joe Harper l’était pour Tom Sawyer. Vous aviez les mêmes goûts, il était prêt à te suivre les yeux fermés pendant que Jose Manuel Lopes, comme Huckleberry Finn, rêvait de construire un radeau dans le but de s’échapper de Pointe-Noire et laisser derrière lui les engueulades de ses parents, surtout de son père qui se saoulait du matin au soir, déversait son ire sur la famille, généralement en public. Dans le quartier on imputait ce comportement irascible à la situation politique qui empirait : l’Angola avait installé une impressionnante présence militaire dans l’enclave du Cabinda, et cela affectait tellement Papa Lopes qu’il préférait se réfugier dans l’alcool. Pourtant, lorsqu’il redevenait sobre le lendemain, rien n’avait changé dans le destin de sa terre d’origine, les parents et les amis qu’il avait laissés au pays souffraient toujours de l’oppression angolaise...
Non, tu n’aurais pas mis les pieds sur le radeau de Jose parce que tu aurais tenu à rester auprès de Mâ Lembé. Il aurait dans ce cas demandé à Sosthène « Joe Harper » de se joindre à lui. Les deux auraient joué à la fois les pirates et les bandits au grand cœur, à l’instar de Robin des Bois, un autre personnage qui vous fascinait car il se préoccupait des indigents et de ceux qui étaient dominés, comme le peuple cabindais, rajouterait Jose. Dans la foulée, Sosthène aurait suggéré à Jose d’attaquer les trains du Chemin de Fer Congo-Océan afin de distribuer aux populations des villages les marchandises qu’ils auraient pillées.
En tout cas les deux aventuriers auraient emprunté la rivière Tchinouka. Ils se seraient retrouvés loin là-bas, au Cabinda, où ils seraient devenus de jeunes soldats de la rébellion cachés dans le maquis, prêts à prendre les armes au moindre ordre du commandant de l’opposition qui les aurait recrutés afin de libérer cette riche enclave des serres de l’Angola…
Si la plupart de vos bêtises et de vos manipulations étaient inspirées par Les Aventures de Tom Sawyer, c’était donc à cause de toi. Vous étiez néanmoins allés plus loin puisque Tom Sawyer n’était pas un mauvais garçon. Il était certes paresseux, en quête de la reconnaissance, mais on ne pouvait pas lui dénier la fertilité de son imagination dont les tours étaient destinés à lui apporter une gratitude plutôt imméritée. Or, en ce qui vous concerne, vous aviez dépassé la ligne rouge. Les plaintes s’accumulaient, arrivaient jusqu’aux oreilles des chefs de secteurs et des arrondissements. Vos parents ne savaient plus quelle conduite tenir à votre égard, toutes les réprimandes et punitions n’ayant rien donné.
Mâ Lembé avait parfois payé des amendes au Poste de sécurité publique du quartier Trois-Cents d’où elle venait te délivrer pendant que tu avais la tête baissée et qu’elle te tirait les oreilles devant les forces de l’ordre. Un jour quelqu’un s’était plaint parce que ta bande et toi aviez saccagé le jardin de Monsieur Kibandi avant d’aller voler les mangues dans les champs de Monsieur Bilampassi vers les parcelles de l’aéroport Agostinho-Neto. Un autre jour, parce que vous aviez volé les pneus de la bicyclette de Monsieur Massengo pour les revendre à Monsieur Kikadidi. Un autre jour encore, parce que vous aviez jeté une peau de banane devant la boutique du Sénégalais Diamoucoune et rigolé lorsque le malheureux commerçant avait glissé dessus.
Vous étiez désormais connus pour le répertoire très varié de vos tours qui affleuraient la petite criminalité. Certains vous qualifiaient tout simplement de « bandits », de « voyous » ou de « délinquants ». Tu étais la tête, le cerveau, les autres étaient le reste du corps, utilisant leurs membres pour exécuter aveuglément tes plans.
C’était en dernier ressort que Mâ Lembé convoquait la mémoire de ta mère :
– Si Albertine était encore vivante, elle n’aurait pas été fière de toi !
Et elle ajoutait qu’Albertine n’était pas du tout contente dans l’autre monde où elle devait penser qu’elle, Mâ Lembé, n’avait pas tenu la promesse qu’elle lui avait faite à l’hôpital Adolphe-Cissé : t’aider à devenir un homme honorable. Le médecin venait juste de lui apprendre qu’Albertine n’avait pas survécu aux suites de l’accouchement. Mâ Lembé s’apercevait soudain qu’elle serait désormais à la fois ta mère et ta grand-mère.
Sans rechercher une quelconque originalité, elle allait t’appeler « Liwa Ekimakingaï », autrement dit « La mort a eu peur de moi ». En fait, elle avait d’abord pensé t’appeler Yezu Christo, mais les autorités de la ville avaient sèchement refusé, lui signifiant qu’il n’y avait qu’un seul Jésus-Christ au monde et qu’il était interdit de le profaner, sans quoi l’enfant ne serait jamais en odeur de sainteté ici-bas où sa vie serait un enfer.
Au fond, Liwa Ekimakingaï était un nom qui t’allait bien : tu devenais la preuve qu’Albertine était vivante, qu’elle t’avait prêté son souffle, ce souffle qui demeurerait éternel. Les traits de ta mère, tu ne les voyais que sur les images en noir et blanc que te montrait Mâ Lembé. Tout petit, tu aimais t’asseoir sur ses jambes alors qu’elle brassait un vieil album photo. Et tu considérais cette jeune femme aux yeux pétillant de joie de vivre. C’était elle, Albertine. C’était elle, ta mère.
– Elle était une très belle femme...
Tu le disais à Mâ Lembé non parce qu’Albertine était ta mère, mais parce qu’elle avait tout pris de ta grand-mère quand celle-ci était encore dans la fleur de l’âge. Ces traits fins du visage, cette peau noire, ambrée et naturelle, ces yeux émerveillés, ce cou gracile autour duquel scintillaient des parures en ivoire ou en bois d’ébène…
Oui, elle était grande, et tu lui dois ton mètre quatre-vingt-dix. Mâ Lembé allait le souligner à chaque occasion, elle qui avait dix centimètres de moins que toi.
– Liwa, tu as la même taille que ta mère, Albertine, et quand je te vois, je la vois aussi…
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