Le commerce des Allongés
Mâ Mapassa
Très sèche, de taille moyenne, Mâ Mapassa semble porter le poids du monde des vivants sur son dos arqué.
– Mâ Mapassa est une femme courageuse, elle ne se remettra cependant pas de la mort de ses jumeaux, une fillette et un garçon sauvagement assassinés par leur oncle. Ce meurtrier s’appelait Jérémie Ndoki, il était le chef du quartier Mbota, ce secteur de Pointe-Noire que tu dois connaître, habité par les Bembés, et où les gens croient plus aux fétiches qu’aux lois de ce pays. Toi qui es bembé, je suppose que tu as déjà été là-bas ?
Sans attendre ta réponse, Prosper Milandou enchaîne :
– C’est la pagaille à Mbota, les sorciers font leur trafic d’âmes en plein jour dans les petits marchés. On croit acheter de la vraie viande de bœuf ou de mouton, et on repart chez soi avec de la chair humaine ! C’est fou ! Autrefois ces sorciers avaient au moins la décence de se donner rendez-vous entre eux, dans leur monde, au milieu de la nuit, et ils troquaient les âmes de leurs proches contre celles des familles d’autres sorciers venus de loin grâce aux avions, mais pas comme les avions que nous voyons passer dans le ciel, les leurs sont pourvus d’ailes de chauve-souris géantes et se déplacent plus vite. Ceux qui ne sont pas initiés comme ces sorciers ne peuvent pas les voir. Mbota était devenu le repaire de ces malfaiteurs de l’arrière-pays, et c’est là-bas qu’il y a un aéroport pour ce genre d’avions. Quand j’entends ce nom de Mbota, c’est comme si je tombais sur ce salaud de Jérémie Ndoki en train d’empoisonner sa nièce et son neveu juste pour avoir deux postes d’un seul coup : maire de la ville de Pointe-Noire et président de la région du Kouilou ! Comme ça, il était certain non seulement de gérer le pétrole local, mais de s’en mettre plein les poches grâce aux dessous-de-table avec les marchés publics...
– Je n’étais pas au courant de ce crime et…
– Tu devais encore porter des couches-culottes à cette époque ! Quand les bleus me demandent les circonstances de ces crimes, je commence par leur dire que ce double drame s’était passé deux mois avant les élections municipales et régionales. Jérémie Ndoki était allé prendre sa nièce et son neveu chez sa sœur Mama Mapassa pour, soi-disant, leur offrir des cadeaux de Noël. Il les avait emmenés au centre-ville dans les magasins les plus chers, si tu y vois un Noir comme toi et moi faire ses courses, c’est que c’est un médecin, un avocat, un directeur de banque ou un ministre. Après avoir acheté une grosse peluche rose à la nièce et une bicyclette bleue au neveu, les trois se sont attablés au restaurant Chez Gaspard à deux pas du Grand-Marché. C’est là-bas que l’empoisonnement a eu lieu avec la complicité d’un cuisinier à qui Jérémie Ndoki avait remis une grosse somme d’argent. Vers la fin de l’après-midi de ce mois de décembre qui s’achevait, l’oncle a raccompagné les gamins chez leur mère. Il leur a laissé un peu d’argent de poche et les a longuement embrassés. Le poison n’a commencé à agir que bien tard, au milieu de la nuit, lorsque les chiens voient les fantômes et les repoussent par des aboiements désespérés jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Ce genre de poison, on ne le trouve que dans les coins les plus reculés de la Bouenza comme Tsiaki, Kinkouambala, Dzanza, Tsomono ou encore Moussanda, le village natal de Mâ Mapassa et de ce Julien Ndoki. Ce poison te mange à petit feu, et le virus circule dans ton corps pendant plus de dix heures avant de te foudroyer d’un seul coup. Une fois mortes, les victimes deviennent vertes avec une langue bleue et des yeux exorbités comme si elles avaient croisé une créature effroyable. Au lieu de pourrir, elles sèchent, on dirait des poissons salés qu’on vend au marché de Tié-Tié. C’est te dire que la nuit entière les petits jumeaux avaient mal au ventre, vomissaient, hurlaient, se plaignaient d’être attaqués par des ombres gigantesques. Au départ Mâ Mapassa avait cru que c’étaient des caprices