Le commerce des Allongés
Comme l'envol de cormorans
Les images se bousculent dans ce rêve le plus long de ta mort. Elles surgissent sans un ordre particulier, suivent les caprices et les fantaisies de ce songe qui leur affecte une autonomie que tu n’avais jamais ressentie dans tes rêves habituels. Il y a les images de tes quatre jours de funérailles qui interfèrent avec celles de ton enfance ; puis celles de ton adolescence avec les lieux de Pointe-Noire, les personnages, ou les principaux faits qui ont marqué ton existence.
Tu éprouves un immense bonheur, rien ne te résiste, aucun obstacle ne se dresse sur ton chemin. Tu viens d’étendre les bras, et tu t’envoles d’un endroit à un autre avec l’aisance d’un aigle. Oui, tu découvres que tu possèdes maintenant des ailes, que tu n’as plus rien à envier aux cormorans, ceux-là que tu admirais dans ton enfance et qui survolaient la Côte sauvage, fiers de dominer la pesanteur dans une élégance d’envol qui te laissait songeur, et tu te demandais alors ce que tu ferais si un jour tu pouvais, toi aussi, voler comme ces oiseaux aquatiques.
Mais voilà, tu voles maintenant. Tu prends de l’altitude, et de là-haut tu aperçois les toitures délabrées des quartiers populaires. Tu suis pendant un laps de temps les sinuosités de la rivière Tchinouka qui charrie les immondices vers l’océan Atlantique. Tu observes les embouteillages des autobus et des pousse-pousse aux carrefours les plus bondés de la cité. Tu passes par le centre-ville et scrutes son architecture coloniale qui tranche avec le désordre des constructions enchevêtrées les unes aux autres dans les quartiers Mouyondzi, Mvoumvou, Kilomètre-Quatre ou Mbota.
Tu voles, tu voles encore plus haut avant d’entreprendre, avec la grâce des cormorans de ton enfance, la descente dans les environs du quartier Trois-Cents où tu vivais.
Les gens se sont regroupés autour de toi et t’applaudissent. Tu es ému par cet accueil à ton atterrissage, surtout qu’on te couvre de compliments :
– Bravo Liwa Ekimakingaï ! Bravo !
– Tu voles comme Superman !
– Comment on se sent là-haut, hein ?
Tu t’es posé, tu as étendu tes bras le long de ton corps. Tes ailes se rétractent, disparaissent à l’intérieur de chacune de tes omoplates. Tu sais désormais qu’il suffit que tu lèves les bras bien haut et les agites à plusieurs reprises pour que ces ailes réapparaissent et que tu décolles.
Tu salues le groupe qui t’a applaudi. Tu te déplaces dans les ruelles du quartier Trois-Cents où d’autres personnes te saluent depuis la porte de leur parcelle ou la terrasse de leur résidence. Certaines te demandent où tu étais passé depuis hier. Tu leur réponds que tu t’étais retiré dans la forêt pour te reposer et qu’à présent tu rentres à la maison où t’attend ta grand-mère, Mâ Lembé. D’autres te proposent de manger, de prendre un pot avec eux. Tu déclines leur invitation, tu t’excuses, tu leur expliques que ce sera pour une prochaine fois car Mâ Lembé s’inquiète de ne t’avoir pas vu depuis la nuit de la fête de l’Indépendance, le 15 août, et cela fait maintenant plus de cinq jours. Tu lis la déception sur leur visage, tu leur formules à nouveau des regrets et poursuis ta route.
Alors que tu marches depuis plus de trente minutes, tu t’inquiètes de ne plus retrouver le chemin qui conduit vers la maison où tu avais toujours vécu. En principe tu n’en aurais pas eu pour plus d’une dizaine de minutes. Ce dont tu es certain c’est que ta rue est celle du bar-dancing Joli-Soir, ou plutôt que l’établissement est situé dans cette rue, et si tu le retrouves, votre domicile ne sera plus qu’à quelques enjambées.
Ravalant ton orgueil – parce que tu crains le ridicule de solliciter de l’aide –, tu te renseignes auprès des jeunes qui jouent au damier devant une parcelle où la construction de la maison n’est pas achevée mais qui est déjà habitée.
À peine leur as-tu dit bonjour qu’ils poussent des cris d’épouvante :
– Au secours ! Au secours ! Au secours !
Ils abandonnent leur jeu, prennent leurs jambes à leur cou tandis que tu restes là, stupéfait de leur attitude.
Tu reviens sur tes pas, convaincu que ces jeunes, dont certains ont ton âge, sont des crétins de la dernière espèce qui consacrent leur temps à entretenir l’oisiveté et la paresse.
Tu arrives à l’endroit où tu avais atterri sous les ovations. Tu as encore l’écho de ces voix émues de te voir descendre des airs et replier tes ailes.
Hélas, les mêmes individus qui t’applaudissaient et scandaient ton nom prennent également la poudre d’escampette à ton approche. Quatre d’entre eux résistent cependant et ont l’air de chercher l’affrontement. Les voilà qui s’avancent vers toi d’un pas décidé. Ils ont des corps d’humains avec des têtes de différents animaux : une hyène, une musaraigne, un orang-outan et un requin blanc.
– Retourne au Frère-Lachaise ! te crie l’un des gaillards, celui à la tête de requin blanc.
Celui à la tête d’orang-outang renchérit :
– Oui, retourne chez toi !
L’Homme Musaraigne lance :
– Tu affoles les enfants, les chiens deviennent hystériques à cause de toi !
L’Homme Hyène est catégorique et plus menaçant :
– Si tu ne retournes pas maintenant, tu vas mourir une deuxième fois !
Alors qu’ils exhibent des bouts de bois, prêts à t’assommer, tu leur réponds d’un ton conciliant :
– Les gars, vous vous trompez, on s’est vus tout à l’heure, je cherche la rue du Joli-Soir, je veux regagner mon domicile, je suis vraiment fatigué, laissez-moi passer, je vous en supplie…
– Dégage d’ici ! Va rejoindre ceux qui te ressemblent ! lancent-ils en cœur, de plus en plus agressifs.
C’est à ton tour de t’enfuir comme un voleur de fruits et légumes au Grand-Marché devant ces ogres qui projettent leurs bouts de bois dans ta direction et semblent avoir une occasion en or de se divertir…
Parvenu à la hauteur d’un lopin de terre vide, loin de tout, tu essayes de redéployer tes ailes afin de t’envoler. Plus rien ne ressort de tes omoplates. Tu dois marcher, continuer à longer cette avenue de l’Indépendance, tu te fies à ton intuition, tout en espérant qu’elle ne te reconduise pas devant ces personnages antipathiques qui te pourchasseraient avec des bouts de bois.
Tu demeures confiant, tu finiras bien par retrouver le quartier Trois-Cents et la rue du Joli-Soir...
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