Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 4 sur 31

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Le commerce des Allongés

Comme un goût des boules d'ambiance

 

 

Tu as eu raison de ne bifurquer à aucun moment de l’avenue de l’Indépendance qui forme une parfaite perpendiculaire avec la rue du Joli-Soir.

Te voici au niveau du bar-dancing Joli-Soir. La maison de ta grand-mère n’est qu’à trois parcelles de là, et l’établissement est actuellement fermé. Ce qui est toujours le cas lorsqu’il y a un décès à proximité. Pour le commerçant, c’est à la fois honorer le défunt et éviter de troubler les funérailles au risque de causer une atmosphère compétitive entre ceux qui se divertissent, dansent de joie et ceux qui chantent et pleurent de chagrin.

Tu restes debout devant votre parcelle, intrigué par autant de monde agglutiné à l’intérieur. Tu peux apercevoir de loin ton propre corps placé sous un hangar de feuilles de palmier avec, autour, des femmes d’un certain âge en larmes. Tu n’aimes pas cette image dans une telle posture, et tu refuses de croire que ce cadavre qu’on veille c’est toi, Liwa Ekimakingaï. Tu voudrais plutôt te retirer dans ta chambre afin de te reposer. Mais pour cela il te faudra fendre cette assistance généreuse et compatissante venue entourer ta grand-mère dans sa douleur.

Tu n’y arriveras pas puisque tu as dépassé le nombre de fois où, comme le rapportent les légendes de ton ethnie des Babembés, un trépassé pourrait se voir. Il ne le peut en principe que deux fois. Tu ne pourrais de ce fait être au même moment dans ce lit de mort sous ce hangar, puis au Frère-Lachaise où tu es plongé dans le rêve le plus long de ta mort, et vouloir, dans un troisième temps, aller t’enfermer dans la pièce de ton enfance alors que les personnes présentes chez vous témoignent leur solidarité à ta grand-mère.

Quelques bribes de conversations arrivent jusqu’à toi. Ces femmes autour du cadavre félicitent ta grand-mère d’être une propriétaire foncière « sans l’aide d’un homme ». Tu poses alors ton regard sur la maison en planches qui te paraît encore plus petite en rêve et légèrement obliquée vers la rue, comme si elle épiait ce qui se tramait du côté du Joli-Soir. C’est pourtant là-dedans que tu as vécu toute ta vie, et tu occupais l’une des deux chambres. Les tôles de la toiture nécessiteraient d’être remplacées, tu avais promis de t’en occuper, tu ne l’as pas encore fait, elles laissent passer les eaux de pluie, et pendant la saison sèche les hirondelles et les martinets noirs nidifient entre les traverses de la toiture.

Ne pouvant être trois fois au même moment dans des endroits différents, tu renonces à te planquer dans ta chambre et restes là, debout en statue de sel tandis que se déroule sous tes yeux, mais surtout dans tes pensées où se bousculent les scènes de ton enfance dont cette rue du Joli-Soir couve certains des moments les plus inoubliables. Tu te retournes donc vers cette artère, fasciné par l’affluence qui ne cesse de s’accroître devant votre concession. Bientôt les personnes qui viennent à ta veillée occuperont une bonne partie de l’artère.

Pour toi, la rue du Joli-Soir est la plus belle au monde. On y vend des brochettes de poulet et de viande de mouton. L’air sent les « boules d’ambiance », ces beignets soufflés grâce à la levure. Leur odeur, agréable, efface la vision de ce cadavre au milieu de votre parcelle, réveille cet enfant unique que tu étais, celui qui errait dans les rues de cette ville ; celui qui courait pieds nus le long de Côte sauvage, la chemise ouverte ; celui qui revenait toutefois à temps, juste au moment où la seule personne qui comptait pour lui, sa grand-mère Mâ Lembé, avait préparé son plat préféré : les haricots aux poissons salés avec des feuilles de manioc pilées et servies en guise de complément.

Cependant, ce plat n’a pas le même goût dans ton rêve : le poisson n’est plus du tout salé, les haricots sont avariés, et les feuilles de manioc maladroitement pilées. Non, ce n’est pas Mâ Lembé qui l’a cuisiné, elle ne l’aurait pas raté de la sorte. Il ne provient pas non plus des restaurants des environs de la rivière Tchinouka, ils perdraient leur clientèle. Tu n’as pas le choix, tu manges, tu accompagnes le tout avec les boules d’ambiance, et tu ressens leur arrière-goût d’œufs mélangés à la farine, au lait, au sucre et au beurre. Ce sont les Béninoises installées dans la ville depuis les années 1960 qui vendent ces beignets. Mâ Lembé t’envoyait en acheter chez elles, ou alors elle s’en chargeait elle-même pour te faire une surprise lorsque tu avais bien travaillé à l’école – et de ce côté elle n’a jamais été déçue, tu étais parmi les bons élèves de l’école primaire du quartier Trois-Cents. Il arrivait aussi qu’elle t’achète les boules d’ambiance lorsque tu t’étais comporté de manière irréprochable auprès de personnes âgées et que tu les avais aidées à traverser la rue, à retrouver leur domicile ou à éloigner les chiens rachitiques et galeux qui, les crocs dehors, aboyaient avec acharnement à leur passage.