attribués d’ordinaire à la gémellité. La fille et le garçon avaient en effet l’habitude de simuler la souffrance, d’inquiéter leur mère pour une histoire de fièvre, de mal de tête ou d’un petit bobo de rien du tout. Quand la fille était malade, le garçon l’était plus qu’elle. Et, dans une certaine mesure, c’était le même être et le même esprit qui habitaient dans les deux corps. Il paraît que chacun d’eux n’avait qu’un seul poumon, et que les deux respiraient à tour de rôle, l’un expirant, l’autre inspirant, et vice versa. Or cette fois ce n’était plus un simulacre. Depuis que Mâ Mapassa les avait mis au monde, elle n’avait jamais vu ses rejetons prendre cette couleur verdâtre et se transformer heure après heure en véritables momies. Ils furent conduits d’urgence à l’hôpital Adolphe-Cissé. Les jumeaux résistaient encore, se serraient la main afin d’être solidaires jusqu’au bout. Ils avaient déjà perdu la voix, leurs yeux s’étaient retournés, leur corps grelottait de froid alors que nous étions dans une période où la canicule sévissait dans tout le sud du pays. De l’avis général, les deux mômes luttaient avec bravoure et pouvaient retourner les choses. La fille retrouva la voix et communiqua au garçon cette précaire rémission. Mais à six heures du matin, dès que leur oncle fit son apparition devant le seuil de leur chambre d’hôpital avec d’autres cadeaux – un camion de pompier en plastique et une poupée Barbie noire – les deux enfants hurlèrent en chœur en le désignant :
« C’est lui ! Le diable qui est venu hier à la maison avait son visage ! »
De verts, ils étaient devenus bleu foncé et presque congelés. Ils reperdirent leur voix au moment où on entendit au loin un coq chanter trois fois pendant que le ciel s’obscurcissait et qu’une petite pluie commençait à tomber. Les yeux des jumeaux se fermèrent à jamais…
Mâ Mapassa s’immobilise pendant quelques secondes puis continue sa marche, les yeux posés sur ses pieds, toujours sans un regard derrière ou devant elle.
– Quand elle s’arrête, te dit Prosper Milandou, c’est pour ne pas marcher sur une fourmi ou n’importe quel autre insecte. Elle respecte la vie, y compris celle des petites bêtes que les gens écrasent, intentionnellement ou par inattention…
Elle progresse vers une tombe, tout au bout, près du mur.
Prosper Milandou chasse une mouche qui vient de se poser sur son menton et embraye :
– Après la mort des jumeaux, la ville de Pointe-Noire fut au courant que leur oncle avait consulté un de ces sorciers de Mbota pour avoir le pouvoir et que ce sorcier lui avait dévoilé que ce qu’il recherchait était entre les mains des deux enfants. Cela nécessitait du sang, beaucoup de sang, donc un double sacrifice et une somme colossale que l’oncle devait payer rubis sur ongle. Le sorcier lui expliqua que le sacrifice de la jumelle lui donnerait la direction de la ville, celui du jumeau l’installerait à la tête de la région du Kouilou et que c’était ainsi que procédaient la plupart des hommes politiques et des chefs coutumiers du pays. Il lui conseilla toutefois de calmer sa gourmandise, de ne sacrifier donc qu’un seul enfant, de choisir entre la Mairie et la Région. Le sorcier était prêt à n’accepter qu’une moitié de la somme, mais Julien Ndoki n’eut aucune ombre d’hésitation et répondit qu’il ne se voyait pas sans ces deux responsabilités à la fois. Le sorcier se lava les mains dans une cuvette d’eau tiède devant Julien Ndoki. C’est ainsi qu’on déclinait toute responsabilité pour les éventuelles conséquences. C’était désormais à l’oncle de décider en son âme et conscience s’il devait passer à l’acte ou renoncer à son appétit de pouvoir. Évidemment il opta pour aller de l’avant, et le sorcier empocha le million de francs CFA avant de lui préparer le poison qu’il surnommait lui-même « zéro faute » au regard de son efficacité…
Il est interrompu par la même mouche qui l’embêtait il y a quelques minutes. Il s’immobilise tel un félin, attrape l’insecte sur son épaule et la fourre dans sa bouche.
