Le commerce des Allongés
Monde à l'envers
Tu inspectes avec appréhension les parages.
Le silence et le brouillard matinal qui perdurent atténuent l’exultation qui t’avait gagné jusque-là. En fait, rien ici ne semble avoir été chamboulé ou remué de fond en comble comme tu l’aurais pensé : la terre ne porte aucun stigmate de choc sismique, à se demander si cette secousse que tu as prétendu ressentir il y a maintenant trois heures et ce cyclone qui t’aurait aspiré puis catapulté au-dessus de ta tombe ne seraient pas les fruits avariés d’une imagination dont tu n’aurais plus aucun contrôle.
Par ailleurs, sortir d’ici n’est pas une mince affaire pour toi. Non pas que quelqu’un t’en empêcherait manu militari mais parce que tu sens que quelque chose ne tourne pas rond et qu’il ne suffit pas de se ruer dehors sans mesurer le pour et le contre ou sans avoir entendu les mésaventures de ceux qui t’ont précédé. C’est pour cela que tu es immobile devant ta tombe, les bras le long du corps. En face de toi, à peut-être trois cents mètres, tu aperçois un croisement de plusieurs allées avec une immense fontaine d’eau au milieu. Tu hésitais tout à l’heure sur laquelle de ces allées emprunter. L’une d’elles, la plus large, celle que tu étais tenté de suivre, te paraît infinie, avec pour perspective lointaine une minuscule demeure ronde, ou plutôt une sorte de petite case surplombée d’une croix sur laquelle trône un corbeau géant tandis que d’autres, moins impressionnants, posés sur la toiture, coraillent ou somnolent sur une patte.
Au-delà de tout, ce qui t’alarme le plus c’est ce dont tu viens de te rendre compte : en réalité tu perçois les choses à l’envers, avec la sensation que tu as la tête en bas, les pieds en haut et que la case lointaine que tu distingues au bout de la grande allée est, elle aussi, renversée. En somme, ce que tu entrevois devant toi est dans ton dos, et ce qui est dans ton dos est devant toi.
Peut-être que c’était ainsi dès le départ, que c’était pour cela que tu avais ressenti le tremblement de terre et le cyclone, mais dans ta gaieté absolue, au lieu de prêter attention, tu as préféré d’abord te persuader que tu étais vivant, que tu pouvais respirer, saisir les objets, projeter un caillou, alors que les repères n’étaient plus les mêmes qu’auparavant.
Ne te frotte pas les yeux, rien n’y changera.
Le ciel ? Ne le cherche plus en haut, il est là, en bas.
La terre ? Ne la cherche plus en bas, elle est en haut.
Les multiples allées en face de toi, y compris la plus large qui t’intrigue, deviennent des lignes distordues, mouvantes, voire circulaires et scintillantes. Elles s’entremêlent les unes aux autres, corrompent ta vue, te causent des céphalées et des douleurs abdominales. Ces étourdissements s’accroissent quand tu vois des avions voler en bas et non en haut, te donnant l’illusion que tu pourrais t’écraser sur eux. Par instinct tu te casses en deux à leur passage. Tu sais à présent que si tu souhaites avancer, tu dois reculer ; et si tu souhaites reculer, tu dois avancer. En fait, tu es moins indisposé par ce qui se déroule en haut (c’est-à-dire sous tes pieds), que par le trafic aérien d’en bas (c’est-à-dire sous ta tête). Tu ne t’étonnes plus que tes empreintes sur le sol soient retournées, comme si tes yeux et tes pieds s’étaient querellés et, dans leur désaccord absolu, avaient décidé d’emprunter des chemins différents sans solliciter ton approbation…
Puisque tu as désormais de la peine à détacher tes pieds du sol, chaque pas te recommande un effort plus qu’herculéen, et dès que tu arrives enfin à l’exécuter, ce pas résonne dans ta tête tel un tremblement de terre qui te replonge dans la secousse terrestre que tu crois avoir vécue quelques heures plus tôt. Tu t’efforces néanmoins d’avancer, déterminé, avec à l’esprit la sagesse traditionnelle du caméléon, celle que tu avais apprise sur les bancs de l’école primaire du quartier Trois-Cents. Monsieur Malonga, votre instituteur, vous racontait la parabole de ce reptile vénéré par les peuples en Afrique. Quand le caméléon prend une direction, il ne tourne pas la tête mais plutôt son œil afin de ne pas s’écarter de son objectif. Quand il bouge vers l’avant, c’est avec prudence : il regarde d’abord en haut, puis en bas dans le dessein de se renseigner avant de se fondre dans le décor.
