Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 23 sur 31

Pages du PDF

Le commerce des Allongés

Souvenirs du Cérémonial

 

Tu marches sur les bords de la rue du Repos, l’unique voie goudronnée qui mène du Frère-Lachaise à la ville. C’est cette même rue qu’avait empruntée le cortège qui t’avait conduit hier.

Tu entends le bruit de tes Salamander sur le bitume. Parfois tu t’arrêtes, tu te retournes afin de mesurer la distance que tu viens de parcourir, puis tu poursuis de nouveau ton chemin, conscient que ce n’est pas parce que tu aperçois la lumière à l’horizon que la cité est juste à côté. Tu as d’ailleurs le sentiment que plus tu braques ton regard vers là-bas, plus tu augmentes la distance qui te reste à parcourir. Alors, tu avances dans ces ténèbres auxquelles tu t’es accoutumé, le regard rivé sur le bitume.

Un véhicule approche, les feux de route braqués vers toi. Tu dissimules l’épieu dans ton dos, tu t’immobilises et fermes les yeux. Arrivé à ta hauteur, le chauffeur klaxonne longuement, et tu l’entends éclater de rire comme s’il se payait ta tête. Sans doute ton accoutrement, te dis-tu avant de reprendre ta marche pendant que dans tes pensées tu te revis ce samedi du 15 août où tout était arrivé, il y a donc seulement cinq jours.

Tu te revois ce jour-là, dans la même fièvre que le reste de la population car, chaque 15 août, le pays est en liesse. On célèbre la fête de l’Indépendance. Et toi, tu avais décidé d’aller passer ta soirée au Cérémonial.

Tu n’avais plus mis les pieds dans cette discothèque depuis plus de deux années. Les souvenirs que tu en gardais n’étaient néanmoins pas si désagréables. Sans doute est-ce pour cela que tu balayais alors d’un revers de main les propos de ces mauvaises langues qui rapportaient que cette discothèque était devenue le temple de la dépravation, le lieu où les âmes s’égaraient. D’après ces médisants, les filles qui fréquentaient Le Cérémonial n’étaient que des péripatéticiennes, n’importe qui pouvait les ramener chez lui pour un verre de Primus. Les Témoins de Jéhovah qui prêchaient dans les ronds-points de la ville traitaient ce lieu de Sodome ou de Gomorrhe et juraient, la main droite posée sur la Bible, qu’à l’instar des cités cananéennes d’autrefois, Le Cérémonial serait un jour détruit par un cataclysme en signe de punition divine.

Tu ne comprenais pas cette cabale provenant en grande partie des gens qui n’avaient encore jamais été à l’intérieur de cet établissement. Toi, tu étais plutôt satisfait des moments que tu y avais passés deux ans auparavant, et tu ne les as pas oubliés. À l’époque, tu t’en souviens comme si c’était hier, tu avais embarqué une de ces demoiselles qui s’accoudent d’ordinaire au comptoir du bar pour boire à l’œil la soirée entière, et tu n’avais pourtant pas déboursé une fortune, si tu ne tenais pas compte du seul verre que tu lui avais offert afin d’engager la conversation et du coût de la chambre à l’hôtel La Vie et demie. Tu ne pouvais pas inviter cette fille chez toi, Mâ Lembé t’aurait posé des questions, et de toute façon tu n’allais pas te livrer à une partie de jambes en l’air dans une pièce mitoyenne à celle de ta grand-mère. Tu ne l’avais jamais fait auparavant, au point que Mâ Lembé s’était toujours interrogée si tu étais réellement sorti de l’innocence sexuelle. Elle ignorait ainsi que lorsque tu voulais passer une bonne soirée, tu louais plutôt une chambre dans un des hôtels du quartier Trois-Cents ou du quartier Rex. Cela avait changé de cette époque où, avec tes complices Jose et Sosthène, vous vous cachiez dans des maisons en cours de construction ou des demeures abandonnées pour découvrir les secrets de cette sexualité dont aucun adulte ne vous avait présenté la feuille de route. Vous lisiez les magazines « interdits aux moins de dix-huit ans » achetés devant le cinéma Rex, et vous admiriez les posters de femmes blanches nues – il n’y avait pas de magazines avec des femmes noires –, vous fantasmiez devant ces poitrines incommensurables, ces derrières tracés au compas, jusqu’au jour où vous en aviez eu assez de demeurer au stade des projections, il vous fallait franchir le Rubicon. C’est-à-dire vous rendre, vous aussi, dans le quartier Rex où les prostituées, que les Ponténégrins appelaient « mamans zaïroises » et qui avaient appris à beaucoup de jeunes Ponténégrins les secrets du corps féminin, vous aideraient à ne plus hésiter devant la nudité d’une fille…

Vous étiez donc dans la chambre de l’hôtel La Vie et demie, avec cette fille, et elle t’avait enjoint de te magner :

– Dépêchons-nous, je dois rentrer, j’ai mon fils qui m’attend, et je dois l’allaiter à six heures du matin…

Pris de court, tu ne savais que faire. La fille t’avait néanmoins aidé à te déshabiller, puis tout était allé si vite que tu n’avais rien compris : tu t’étais retrouvé seul au petit matin, avec pour unique trace de ce qui s’était passé la nuit un préservatif qui traînait au bord du lit.