– Elle l’a mérité, cette mouche !….
Il ne te laisse même pas le temps de contenir ton écœurement :
– Où en étais-je ? Oui, Julien Ndoki avait fini par empoisonner sa nièce et son neveu et, à la mort des jumeaux, Pointe-Noire devint le lieu le plus maudit de ce pays. Dans n’importe quelle ville, dans n’importe quel village où se rendait un Ponténégrin, on lui lançait : « Ah, tu es de Pointe-Noire, là où on tue les jumeaux pour le pouvoir ! » Et on traitait le Ponténégrin de tous les noms d’oiseaux, quand on ne le chassait pas des environs à coups de bâtons ou à jets de pierres. Julien Ndoki avait ainsi jeté l’opprobre sur les habitants de Pointe-Noire. Ceux-ci, dans le but de redorer leur image, offrirent aux deux enfants une cérémonie d’adieu sans précédent. C’étaient, à ma connaissance, les plus longues funérailles de cette ville, dont même l’honorable politicien Jean Félix-Tchicaya n’avait pas bénéficié à sa mort en 1961 ! Ça a duré dix jours et dix nuits. Il y avait tellement de monde qu’on racontait que les esprits étaient sortis des forêts des quatre coins du pays pour rendre hommage à ces petits anges et leur ouvrir la voie du Ciel où ils iraient s’installer à la droite du Seigneur ! Les femmes, les hommes, les enfants faisaient la queue depuis les quartiers les plus isolés de la ville jusque devant la parcelle de Mâ Mapassa, au quartier Rex, afin de voir pour une dernière fois les deux petits. L’enterrement débuta très tôt le matin et prit fin très tard dans la nuit. Les bars et autres lieux d’ambiance étaient fermés pour l’occasion sans que le gouvernement donne le mot d’ordre. Pas de musique, pas de bruit de klaxons, pas de parties de jambes en l’air ou tout ce qui pouvait empêcher les gamins d’entreprendre leur ascension vers le Ciel. Au lieu d’une minute, la population observa un jour entier de silence. L’affaire avait dépassé les frontières de la ville, voire du pays : les radios du Cameroun, de l’autre Congo, du Gabon, de l’Angola et de la Centrafrique en parlaient comme si ces jumeaux étaient nés dans leur pays. Et la foule se rendait au cimetière, habillée tout en blanc avec des T-shirts sur lesquels on avait gravé la photo des jumeaux qui souriaient. L’oncle Jérémie Ndoki, lui, n’avait pas retiré ses candidatures. Pendant les funérailles, on entendait encore sa voix de chèvre à la Radio Nationale. Il versait des larmes de crocodile, appelait la population à aller voter massivement pour lui en mémoire de sa nièce et de son neveu qu’il prétendait aimer plus que tout. Il expliquait maintenant qu’il se présentait à ces élections dans le but de venger tous les jumeaux de la terre victimes de l’injustice et des erreurs médicales – car, pour lui, sa nièce et son neveu étaient morts à cause de l’incompétence du personnel de l’hôpital Adolphe-Cissé. Là, je peux te dire qu’il avait dépassé les bornes. Les Ponténégrins, remontés par ces propos cyniques, allèrent immédiatement casser sa villa près de la Côte sauvage et brûler ses deux voitures de marque qu’il était le seul à posséder à Pointe-Noire : une Mercedes 280 et une Jaguar Mark 2. Ils rattrapèrent Julien Ndoki au moment où il essayait d’emprunter un taxi pour se rendre à la frontière et gagner l’Angola avant de disparaître sans doute en Europe où il planquait une bonne partie de son argent. Il était déjà bien installé dans le véhicule lorsque