Le commerce des Allongés
Au Cérémonial
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L’homme invisible
La nuit est tombée au Frère-Lachaise.
Tu as l’impression que tu es maintenant la seule présence après la parade de défunts à laquelle tu as assisté.
Combien de temps tout cela a duré ? Tu n’en sais rien. Tu n’en sauras peut-être jamais rien, mais cela n’a plus d’importance. C’est désormais à toi d’orienter ta vie, ou plutôt ta mort.
Tu resserres le nœud papillon. Tu t’arranges pour que les poignets mousquetaires de la chemise dépassent les manches de la veste. Tu redresses le col à trois boutons et t’assures que ton pantalon violet à pattes d’éléphant ne couvre pas le bout de tes Salamander rouges vernissées, une façon de mettre aussi en évidence tes lacets blancs.
Au fond, tu ne t’inquiètes plus que ton accoutrement paraisse ridicule aux yeux de certains. Ce n’est pas l’habit qui fait l’élégance, c’est la manière de le porter, te dis-tu.
Pendant que tu te prépares, tu imagines que dans les ténèbres les autres défunts du Frère-Lachaise épient tes gestes, se disent qu’ils étaient certains que tu irais te venger. Tu entends presque Mamba Noir leur citer le proverbe dont il revendique sans preuves l’appartenance à son ethnie :
« Seul un idiot mesure la profondeur de l’eau avec ses deux pieds. »
Tu n’es pas un idiot, te répètes-tu, tu sais ce que tu fais, et s’il faut mesurer la profondeur de l’eau avec tes deux pieds, tu le feras, ils ne te détourneront plus de ton objectif...
Tu t’orientes vers la porte de sortie.
Tu passes devant la cabane affectée au gardien du Frère-Lachaise, et tu te souviens que c’est celle dont te parlait Mamba Noir. Elle est ronde, construite en dur, avec une toiture dont les tôles viennent vraisemblablement d’être changées car, en cette nuit, elles luisent comme si elles étaient éclairées par une lune que tu ne voyais pas. La porte de cette cabane est si étroite qu’il faut se courber pour entrer, et la fenêtre est plutôt large, pourvue d’un rideau métallique de protection à moitié levé.
Tu te penches par curiosité pour voir qui est à l’intérieur.
Tu ne distingues rien, à l’exception de la faible lueur d’une bougie qui provient du fond de la pièce.
Il n’y a personne, te dis-tu, et tu poursuis ton avancée afin de quitter ces lieux. Au fond, si tu avais pris le temps de bien te pencher, de coller presque ton nez à la grille de cette fenêtre qui ressemble à un de ces guichets des établissements publics de Pointe-Noire, tu aurais vu, dans l’encoignure de la cabane, près d’un meuble métallique sur lequel trônent des fleurs fanées, cet individu rond, immobile, calé dans un fauteuil en lianes, le menton collé à la poitrine, les yeux écarquillés et posés sur toi.
Tu ne le connais pas, tu ne l’as pas croisé. Il te connaît, il t’a vu entrer au Frère-Lachaise en grande pompe, et il semble étonné de te voir repartir à la cloche de bois aujourd’hui. Il avait suivi du début jusqu’à la fin la cérémonie de ton enterrement. C’est lui qui, depuis sa cabine, en appuyant sur un bouton, avait ouvert la porte du cimetière. Puis il avait remonté la grille de protection de sa fenêtre, avant de sortir pour désigner au corbillard le lieu qu’on t’avait affecté. Il y avait du monde partout hier, et cela l’avait quelque peu agacé. Il avait hâte que cela se termine, que le calme revienne. Mais son travail, c’était aussi d’être là, de veiller à ce qui se passait. Alors, il s’était mis juste derrière les gaillards qui avaient porté et déposé ton cercueil près de la fosse. Il était surtout ému par la vieille dame qui hurlait et voulait, elle aussi, être enterrée avec toi. C’était l’inconsolable Mâ Lembé, la femme de ta vie. Les chanteuses-danseuses-pleureuses et ses collègues du Grand-Marché la retenaient, lui expliquaient que « ce n’était qu’un au revoir », que tu la précédais pour lui construire un immense palais au Paradis et que, lorsqu’elle arriverait à son tour dans l’autre monde, elle ne manquerait de rien.
Le gardien du Frère-Lachaise suivait de près les gestes des quatre enterreurs qui descendaient ton cercueil dans la fosse à l’aide de grosses cordes blanches. De même, lorsqu’ils s’étaient emparés de pelles afin de te recouvrir de terre. Et c’était à cet instant-là que les pleurs avaient décuplé. Ton départ définitif devenait une réalité, et l’assistance s’en rendait désormais compte. Mâ Lembé avait réussi à s’échapper du groupe des femmes pour se retrouver à quelques centimètres seulement de la fosse, et elle avait été rattrapée par les enterreurs au moment où elle s’apprêtait à sauter avant même qu’on ne te place à l’intérieur.
Les prières, les oraisons funèbres n’en finissaient plus. Comme si on souhaitait retarder le moment fatal. Le gardien avait grillé un paquet de cigarettes dont les mégots traînaient à ses pieds.
L’heure était venue, les pelletées de terre atterrissaient contre ton cercueil, avec une répercussion à la fois lourde et étouffée, jusqu’au moment où on n’a plus rien entendu et que la foule s’est retrouvée devant un monticule sur lequel on avait planté une croix en bois. Le gardien est retourné dans sa cabane, et pendant qu’il s’y rendait il disait presque à haute voix, remuant la tête en signe d’incrédulité :
– Ce jeune homme ne restera pas avec nous plus de quarante-huit heures, je le sens, il n’acceptera jamais sa mort…
Tu tombes sur un épieu rangé sur le côté, juste avant le grand portail. Tu te dis que ce n’est pas un outil oublié par les croque-morts, mais certainement l’arme qu’utilise le gardien du Frère-Lachaise pour se protéger la nuit contre les esprits ou les vivants qui escaladent les murs dans le dessein de voler certains biens précieux que les familles des défunts enterrent avec ces derniers. Tu te retournes pour t’assurer que le gardien n’est pas derrière toi, puis tu t’empares de cette arme en évitant délicatement de toucher la lame à double tranchant qui scintille même en cette nuit profonde.
Le portail s’ouvre. C’est le gardien qui le manipule probablement depuis sa loge. Il a compris qu’il ne pourra pas aller à l’encontre de ta volonté.
Tu sors de la nécropole d’un pas décidé pendant que le portail se referme après toi dans un bruit grinçant de machine vétuste qui n’aurait pas été huilé depuis un bon bout de temps.
Tu observes les lumières d’en bas, la ville est sans doute en effervescence, et tu décides de t’y rendre en serrant très fort la hampe de ton épieu dont tu as orienté la lame vers le bas…
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