Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 16 sur 31

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Le commerce des Allongés

Au Frère-Lachaise

 

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La promesse de Zarathoustra

 

Tu ouvres subitement les yeux, tu respires par à-coups, avec la sensation que tu viens d’échapper à une noyade, que ton corps était plongé dans le ventre de l’océan Atlantique pendant toute la période où tu étais embarqué dans le rêve le plus long de ta mort.

Durant une bonne minute tu te demandes pourquoi tu te retrouves ici, couché au-dessus d’une tombe. Au fur et à mesure que tes yeux se départissent de cette espèce de léger voile qui brouille les choses dans les environs, tu te rappelles à peu près que bien avant la lueur du jour tu avais ressenti comme un tremblement de terre suivi d’un cyclone qui t’avait emporté dans sa furie puis redéposé au-dessus de cette tombe sur laquelle tu t’étais plus tard endormi, transporté par un songe qui déployait les images de ton enfance, de ton adolescence, mais aussi celles des lieux de Pointe-Noire, ou encore de certains faits qui ont marqué ton existence, celle des êtres qui te sont chers, en particulier Mâ Lembé et Albertine, les deux femmes de ta vie, l’une qui t’aura accompagné jusqu’à la dernière heure, l’autre que tu n’auras jamais connue...

Pour l’heure tu ne reconnais rien autour de toi.

Ce qui te rassure c’est ton habillement parce qu’il n’a pas changé depuis plus de cinq jours : ta veste orange en crêpe et à larges revers que tu as tombée ; ta chemise verte fluorescente nantie d’un grand col à trois boutons et aux poignets mousquetaires arrondis ; ton nœud papillon blanc que tu redresses à l’instant en pensant à Mâ Lembé qui ne supportait pas qu’il penche d’un côté. Et quand tu regardes plus bas, tu ne rates pas ce pantalon violet à pattes d’éléphant puis, un peu plus loin, tes chaussures Salamander rouges vernissées pourvues de lacets blancs et éparpillées de part et d’autre de la sépulture.

Tu commences à saisir que tu es au Frère-Lachaise, ta nouvelle demeure…

Tu avais déjà visité le Frère-Lachaise lors de l’inhumation de ton oncle maternel, Jean-Pierre Mouberi. En réalité ce dernier était une vieille connaissance de Mâ Lembé qui venait de temps à autre à la rue du Joli-Soir sans que tu ne saisisses vraiment quel type de relation le liait à ta grand-mère en dehors du fait que lui aussi était de la région de la Bouenza. Dès qu’il se pointait, en général le week-end, ta grand-mère t’envoyait acheter deux bières 1664 au Joli-Soir et un litre de rouge, puis tu disparaissais pratiquement pendant une demi-journée, les laissant régler « les affaires de la famille », pour reprendre les mots de Mâ Lembé. Une fois que tu étais de retour, l’homme était prêt à partir, un large sourire aux oreilles, avec parfois un pan de la chemise mal enfilé ou une partie du col de la chemise dissimulée sous le revers de sa veste à manches courtes.

Prévoyant les questions qui devaient trotter dans ta tête, Mâ Lembé te disait, sans elle-même y croire :

– Jean-Pierre Mouberi, c’est ton oncle…

Puis elle ajoutait, comme pour clore le sujet :

– Oui, c’est ton oncle, on peut dire comme ça, ne te pose plus mille questions.

Et tu l’avais donc toujours considéré comme ton oncle. Avant de rallumer son scooter, il sortait une liasse de billets, la remettait à ta grand-mère :

– C’est pour le petit Liwa.

La vespa démarrait d’un coup, Mâ Lembé allait jusqu’à l’entrée de la parcelle pour voir la motocyclette dépasser le Joli-Soir et disparaître à l’horizon, avalée par le trafic de l’avenue de l’Indépendance.

– Quel homme bien, ce Jean-Pierre, murmurait-elle sans se rendre compte que tu étais juste derrière elle…

Jean-Pierre Mouberi avait trouvé la mort au cours d’un accident de circulation vers le cinéma Rex. Un de ces camions qui distribuent les pellicules de projection dans les cinémas de la ville l’avait percuté alors qu’il sortait de la rue Louboulou, chez sa mère, tournait à gauche pour rentrer chez lui. Préoccupé sans doute par les échanges qu’il avait eus avec sa maman dont l’état de santé empirait, il n’avait pas eu la présence d’esprit, sinon l’automatisme, de céder la priorité au véhicule qui roulait à tombeau ouvert à droite. Cette intersection était connue des Ponténégrins comme l’une des plus dangereuses de la ville. Les accidents, la plupart mortels, ne se comptaient plus. Les habitants du quartier Rex avaient réclamé sans succès à la municipalité d’installer des feux à cet endroit. Chaque fois qu’il y avait un accident, le Maire s’empressait de promettre l’arrivée de ces feux :

– Ça prendra du temps de recevoir ces feux, ça doit venir de France, et là-bas, les Français eux-mêmes ont des soucis avec leur circulation.

