Le commerce des Allongés
Comme un fauve en agonie
Tu viens maintenant d’atteindre la place Félix-Éboué.
Tu longes cette artère qui t’est désormais familière et qui mène vers la Côte sauvage, le wharf et le Cimetière des Riches.
Tu ne croises aucun véhicule, il doit être plus de deux heures et demie du matin. Puisque ces parages n’ont plus de secret pour toi, plus rien ne t’étonne : ces maisons somptueuses, ces murs peints avec de la chaux vive et qui délimitent les concessions.
Tu sors ton épieu dont la lame luit avec le reflet de la demi-lune, tu le tiens dans la main droite, et tu marches lentement, presque en décomposant chaque mouvement, les yeux baissés. Tu ne t’es jamais senti aussi déterminé, ni aussi possédé par une force dont tu ne t’expliques pas la source.
Tu parviens à la hauteur de la résidence d’Augustin Biampandou, tu t’arrêtes devant le portail.
Tu hésites quelques minutes, puis tu décides de contourner la résidence. Tu découvres soudain que tu possèdes une souplesse qui te permet d’escalader le mur de la propriété et de te retrouver dans cette cour qui t’est familière.
La paillote est bien rangée, avec les sièges retournés et alignés tout autour de la table ovale qui te rappelle des souvenirs, avec ce coca-cola pimenté au goût de kaolin.
Le gardien dort sur un matelas posé par terre et contre le portail. Tu te penches et souffles longuement dans son nez. Les ronflements décuplent, on peut les entendre même hors de la concession.
Tu montes les escaliers qui mènent sur la plateforme de ce perron d’où le Directeur du port maritime te regardait de haut quelques jours plus tôt.
La porte de la maison n’est pas fermée puisque le gardien veille à tout.
Te voilà dans le salon éclairé par une toute petite lumière posée sur une commode en face. Tu es ébloui par le faste de cet intérieur moderne et luxueux, le marbre, les rideaux dorés, le grand salon, les quatre canapés avec de gros oreillers et, au-dessus de toi, le lustre géant en cristal au centre du plafond.
Il y a un couloir à droite, et des escaliers à gauche.
Tu t’orientes vers le couloir qui débouche sur un deux-pièces dont tu pousses la porte déjà entrouverte.
Tu redresses ton épieu et entres.
Une paire de chaussures pour femme traîne au milieu du salon. La chambre est en face, dont la porte est également entrouverte. Tu l’ouvres largement et te retrouves devant cette femme que tu connais, Angelou.
Elle est étendue près de la baignoire, inanimée, les yeux retournés, la bouche barbouillée d’une poudre ocre.
Tu ramasses le bout de papier qui traîne à côté et sur lequel il est écrit : « Je t’avais dit qu’il reviendrait. Adieu. »
Tu retournes dans la pièce principale et bifurques vers les escaliers que tu montes en utilisant ton épieu comme appui.
Tu atteins le premier étage.
La vue donne sur la Côte sauvage, de là tu aperçois le wharf. Dans la nuit, il ressemble à une girafe décapitée qui cherche sa tête dans l’Océan.
Un peu plus loin, ce sont les lumières éblouissantes du Cimetière des Riches.
Ton intuition te dit que des cinq portes qui se suivent en demi-cercle, la chambre d’Augustin Biampandou est celle du milieu.
Tu n’as pas tort.
Comme toutes les autres, elle est ouverte et tu t’y infiltres.
Depuis sa chambre très spacieuse, Augustin Biampandou a une vue sur le port maritime.
Il ronfle, tu devines sa corpulence massive sous ces grosses couvertures. Tu t’approches du lit, passes par le côté et, alors que tu jettes un ultime regard vers le port maritime de Pointe-Noire, tu saisis des deux mains le manche de l’épieu, tu prends de l’élan en levant bien haut les bras au-dessus de ta tête, tu serres les dents, tu fermes les yeux quelques secondes avant de planter l’arme au milieu de cette forme massive. Sans regarder la tache rouge qui est en train de s’épaissir sur les couvertures blanches, tu repars vers les escaliers.
Depuis le rez-de-chaussée tu entends des gémissements semblables à ceux d’un fauve en agonie, ils proviennent de celui qui était encore jusqu’à cet instant un des hommes les plus puissants de la ville…
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