Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 21 sur 31

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Le commerce des Allongés

La Femme Corbeau

 

C’est la première fois que tu le remarques : le ciel s’est obscurci partout, donc le jour est allé se lever dans un autre endroit du monde que le Frère-Lachaise.

Mais avant que ne tombe cette nuit, tu as reçu une ultime visite, celle de Liliane Bilongo, surnommée « la Femme Corbeau », dont la légende, clamait-elle, avait traversé les frontières du Congo pour aller jusqu’en Angola et au Gabon.

Son histoire t’a beaucoup touché. Peut-être parce qu’aussi le visage de cette femme était cramé, avec le nez qui avait quasiment disparu. Son timbre nasillard aurait été insupportable si la douceur de sa voix n’était pas venue à la rescousse. Lorsqu’elle parlait, les jets de sa salive, tels des projectiles, échouaient à tes pieds. Sans doute parce qu’il ne lui reste que deux dents de part et d’autre : des canines longues et acérées qui lui affectent l’air d’un Dracula.

Non, elle t’avait juré que tu n’avais rien à craindre, qu’elle n’avait jamais sucé le sang de ceux qu’elle qualifiait d’« ennemis de l’innocence ». On la connaissait en effet pour sa hargne contre les pédophiles de Pointe-Noire à qui elle arrachait en un seul coup de dent les parties génitales lorsqu’ils étaient dans leur sommeil. Elle qui n’avait pas eu d’enfants estimait que tous les gamins de Pointe-Noire étaient les siens et qu’elle avait le devoir de les protéger. On l’appelait « la Femme Corbeau » parce qu’elle s’habillait en noir des pieds à la tête. À l’époque où elle livrait ces batailles, elle avait une quarantaine d’années. Elle se métamorphosait alors en adolescente, et les ennemis de l’innocence tombaient dans le piège. Elle entrait dans les rêves de ces individus, et dans leurs songes ils la voyaient tous avec des traits de sirène, une longue chevelure blonde qui atterrissait à la naissance de ses reins, des yeux de poupée Barbie avec une peau noire et une démarche suggestive qui ne les laissait pas indifférents. Toujours dans leurs rêves, ces hommes la suivaient dans une chambre d’hôtel, s’étendaient sur le lit pendant qu’elle les déshabillait, les berçait avant qu’ils ne se réveillent en sursaut, hurlant au secours de toutes leurs forces. C’était trop tard : ils étaient au milieu d’une mare de sang, leur sexe avait été arraché avec une violence qui leur faisait croire que c’était l’œuvre d’une bête sauvage à la fois enragée et affamée et qui avait surgi de leur cauchemar.

Quand on a eu vent que c’était Liliane Bilongo, la stérile, celle qui n’avait pas de descendance, celle dont on ne savait rien de l’ascendance, que c’était elle qui s’introduisait dans les rêves de ces hommes et leur arrachait le sexe, les autorités se sont liguées contre elle, dénonçant une sorcellerie « qui se faisait en plein jour avec des méthodes antédiluviennes ». La rapidité de la réaction des politiciens n’était pas due à leur souci de l’intérêt général : plusieurs des individus coupables de ces crimes étaient des gens haut placés dans l’Administration publique. Ces notables, avec leurs longs bras, avaient obtenu l’arrestation de la Femme Corbeau pour « hérésie » et réclamaient à son égard le sort qu’avait subi en Angola, au e XVIII siècle, le personnage féminin qu’on appelait Kimpa Vita.

Peu de Ponténégrins, y compris parmi les détracteurs de Liliane Bilongo, avaient compris les conséquences de ce rapprochement avec Kimpa Vita. À l’école, on ne vous enseignait pas l’histoire de cette prophétesse du royaume Kongo qui luttait pour l’union de sa terre natale. Elle avait, à cet effet, créé son propre courant religieux, se méfiant comme de la peste de ce que prêchaient les missionnaires blancs. Cela n’allait pas perdurer : le roi Pierre IV, jaloux du succès de ce courant local auprès des autochtones, fera arrêter Kimpa Vita pour hérésie. Elle mourra brûlée vive au bûcher après avoir confessé ses péchés, prenant à témoin le Dieu Tout-Puissant qui n’était intervenu à aucun moment pour déjouer cet atroce châtiment. Si l’esprit du courant de Kimpa Vita demeurait chez les plus anciens du royaume Kongo, les missionnaires blancs s’étaient arrangés par la suite pour qu’il soit écrasé. Mais le courant avait ressuscité sous d’autres formes, avec d’autres prophètes qui reprenaient le flambeau de celle qui était devenue une héroïne, Kimpa Vita.

La Femme Corbeau avait été, elle aussi, brûlée vive au stade Tata-Loboko. Elle n’avait pas d’ouailles. Elle n’avait pas de courant religieux. Elle est partie dans l’autre monde en bonne Samaritaine, mais avec, hélas, dans la mémoire de la population, la réputation d’une sorcière qui ramenait les hommes dans un hôtel pour les assassiner de la manière la plus barbare. Parce que, disait-on pour masquer la vérité, elle avait gardé une dent contre la gent masculine, celle-là qui était incapable de lui donner une progéniture…

Lorsque Liliane Bilongo s’éloignait de ta tombe pour disparaître, comme les autres personnages, dans ce nuage de poussière qui t’était désormais familier, tu l’entendais murmurer :

– À ta place, jeune homme, je ne me rendrais pas en ville pour me venger. La chose la plus noble que tu ferais c’est de te rendre dans le monde des vivants afin d’accomplir une action qui te grandirait pour l’éternité, c’est-à-dire insuffler de la vie et de l’amour à ceux qui en ont injustement été privés...

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