La population avait fini par s’expliquer pourquoi le Maire ne souhaitait pas installer un feu qui sécuriserait la circulation au croisement de ces deux artères. Ces victimes d’accidents, en particulier les morts, seraient nécessaires à sa réélection, et ses sorciers étaient les plus gourmands du pays puisqu’ils demandaient à être payés en âmes. Donc plus les gens mourraient, plus le Maire resterait au pouvoir. Ceux qui ne suivaient pas cette thèse répandue dans le quartier Rex rejetaient plutôt la responsabilité sur les étrangers, c’est-à-dire les petits commerçants ouest-africains qui se livraient entre eux une concurrence sans merci à cette intersection, vendant des pagnes en wax, de la quincaillerie, des produits de première nécessité et des sucreries pour les enfants. Pour beaucoup, si leur commerce florissait à cet endroit mieux qu’au Grand-Marché, c’était grâce à ces morts, tel ton oncle Jean-Pierre Mouberi, dont ils rachetaient les âmes qu’ils hébergeaient et nourrissaient dans leur arrière-boutique.

En ce temps-là, Mâ Lembé avait insisté pour que tu rendes un dernier hommage à ce « parent » qui t’achetait une partie de tes fournitures scolaires à chaque rentrée de classes :

– Un neveu doit assister à l’enterrement de son oncle, c’est là que celui-ci le bénit pour qu’il ait une longue vie. En plus, tu n’auras plus à passer des heures et des heures à étudier tes leçons, depuis là-haut il te soufflera les réponses, il te suffira de recopier et tu obtiendras les meilleures notes…

Tu gardes le souvenir d’un cimetière dont les murs étaient peints en blanc. Il n’y avait pas de mauvaises herbes entre les tombes, les allées étaient droites, se rejoignant à ce carrefour qui est aujourd’hui en face de toi, avec au milieu une immense fontaine d’eau dans laquelle tu vois s’abreuver des myriades d’oiseaux au plumage bariolé. Le Frère-Lachaise comptait plusieurs tombeaux de célébrités, comme celui du poète national Jean-Baptiste Tati-Loutard ou encore celui du politicien Jean Félix-Tchicaya. Le premier était connu grâce à son poème Baobab que tu récitais à l’école et dont on avait choisi quelques-uns des vers en guise d’épitaphe :

Baobab ! Quand je serai tout triste

Ayant perdu l’air de toute chanson

Agite pour moi le gosier de tes oiseaux

Afin qu’à vivre ils m’exhortent

Et quand faiblira le sol sous mes pas

Laisse-moi remuer la terre à ton pied :

Que doucement sur moi elle se retourne !

Quant au défunt politicien Jean Félix-Tchicaya, tu avais aussi appris, mais seulement plus tard pendant l’année de ton Brevet d’études moyennes générales, qu’il avait été le premier député du Congo à l’Assemblée nationale à Paris, dans les années 1940, le Congo étant alors une colonie française. Tous les écoliers apprennent par cœur, sans pour autant appréhender ce que cela veut dire, que c’est Félix-Tchicaya qui avait demandé que la ville de Pointe-Noire devienne une vraie commune…

Hélas, ce temps du Frère-Lachaise où les défunts reposaient en paix, sans distinction de classes sociales, était maintenant révolu. Les riches de la ville avaient commencé à protester contre ce qu’ils qualifiaient de « laisser-aller ». Ils avaient rédigé une pétition publiée à la une du Mweti, le plus grand journal du pays, écœurés à l’idée que leurs honorables défunts côtoient au Frère-Lachaise ceux des quartiers populaires, ces culs-terreux qui ne savaient pas se tenir dans leur cercueil. Ces fortunés prétendaient qu’ils étaient les victimes d’une trahison des hommes politiques, puisque la promesse du chef de l’État, le président Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra, de concevoir une réplique du Père-Lachaise français à Pointe-Noire avait été mise de côté. Or ces riches avaient soutenu Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra en lui fournissant les moyens financiers pour acheter les armes nécessaires à son coup d’État qui lui avait permis de s’installer au pouvoir sans limitation de durée. Ces mêmes mécènes avaient par la suite appuyé la décision du même Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra de modifier la Constitution afin qu’il n’y ait pas d’élections jusqu’à sa mort. Et pour ceux qui attendaient sa disparition dans le dessein de se porter candidat à la succession, un petit alinéa de la nouvelle loi précisait que son fils reprendrait automatiquement le pouvoir le jour du décès de son père.