le chauffeur de taxi opéra un demi-tour et le ramena vers la foule en ébullition. La police lui sauva la peau juste à temps : on l’avait déjà dénudé, puis ligoté, et on le traînait vers la Côte sauvage pour le jeter vivant dans l’océan Atlantique. La meute surexcitée était parvenue près de la plage. Malheureusement dix camions de police se trouvaient déjà sur les lieux. Julien Ndoki avait le bras long et s’était tiré de la situation. Qu’est-ce qu’il allait devenir par la suite, ce type, hein ? Il n’allait tout de même pas sillonner les rues de la ville ! Il bénéficiait certes d’une protection de la police, mais il allait devoir corrompre ces fonctionnaires afin que leur assistance perdure jusqu’à ce que ce double crime disparaisse de la mémoire commune. Année après année, l’appétit des policiers devenait sans limites, ils étaient conscients que le politicien n’avait pas le choix. Il n’avait plus de rentrées d’argent depuis qu’il avait été démis de ses fonctions de chef du quartier Mbota où, grâce à des magouilles dans les ventes de terrains, il était devenu un des hommes les plus riches de Pointe-Noire. Sa femme et leurs trois enfants avaient réussi à prendre la micheline pour arriver à Brazzaville, d’où ils avaient traversé le fleuve Congo et s’étaient exilés dans l’autre Congo. Au bout de trois ans, Julien Ndoki avait distribué aux policiers tous ses biens. Les signes de la déchéance se firent sentir vraiment quand il leur donna ses chemises, ses pantalons ou ses montres et que ses gardiens l’abandonnèrent à son sort. Il aurait voulu un procès pour s’assurer au moins un emprisonnement, donc une certaine sécurité. Personne ne lui accordait ce qui serait perçu comme une faveur. Julien Ndoki n’était plus qu’une ombre : pas de domicile, pas de voitures, pas de travail, pas de famille. Les Ponténégrins qui le croisaient ne le reconnaissaient même plus. Pieds nus avec des haillons qui couvraient à peine ses parties intimes, la touffe de cheveux ébouriffée, la barbe foisonnante, il faisait la manche au centre-ville devant les magasins Score et Printania où quelques Européens lui jetaient des pièces de monnaie. Dès qu’une voiture s’arrêtait, il s’empressait d’aller nettoyer le pare-brise dans l’espoir d’être rémunéré. Quatre années après la mort des jumeaux, il rejoignit le groupe des déments qui erraient nus le long de la Côte sauvage. Il apprit leur langue et leurs mœurs. Il dormait sur la grève avec eux, se nourrissait de poissons que lui fournissaient par commisération les pêcheurs béninois dont le village était situé dans les parages. Plus personne n’entendit parler de lui jusqu’au jour où l’on découvrit un corps nu et inanimé près du wharf. C’était le cadavre de Julien Ndoki. Était-ce une mort naturelle ? La question n’a jamais eu de réponse jusqu’à ce jour. Beaucoup soutiennent qu’il s’était donné la mort pour abréger son long calvaire, sa lente descente en Enfer. D’autres pensent plutôt que les jumeaux étaient sortis de leur tombe pour se venger eux-mêmes, car il leur manquait le souffle de cet oncle pour mériter le repos éternel. Je penche pour cette dernière explication, sinon comment justifier que le cadavre de Julien Ndoki avait des marques de strangulation ? Mieux encore, ces empreintes détectées autour de son cou étaient étranges : elles provenaient de toute évidence des mains de deux enfants...