Dans ce retour en enfance, plus tu manges ton plat avec des boules d’ambiance, même s’il n’a plus le goût authentique de la cuisine de Mâ Lembé, plus tu te revois sur les bancs de l’école, dans la rangée du milieu, calé entre deux de tes amis et camarades, Jose Manuel Lopes et Sosthène Mboma. Vous ne vous étiez pas quittés depuis l’école primaire jusqu’au collège, et vos familles se connaissaient.

Les parents de Jose Manuel Lopes étaient originaires de l’enclave du Cabinda, s’étaient exilés à Pointe-Noire depuis que l’Angola avait annexé leur territoire riche en pétrole et très convoité par les grandes puissances européennes. Papa Lopes était un militant de la résistance du Front de Libération de l’État de Cabinda. Les membres de cette opposition étaient traqués, et la plupart avaient dû fuir le Cabinda. Dans le quartier, on ne l’appelait pas par son nom, on l’avait surnommé « l’Opposant ». Grosses lunettes d’intellectuel, la démarche calme, il portait d’ordinaire des vestes sahariennes avec une casquette arborant une image de Che Guevara ou une grosse étoile rouge.

Jose avait deux sœurs cadettes, Lesliana et Ana Clara nées à Pointe-Noire et dont les parents plaisantaient qu’elles n’étaient pas des Cabindaises, mais des Congolaises. Les enfants aidaient leur père à afficher des tracts dans la ville, et l’on voyait sur ceux-ci des images insoutenables de Cabindais malmenés par le régime angolais, quand ils n’étaient pas exécutés dans le but d’intimider l’opposition et le gouvernement cabindais symbolique installé en Europe et que l’Angola, naturellement, rejetait, demandant à la communauté internationale d’en faire autant.

La famille Mboma, quant à elle, venait d’Oyo, dans le nord du pays. Papa Mboma travaillait au Chemin de Fer Congo-Océan comme contrôleur de train dans le trajet Pointe-Noire-Brazzaville tandis que Maman Mboma, qui revendiquait son statut de « ménagère », s’occupait seule de leur fils unique Sosthène, le père étant chaque fois en déplacement. Papa Mboma était connu dans le quartier comme « le Nordiste », la population se demandait si les gens de sa région ne l’avaient pas un peu banni en le faisant travailler dans le Sud alors que ce sont les nordistes qui gouvernent le pays. Il aurait en effet pu vivre à Brazzaville et profiter de son avantage de nordiste pour obtenir un poste politique. Mais lui s’en foutait, il aimait le chemin de fer et les trains depuis son enfance. Il collectionnait même des miniatures de locomotives que Sosthène te montrait en cachette.

– S’il me voit toucher à ses trains, il va me pendre ! t’avertissait ton ami.

Et voilà Sosthène qui te détaillait les modèles de ces trains en miniature, il y avait des locomotives en diesel, il y en avait à vapeur, d’autres électriques de la marque Jouef ou Vespa, avec un logo de la Société Nationale des Chemins de fer Français, la SNCF.

Dans le nord du pays il n’y a pas de trains, il n’y a pas de chemin de fer. Papa Mboma avait exaucé son rêve en réussissant au concours d’entrée au Chemin de Fer Congo-Océan. Il n’avait pas de doute qu’il travaillerait dans le Sud où, une année après sa prise de fonction, il allait tomber sous le charme d’une sudiste, Maman Mboma, avec qui il aura un enfant, ton camarade Sosthène.

Les familles Lopes et Mboma avaient un immense respect pour ta grand-mère. Maman Lopes et Maman Mboma passaient dire bonjour à Mâ Lembé au Grand-Marché. Et les trois parlaient de tout, surtout du comportement de leurs petits, puis elles se promettaient de se revoir dans le quartier, mais les domiciles des unes et des autres étant quelque peu éloignés, ces promesses demeuraient sans lendemain et, malheureusement, elles ne se revoyaient la plupart du temps que pour de mauvaises raisons, lorsque votre trio avait fait parler de lui en mal et que les plaintes ne cessaient de s’accumuler…

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