Tu entends l’instituteur Malonga parler de sa voix grave, saluer cette sagesse des temps anciens, celle que tu souhaiterais aujourd’hui convoquer dans l’espoir de te retrouver dehors.
Tu te le répètes : prendre une direction, ne pas tourner la tête, mais ton œil ; regarder en haut, regarder en bas jusqu’au moment où tu dénicheras cette issue qui te permettra de te retrouver de l’autre côté et de descendre en ville pour en finir avec ce qui t’alourdit le cœur.
Et tu te donnes du courage en te murmurant : « Moi, Liwa Ekimakingaï, je suis un caméléon, un vrai caméléon. Oui, je le suis… »
Hélas, à la différence du caméléon qui, lui, avance, toi tu tournes en rond depuis des heures avec l’idée erronée que tu as beaucoup marché, que tes pieds, engourdis, exploseront bientôt. La distance d’une tombe à l’autre te paraît abyssale. Ta respiration est saccadée alors que tu n’as pas le souvenir d’avoir hâté le pas ou entrepris des foulées. Tu as la gorge sèche, tu donnerais ce que tu as de plus cher, donc ton âme, pour boire de l’eau fraîche que tu devines provenant d’une rivière limpide bordée d’arbres fleuris d’où te parviendrait le ramage le plus mélodieux d’espèces d’oiseaux que tu découvrirais pour la première fois pendant que tu serais assis sur une pierre, contemplant avec émerveillement le courant majestueux de l’onde et les cabrioles des poissons aux écailles les plus flavescentes.
Ce que tu aperçois et dont tu voudrais te rapprocher s’éloigne au rythme de chacun de tes pas, et quand tu penses y être parvenu, le tout se retrouve derrière alors que c’est devant toi. Tu baisses les yeux, tu relèves avec déception que si tu t’es de temps à autre déplacé, ce n’était qu’autour de ta tombe, ou deux ou trois tombes plus loin, mais jamais au-delà, et que ta croix en bois est plantée là, que tu ne portes que des chaussettes, que tes chaussures Salamander sont éparpillées çà et là, que ta veste orange en crêpe à larges revers que tu as tombée traîne à côté, que ta chemise verte fluorescente au grand col à trois boutons et aux poignets mousquetaires arrondis n’est plus humectée au niveau des aisselles, dans le dos et près du bas-ventre grâce au soleil qui s’est levé et qui a vite absorbé cette humidité sans néanmoins venir à bout de ces taches récalcitrantes qu’on prendrait aisément pour les contours de quelques contrées du monde crayonnées par un talentueux cartographe.
Tu as toujours ton pantalon violet à pattes d’éléphant, tu sens une forte odeur de Mananas – mais ici cela ne surprendra personne.
L’angoisse et la prostration que tu avais réussies à juguler au départ te gagnent de nouveau. Tu t’affales sur ta tombe, au même endroit où tu t’étais déjà péniblement mis debout. Tu comprends que tu ne pourras pas brûler les étapes, qu’il y a des éléments qui échappent encore à ta volonté.
Tu entends le bruit des feuilles d’un arbre que secoue la brise. C’est un manguier dont tu n’avais même pas noté jusqu’à présent qu’il était à côté de ta tombe. Tu devrais t’en réjouir car tu es le seul à bénéficier du privilège de reposer au pied d’un arbre fruitier. L’air que celui-ci dispense grâce à la connivence de ses feuilles avec le vent te procure un calme, comme si des forces invisibles te berçaient et te consolaient.
Te voilà accoutumé à cette agréable indolence, et tu tombes peu à peu dans un profond sommeil, sans te rendre compte que tu es entré dans le rêve le plus long de ta mort…
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