Le voilà qui toussote, se caresse la barbe et brise le bref silence qu’il venait de s’imposer à lui-même, sans doute pour reprendre son souffle, ou alors bien rassembler ses souvenirs :
– Puisque le criminel Jérémie Ndoki était riche, les gens pariaient qu’il allait naturellement être enterré là-bas, au Cimetière des Riches. Mais dans cette nécropole, les défunts organisèrent une grève musclée qui est restée dans la mémoire des Ponténégrins. Sortis de leur tombe, ces esprits étaient très révoltés, présents dans les marchés, dans les bars, dans les restaurants, dans les discothèques, aux arrêts de bus, à l’entrée du port maritime, dans les hôpitaux, devant les hôtels Victory Palace et Atlantic Palace, devant les salles des cinémas Rex, Roy et Duo, et même chez les prostituées du quartier Trois-Cents. Oui, ces morts pouvaient se fondre dans la masse, passer pour des êtres ordinaires et, afin de mieux se faire comprendre, ils griffonnaient sur la plupart des façades des lieux publics qu’ils ne voulaient pas de cet assassin au Cimetière des Riches et qu’ils détruiraient la ville par le feu si on leur imposait sa présence. Pointe-Noire a alors connu une des pluies les plus longues de son histoire. Le volcan de Diosso, en sommeil depuis des siècles, s’était réveillé et, le soir, le ciel semblait être habité par des feux d’artifice pendant que l’océan Atlantique couvait des vagues aussi hautes que des gratte-ciels américains. Les églises pentecôtistes et les différentes sectes sautèrent sur l’occasion et annoncèrent que la fin des temps était proche. Elles virent le nombre de leurs ouailles croître par milliers chaque jour. Puisque le Cimetière des Riches s’opposait à l’arrivée de Julien Ndoki, quelques personnes proposèrent de l’enterrer ici, où il n’y aurait en principe pas de problème. Tu parles ! Ici aussi, nous avons fait une grève générale organisée après que j’eus été contacté par les caciques du Cimetière des Riches. Nous ne souhaitions pas être en froid avec eux car quelques-uns d’entre nous sont chaque année invités dans leur cimetière lors des fêtes de l’Indépendance, le 15 août, ou celle des Morts, le 2 novembre, et même lors des anniversaires de certains défunts illustres de cette nécropole de nantis. J’ai fait une réunion des anciens de ce cimetière, et nos consignes étaient claires : « Il ne faut pas que ce salaud de Julien Ndoki entre chez nous, nous ne sommes pas un dépotoir ! » Tous les anciens ont répondu : « Il ne rentrera pas ici, et si possible nous allons le faire savoir au monde entier ! » Ils étaient si en colère qu’une pluie torrentielle s’abattit sur la ville, suivie d’une canicule qui faisait fondre le goudron des artères et les tôles des habitations. La situation empirant de jour en jour, Son Excellence Théophile-Florent Tsiba de Montaigne, le charismatique député et chef des conseillers du président Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra sensibilisa de sa plus belle plume le premier homme de la Nation. Le document avait fuité, et beaucoup de Congolais avaient une photocopie entre les mains, mais je peux te citer de mémoire les propos de Son Excellence Théophile-Florent Tsiba de Montaigne :
« Monsieur le Président,
Depuis quelques jours je vous rédige des notes très précises
afin de vous tenir au courant de cette grève des morts qui agite Pointe-Noire, et maintenant le pays entier. Elle est ridicule aux premiers abords, et c’est pour cela qu’elle est dangereuse et risque de dépasser en ampleur la contestation que les Français ont connue en mai 1968 quand votre illustre et distingué homologue le général de Gaulle a quitté la France pendant vingt-quatre heures pour se rendre discrètement à Baden-Baden demander conseil à son ami de combat le général Massu parce que la France brûlait ! En plus, votre illustre et distingué homologue en était réduit, l’année suivante, à subir
l’humiliation d’un référendum qu’il avait demandé lui-même en mettant en jeu son mandat. Si on votait “Non”, votre illustre et distingué homologue promettait de démissionner. Eh bien, les Français ont voté “Non”, et le général est allé se cloîtrer dans sa bourgade de Colombey-les-Deux-Églises afin d’écrire la suite de ses “Mémoires de guerre”, votre livre de chevet, et mourir l’année suivante d’un malaise !