Selon ces capitalistes ponténégrins, il n’était pas donné à n’importe quel Blanc en France d’être inhumé au Père-Lachaise, le plus célèbre cimetière du monde entier. Les riches Congolais rappelaient le côté à la fois historique et prestigieux de la nécropole française qui tirait son nom de François d’Aix de La Chaise, prêtre confesseur de Louis XIV, le Roi-Soleil, qu’admirait d’ailleurs ouvertement Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra au point qu’il rêvait, lui aussi, d’exercer plus de soixante-douze ans de règne comme le monarque français.

Et les voilà qui se plaignaient :

– Ça sert à quoi d’être riches dans sa vie si c’est pour finir en voisins de tombe avec ces fainéants de pauvres ? Les Français, eux, l’ont bien compris : c’est plus facile de réussir son agrégation en Lettres ou son concours d’entrée à l’ENA que de se voir un jour attribuer une petite place au Père-Lachaise !

Ils concluaient, dans le but de clouer le bec aux derniers des incrédules, que les gens visitaient ce cimetière parisien comme si c’était un musée, avec ses occupants connus du monde entier : la chanteuse Édith Piaf ou encore l’écrivain Molière, que tu avais étudié à l’école.

C’était l’année où Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra avait promis une réplique du Père-Lachaise aux opulents que le petit peuple avait pris les devants en surnommant « Frère-Lachaise » ce lieu qui avait toujours été modestement appelé « Cimetière des Pauvres » et qui recevait également les riches malgré son appellation. En réalité, dans ce nom ancien, « Pauvres » était plutôt synonyme de « Défunts », et non d’indigents. Pris de court, et dans le dessein de satisfaire les bourgeois dont la grogne croissait et aurait pu secouer le pouvoir, Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra avait décrété l’ouverture d’un cimetière baptisé « Cimetière des Riches » après que les conseillers du chef de l’État avaient dissuadé ce dernier d’écouter le camp qui proposait des noms du genre « Père-Lachaise du Congo » ou « Père-Lachaise de Pointe-Noire ». Le danger serait alors de laisser penser au peuple que le gouvernement se serait inspiré du « Frère-Lachaise » qui devenait de plus en plus populaire au pays et non du célèbre cimetière français de la rue du Repos, dans le XX e arrondissement de Paris. Les Ponténégrins, connus pour leur indocilité, refusaient désormais de reconnaître que la rue goudronnée qui menait jusqu’à ce cimetière de pauvres s’appelait rue Papa-Mokonzi-Ayé. Ils la désignaient du nom de l’artère française conduisant au Père-Lachaise, la rue du Repos, même si le gouvernement n’avait pas reconnu cette dénomination et interdisait formellement de la mentionner dans les plans de ville.

Une fois que le nom « Cimetière des Riches » avait été retenu par décret présidentiel, l’armée nationale avait été chargée d’exhumer les célébrités du Frère-Lachaise pour les installer dans le nouveau territoire où les tombes sont de véritables habitations qui attirent les touristes du monde entier.

Même si on avait réuni la somme nécessaire grâce aux cotisations du quartier Trois-Cents et des femmes du Grand-Marché, la demande de Mâ Lembé de t’inhumer au Cimetière des Riches, juste pour le prestige, aurait été sèchement rejetée par les autorités municipales. La raison ne serait pas liée à ta classe sociale car on avait vu des gens modestes reposer dans cette nécropole, leur famille ayant contracté un crédit bancaire remboursable sur une dizaine d’années. Outre le fait que le mort devrait justifier d’une moralité irréprochable, pour mériter un espace au Cimetière des Riches il faut être quelqu’un qui est « bien mort ». Or, toi tu es « mal mort », comme continuent à le penser les Ponténégrins malgré la grande parade qu’ils t’ont offerte pour te ramener ici. Oui, les circonstances ayant entraîné ta mort auraient soulevé un véritable tollé au Cimetière des Riches...

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