Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 20 sur 31

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Le commerce des Allongés

Le vieil homme et le livre

 

Aussitôt que le nuage de poussière a emporté l’Artiste, tu vois apparaître un autre individu, aussi petit que le précédent, maigre, le profil plat comme une sole, les sourcils broussailleux, la barbe grise, les yeux rouges à fleur de tête. Il pose chacun de ses pas au sol après un mouvement presque au ralenti.

Il vient de refermer le livre qu’il tient entre les mains et le range dans une poche de ses haillons qui balayent le sol. Le voilà qui fait maintenant le tour de ta tombe.

– Je suis là pour te ramener à la raison, dit-il.

– Vous êtes Mamba Noir, le fameux patron de ces lieux ?

Il se plie en deux de rire :

– Pas de vouvoiement entre nous, Prosper Milandou et l’Artiste te l’ont rappelé !

– Tu es le fameux Mamba Noir ?

– Le « fameux » ? N’exagérons pas, laisse ces honneurs pour les vivants… Disons que je sais tout ce qui se passe ici, où tu es, où tu devrais être. Rien ne m’échappe, je ne connais pas d’angles morts, j’ai entendu ce que vous vous êtes dit tout à l’heure avec l’Artiste, mais aussi bien avant, avec le DRH…

Pendant qu’il s’exprime, tu serres très fort la mangue que tu viens de ramasser à tes pieds.

– Je ne suis pas là pour te piquer ton fruit. Tu n’as pas eu la même attitude quand Lully Madeira t’a tout piqué tout à l’heure, n’est-ce pas ? Tu l’as pourtant laissé remplir sa gibecière ! Détends-toi, je ne mange pas de ça, j’ai de quoi avec moi, je mange surtout l’imbécillité des autres pour qu’ils deviennent un peu plus sages, tu vois ce que je veux dire ? Je suis venu manger ton imbécillité, pour cela il faut que tu me connaisses un peu…

Il ne s’assoit toujours pas, et cela te dérange car tu es contraint de garder la tête levée afin de l’écouter.

– Je ne me suis pas présenté, jeune homme… Je pourrais être ton arrière-grand-père puisque toi tu n’as pas encore un seul cheveu poivré. Ici on m’appelle Mamba Noir, je veux que tu m’appelles ainsi parce que j’ai un troisième œil, plus fiable que l’œil de Caïn, fils aîné d’Adam et Ève, celui-là qui a signé le premier meurtre de l’humanité ! Tu es assis au pied de cet arbre depuis un moment, et tu tiens maintenant une mangue à la main comme un débile qui ne sait s’il faut la manger ou la donner à ces pauvres corbeaux affamés qui t’épient. Ton égoïsme te pousse à te méfier de tout, y compris de ton ombre qui, heureusement, ne se voit pas parce que nous autres nous n’avons plus le bonheur d’admirer notre reflet, même dans sa dimension la plus obscure…

– Cette mangue est tombée de l’arbre et…

– Est-ce que je t’ai demandé de te justifier ? Pourquoi donc tu coupes la parole à un ancien, hein ? Personne ici n’ouvre sa bouche lorsque Mamba Noir parle ! Si tu me coupes encore, je m’en vais ! C’est moi et moi seul qui ai le privilège de prendre la parole car je la préserve et ne la livre qu’au compte-gouttes à l’instar du mont Nkamba que l’on aperçoit d’ici, cette montagne qui ne dévoile ses secrets qu’à ceux qui l’escaladent avec humilité. Est-ce que tu comprends ça au moins, petit bleu ?

Tu te recroquevilles de plus en plus. Il reprend son souffle, enchaîne :

– Je sais, oui je sais, tu t’imagines que je ne suis qu’un fou, un déchet d’une des poubelles de ton quartier Trois-Cents ! Comme je ne suis pas grand de taille, je présume que tu te dis : « Quel bout d’homme, ce vieux ! » En vérité, le Frère-Lachaise ne te tendra pas ses bras à l’instar d’une péripatéticienne qui traîne ses guibolles le long des trottoirs de cette ville. Je sais que tu n’acceptes toujours pas les conditions de ta mort. Oh, rassure-toi, je ne suis pas venu te faire un procès, encore moins te conduire quelque part où aurait lieu le Jugement dernier. C’est du pipeau ces histoires de jugement de l’au-delà. Des balivernes qu’on te vendait à l’église Grâce à Dieu, et je ne te rappellerai pas comment les choses se sont terminées là-bas ! Ici ce qui nous tue, c’est la lame de la conscience, l’impression que notre vie tenait à un fil que nous avons nous-mêmes cassé. Oui, je le dis haut et fort : toutes les morts sont méritées, y compris celles d’une graine qui n’a pu éclore ou qui n’a tenu qu’une heure après son éclosion…

Il crache à quelques centimètres de lui, recouvre son crachat avec de la terre raclée à l’aide de son pied droit.