Monsieur le Président, il n’y a jamais eu de référendum chez
nous, et vous n’avez pas tort de vous en méfier. Les Congolais ne comprennent jamais les questions simples, ils donnent toujours des réponses compliquées qui, en fait, sont des questions déguisées, et cette fois-ci ces questions tourneront toutes autour de la date de votre démission, à l’instar de votre illustre et distingué homologue français. Sans compter que dans un tel référendum, nous connaissons les réalités de ce pays, même les morts viendront voter pour gâcher les résultats et, croyez-moi, ils ne voteront pas pour vous, ils n’ont plus peur de vous, car leur monde n’est pas le nôtre ! Au regard de la tendance actuelle de l’opinion publique, si nous ne trichons pas lors d’un tel référendum avec la bénédiction de la France – elle nous sera acquise, sinon nous donnerons notre pétrole aux Américains –, nous pouvons déjà plier nos bagages et faire des demandes d’asile dans les pays voisins ou en Europe où vous aussi, dans le meilleur des cas, vous écrirez vos mémoires de guerre et mourrez d’un malaise.
Monsieur le Président, je ne pense pas que c’est ce que vous
souhaitez. Pour reprendre la situation en notre faveur, je vais vous rédiger un discours historique que le monde entier vous enviera et qui s’appuiera sur la finesse du grand sage malien Amadou Hampaté Bâ : lorsque deux lézards s’affrontent sur le
plafond et qu’en dessous il y a une moustiquaire près de laquelle traîne une lampe à huile allumée, il faut craindre que dans leur dégringolade les deux bestioles ne causent un incendie et un drame mortel dans la maisonnée. C’est cette petite querelle de lézards qu’il nous faut coûte que coûte arbitrer, Monsieur le Président. Nous ignorons qui sont réellement ces grévistes tapis dans l’ombre, et peut-être que certains d’entre eux se sont infiltrés dans le gouvernement. Durant le Conseil des ministres vous croirez être en face de votre gouvernement, mais vous serez en fait entouré de morts grincheux qui vous emporteront avec eux dans l’autre monde. C’est pour cette raison que, Monsieur le Président, j’ai prévu de faire venir dix sorciers de votre village natal dans le dessein de bien vérifier que vos ministres actuels ne sont pas des revenants et, au besoin, il faudra exécuter par pendaison ces fantômes métamorphosés en ministres. Si on n’agit pas très vite l’opposition va tirer profit de la situation, et c’est comme ça que débute un renversement de régime politique, Monsieur le Président !
Je sais, Monsieur le Président, que ce Julien Ndoki a été un
de vos amis d’enfance, que vous étiez allés à l’école primaire, au collège et au lycée avec lui et que vous l’appréciiez beaucoup puisque vous avez fermé les yeux pendant longtemps sur la plupart de ses magouilles à Pointe-Noire. Mais, Monsieur le Président, en politique l’amitié s’arrête lorsqu’il faut sauver sa portion de camembert. Vous devez donc annuler votre visite officielle chez le président camerounais Paul Biya et parler à la Nation afin de condamner l’idée de l’enterrement de Julien Ndoki au Cimetière des Riches. Il n’a pas non plus sa place chez les pauvres, au Frère-Lachaise. La formule qui plaira au peuple sera celle-ci : « Je le dis, la conscience tranquille, l’âme au
repos, et en regardant le Congo droit dans les yeux : la place de Julien Ndoki n’est pas dans un cimetière, mais en Enfer ! » Ne vous en faites pas, Monsieur le Président, nous nous débrouillerons par la suite pour trouver un endroit où votre ami de jeunesse sera enterré en secret. On fera venir sa femme et ses enfants depuis l’autre Congo, et cette affaire sera définitivement réglée puisque d’une part la population vous applaudira, et de l’autre la famille de Julien Ndoki et leur ethnie vous seront à jamais reconnaissantes. Ce n’est qu’à ce prix que nous récupérerons ce soulèvement populaire et prendrons de court l’opposition, Monsieur le Président ! »
Le chef de secteur s’est interrompu, l’air très satisfait que sa mémoire ne lui ait pas joué des tours lorsqu’il récitait ces propos de Son Excellence Théophile-Florent Tsiba de Montaigne.