Tu étais revenu au Cérémonial le week-end suivant dans l’espoir de revoir la fille, ou d’en embarquer une autre à l’hôtel La Vie et demie. Tu n’avais pas revu la demoiselle, mais plutôt des femmes d’un certain âge qui discutaient de leur veuvage, de leur séparation ou de leur divorce. Toutes espéraient se caser le plus vite possible avec le premier coq de basse-cour venu. Dès qu’un jeune homme descendait les marches pour gagner le sous-sol où se trouvait la piste de danse, ces désespérées dressaient leurs serres, bondissaient sans vergogne sur leur proie.

Ce n’était pas de cela que tu voulais. D’ailleurs tu préférais ne pas trop te rappeler l’autre fois, juste avant la fille aux longues jambes où, faute de mieux, tu avais dû te rabattre sur une veuve maniaque et nerveuse. Celle-ci ne t’avait pas lâché d’une semelle la soirée entière et sortait ses griffes dès qu’une autre femme, plus jeune, venait vers toi. Tu étais « son jeune homme du soir ». C’est elle qui t’avait proposé d’aller chez elle alors que tu avais, comme à l’accoutumée, réservé ta chambre d’hôtel à La Vie et demie. Une fois à son domicile, tu n’avais hélas rien pu entreprendre. La femme, contractée, prétendait que son défunt époux vous regardait faire des cochonneries, que cela la gênait. Elle devait au préalable lui présenter ses excuses, expliquer à son défunt mari que le temps avait passé, qu’elle avait le droit d’avoir une vie après sa disparition et que ce n’était pas parce qu’il était mort qu’il devait en vouloir à la terre entière.

Jusqu’à l’aube cette veuve passa son temps à te parler de ce mari disparu, un ancien chef de gare du Chemin de Fer Congo-Océan, mort à la suite d’un accident du travail. Tu avais eu droit au récit détaillé des funérailles. La veuve t’avait expliqué comment l’héritage qu’elle espérait fut compliqué à obtenir, et elle fut déshéritée du jour au lendemain par ses beaux-frères qui se ruaient sur les biens du défunt, y compris les slips sales, les chaussettes trouées et les brosses à dents aux poils usés. Tu avais su que le cheminot avait été enterré dans un cercueil en zinc, vêtu de rouge et qu’il ne reposait pas au Frère-Lachaise, mais au Cimetière des Riches.

En tout cas, c’était peut-être à cause de cette dernière aventure avec la veuve que pendant longtemps tu avais mis une croix sur la fréquentation du Cérémonial. Tu n’avais pas non plus apprécié le comportement de la jeune fille aux longues jambes qui avait disparu de la circulation, comme si votre rencontre avait été une parenthèse, une erreur de sa part alors que tu estimais que vous auriez pu arranger les choses.

Tu t’étais enfermé. Tu allais au travail, tu rentrais, ta grand-mère et toi discutiez un peu, vous mangiez, puis tu te couchais. Cette sorte de routine plaisait à Mâ Lembé. Pour elle, tu entrais dans une période de sagesse. Si tu sortais, c’était dans les parages de votre domicile, souvent le long de l’avenue de l’Indépendance ou de la rue du Joli-Soir où tu achetais de la bouillie béninoise et des boules d’ambiance. Était-ce parce que tu étais commis de cuisine que tu avais horreur de mettre une marmite au feu à la maison, de peur que cela te rappelle ton travail, une activité que tu souhaitais à tout prix oublier aussitôt que tu avais rangé ton tablier et ta toque dans les vestiaires de la cuisine de l’hôtel Victory Palace ? Tu ne voulais pas non plus forcer Mâ Lembé à cuisiner régulièrement, même si elle le faisait encore. En général, c’est toi qui ramenais de la nourriture de ton travail, dans de petits bocaux en plastique, après avoir déjoué la vigilance de ton chef, Monsieur Montoir. Mâ Lembé se délectait, mangeait un peu de tout, mais repoussait le camembert :

– C’est pourri, disait-elle, on dirait que les Blancs n’en voulaient plus, ils l’ont jeté et toi tu l’as ramassé dans la poubelle !

Elle se délectait du vin rouge :

– Ça au moins, c’est bon, c’est pas moisi comme leur fromage…

Et vous en riiez. Tu la regardais somnoler à table, et tu savais que l’âge œuvrait désormais à grandes enjambées, mais cette femme était au-dessus du temps, comme elle le disait elle-même :

– Il y a des jours où je sens que la mort a honte de moi, et elle passe dans la rue, me regarde, s’enfuit pour aller frapper quelqu’un d’autre. Mais elle m’a quand même arraché Albertine, et ça, je ne le lui pardonnerai jamais !

Elle s’appuyait sur le bout de la table pour se lever et disparaissait dans sa chambre d’où tu l’entendais ronfler un quart d’heure plus tard…

OceanofPDF.com