Il ferme les yeux quelques secondes, les rouvre et repart :
– Le président Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra semblait plus que dubitatif. Il demanda à Son Excellence Théophile-Florent Tsiba de Montaigne :
« Votre histoire de cimetière et d’Enfer est-elle vraiment si crédible que ça ? Je trouve qu’il faudrait rajouter quelque chose de fort derrière. Et si, pour frapper les esprits, je terminais mon discours par un truc du genre : Ainsi parla Zarathoustra ! ? »
Son Excellence Théophile-Florent Tsiba de Montaigne, d’un ton calme, lui répondit :
« Soyez très sobre, Monsieur le Président, les gens risquent de se demander qui est ce Zarathoustra, et ça peut se retourner contre vous. En plus, c’est vous qui parlez, et c’est vous le président de la République, pas ce Zarathoustra ! »
Finalement le Chef de l’État s’exprima avant le journal radiodiffusé du soir. Il rabâcha à la lettre ce que lui avait écrit Son Excellence Théophile-Florent Tsiba de Montaigne et lâcha en guise de conclusion :
« Dans son conte Il n’y a pas de petite querelle, le grand sage malien Amadou Hampaté Bâ nous a mis en garde : un conflit, si minime soit-il, doit être résolu immédiatement ! En tant que père de la Nation, garant des âmes mortes, vivantes, à naître ou qui auraient dû naître, je me dois de prendre une décision historique qui sera sans voie de recours. Je le dis, la conscience tranquille, l’âme au repos et en regardant le Congo droit dans les yeux : la place de Julien Ndoki n’est pas dans un cimetière, mais en Enfer ! Ainsi parlait Zarathoustra ! »
C’est depuis ce jour que la population avait commencé à l’appeler Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra. Le lendemain, au milieu de la nuit, deux voitures noires vinrent prendre le corps de Julien Ndoki à la morgue de l’hôpital Adolphe-Cissé et le transportèrent dans son village natal qui, depuis l’exode rural, ne comptait plus qu’à peine deux cent cinquante habitants, pour la plupart des vieillards. La femme et les enfants du défunt gagnèrent ce village en traversant le fleuve Congo, puis en empruntant un hélicoptère mis à leur disposition par le président Zarathoustra en personne. On raconte d’ailleurs que celui-ci fut présent lors de ces funérailles à la sauvette. Une semaine après, dix sorciers du président furent ramenés au Conseil des ministres pour détecter les ministres taxés d’être des esprits maléfiques. Ils étaient tous des sudistes, sortis de grandes écoles françaises. Ils furent pendus au petit matin et remplacés par des gens du Nord, tous de l’ethnie du président. Bien plus tard, on apprit que la tombe de Julien Ndoki avait été profanée, que le corps ne se trouvait plus à l’intérieur. Qui allait s’en soucier, hein ?
Prosper Milandou change soudain de ton et s’exprime tout bas :
– Et ça fait plus de trois décennies que cette femme que tu viens de voir, la pauvre Mâ Mapassa, ramène chaque week-end deux bouquets de fleurs à ses enfants chéris dans ce cimetière ! Je n’ai jamais vu de très près son visage. Quand elle se déplace, même s’il y avait une bombe qui éclatait derrière elle, elle ne se retournerait pas. La seule chose qui compte pour elle, c’est de ne pas marcher sur les insectes. Et ces bêtes, elle les voit mieux que quiconque ! Regarde-la bien, elle ira déposer ses bouquets de fleurs sur la tombe de ses enfants, puis elle priera pendant à peu près un quart d’heure avant de ressortir de ce lieu, le menton toujours collé à la poitrine…
Mâ Mapassa vous a dépassés. Elle s’oriente vers le milieu du cimetière, dépose méticuleusement les bouquets de fleurs sur la tombe commune de ses jumeaux.
Elle vient de s’agenouiller. Depuis là où vous vous trouvez vous l’entendez murmurer des paroles et sangloter.
Après un quart d’heure pendant lequel Prosper Milandou t’a rappelé d’observer le silence, la vieille dame repasse devant vous.
D’une voix douce elle bredouille :
– Bonjour, monsieur le DRH… Et bonjour au nouveau venu…
Prosper Milandou se plie en deux en guise de réponse. Tu fais de même. Il essuie une larme alors que la femme est maintenant hors du Frère-Lachaise.
– Vous pleurez ?
– Je t’ai déjà dit de me tutoyer…
Tu le fais pour la première fois :
– Tu pleures ?
– Oui, ici aussi il nous arrive de pleurer…
– Donc elle peut nous voir ? Elle a quel âge ?
– C’est une mère de jumeaux, et les mères de jumeaux voient tout… Quant à son âge, on ne sait pas, mais on pense tous qu’elle porte un siècle sur ses épaules.
Il semble pressé, regarde à gauche et à droite :
– Bon, je ne t’embêterai pas longtemps, j’ai fait mon devoir. Tu vois maintenant les choses dans le bon sens, tu as ton lieu à toi, je te conseille de te reposer, le temps est long ici, ce qu’on vit en un jour les vivants le vivent en plusieurs mois, voire en une année. Là je suis mort de fatigue, j’ai trop fait la fête ce 15 août et les jours qui ont suivi avec mes amis du Cimetière des Riches. Et eux, ils s’amusent comme des dingues ! Ils ont des vins qui viennent tout droit de France. On les enterre avec, et quand il n’y en a plus, leurs familles en ramènent ! Du coup ils n’arrêtent pas de s’enivrer du lundi au dimanche, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Hier ça a failli tourner à la bagarre générale. J’ai mis fin à pas moins de quatre altercations là-bas, pour une histoire de fesses qui n’avait pas été réglée du vivant de ces défunts. La femme, elle, est toujours en vie et s’est remariée avec un troisième larron, mais son vrai mari et son amant sont morts et continuent à se livrer une guerre sans merci chaque fois qu’ils boivent un verre de trop… Je ne vais pas te raconter ça, c’est une autre histoire, sinon on en aura pour une éternité !
Tu ne lui réponds pas. Le regard plein de culpabilité, il capitule :
– Oui, je sais, je parle trop. Mamba Noir me l’a souvent reproché…
Il te tourne le dos, fait quelques pas pour partir, mais rebrousse brusquement chemin :
– Tiens, j’allais oublier : es-tu disponible le week-end prochain ?
– Je ne sais pas…
– Tu ne resteras quand même pas là à faire le tour de ta tombe la mort dans l’âme ! Je peux te présenter à mes amis du Cimetière des Riches, ça marche comme ça, par cooptation, autrement ils ne t’ouvriront jamais le portail…
– Non, je dois d’abord aller en ville, j’ai des choses à régler et je…
– Tu veux te venger, c’est ça ?
– Moi, en principe je ne devais pas mourir ce soir-là et…
– Tous les morts disent ça, un peu comme ces criminels qui hurlent qu’ils sont innocents même si les preuves sont accablantes ! Je te l’ai déjà dit, comme pour la vie, on ne meurt qu’une fois, tu risques de regretter…
Il te considère une dernière fois et murmure, avant de disparaître dans un gros nuage de poussière qui obstrue ta vision :
– Tu m’avais pourtant l’air d’un garçon très intelligent, je m’étais en fait trompé !
Le nuage de poussière s’est dissipé l’espace d’un cillement, et il n’y a plus de trace de Prosper Milandou nulle part…
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