– Ce lieu m’appartient de bout en bout parce que j’ai été là avant, parce que je suis là, parce que je serai toujours là, et c’est moi qui désigne le chef de secteur auprès des anciens qui doivent confirmer mon choix par un vote à l’unanimité. J’ai ainsi nommé Prosper Milandou car, dès son arrivée, il était humble malgré son profil qui lui aurait valu une place au Cimetière des Riches. C’est un homme brillant, fin, et qui, dès qu’il est avec moi en visite au Cimetières de Riches, épate même les Blancs qui reposent là-bas. Il connaît l’Histoire de France, il maîtrise la culture française, et c’est pour ça qu’il est accepté aux grands repas et aux fêtes de ce cimetière où on l’écoute et l’applaudit tandis que, moi, je suis fier comme Artaban puisque le crédit me revient aussi par ricochet. L’être le plus intelligent est celui qui reconnaît l’intelligence de l’autre. Et Prosper Milandou, dans son humilité, avait accepté mon autorité. Il ne me coupait pas la parole comme la plupart des bleus de ton espèce. D’ailleurs, comment peux-tu te pointer dans mon territoire sans me rendre visite ?

– Je ne connais personne, et je ne sais pas où est ta tombe !

Il regarde vers le ciel. Trois corbeaux planent au-dessus de vous. Sans doute les mêmes qui guettaient ta mangue un peu plus tôt et qui reviennent pour vérifier si tu as décampé en abandonnant ton fruit.

– Je suis mort il y a maintenant un demi-siècle à cause de ma propre idiotie. En cela toi et moi nous sommes pareils, victimes de notre stupidité. Je ne sais pas comment te l’expliquer, je vais essayer, et je te demande de ne pas me couper parce que, je te jure que je risque de partir sans que tu ne saches rien de moi, et j’emploierai alors tous les moyens qu’il faut pour que ta mort soit un véritable calvaire, est-ce que tu me comprends ? J’ai horreur qu’on m’interrompe…

Il se tait quelques secondes, vraisemblablement rassuré, se racle la gorge et débute :

– De mon vivant, moi Mamba Noir, j’ai été le gardien de ce Frère-Lachaise. Je travaillais de jour comme de nuit, j’étais presque un meuble de cette concession et, pour beaucoup, parler de ce lieu, c’était parler de Mamba Noir, cet homme qui est en face de toi ici et maintenant ! En réalité les gens me voyaient à peine, pour eux j’étais d’une autre époque. La cabane qui est à l’entrée du cimetière était ma deuxième maison. Je l’appelais affectueusement « mon bureau ». Dans ces trente mètres carrés, j’avais mon réchaud à gaz, un petit frigo, un peu de vaisselle, un tabouret, un lit pliant avec un petit meuble table. Certains des objets m’avaient été offerts par les familles éprouvées qui estimaient que j’avais été gentil à leur égard en les accompagnant jusqu’à la tombe de leur défunt alors que je n’y étais pas du tout tenu. Je mangeais et dormais là. Le seul jour de repos que j’avais chaque année c’était le 15 août, le jour anniversaire de l’Indépendance de notre pays. C’était normal puisque le gouvernement interdisait d’enterrer les gens ce jour-là. Moi aussi j’avais le droit de fêter, de me mêler à la foule, de danser, de m’enivrer comme savent le faire les Ponténégrins pendant cette date anniversaire. Ça ne te dit rien, à toi, la fête du 15 août, hein ? N’est-ce pas à cause d’elle que tu es ici ? Tu n’es pas obligé de répondre, je sais bien que cette date résonne en toi comme une date de malheur ! Bref, c’est une autre histoire que je laisse à ta conscience, c’est à toi de voir, de te demander ce que tu veux devenir maintenant que la vie est passée et que tu as toute ta mort devant toi pour y réfléchir… Donc cette cabane était devenue à la fois ma maison et mon bureau, mais le 15 août de chaque année, c’est le seul jour que je passais entièrement hors d’ici. Je pouvais alors rentrer en ville, à la maison, prendre une bonne douche pour me départir des odeurs de morts – oui, les morts puent, ne nous voilons pas la face –, m’asseoir devant une vraie table à manger, me servir un bon plat de bananes plantain au porc, dormir dans un lit confortable et faire de beaux rêves qui ne tourneraient pas autour du Frère-Lachaise. Cette maison du quartier Roy, je l’avais héritée à la mort de mon père survenue trois années après celle de ma mère, ils étaient morts de la même maladie, le cholangiocarcinome, autrement dit le cancer des voies biliaires, une tumeur pourtant très rare, d’après les médecins, mais qui, comme par fatalité, avait choisi de frapper à deux reprises notre foyer. Ma petite sœur – on avait juste deux ans de différence – avait suivi son mari angolais, un des rebelles de l’opposant Jonas Savimbi qui n’arrêtait pas de menacer le pouvoir en place. Je n’allais plus avoir de nouvelles de cette sœur, même le jour de la mort de notre père puisqu’elle ne s’était pas pointée, alors que moi j’avais immobilisé le corps pendant quinze jours à la morgue dans l’espoir qu’elle apparaîtrait. Je ne sais pas à ce jour ce qu’elle est devenue, si elle est encore en vie, donc aussi vieille que moi, et réside en Angola, ou si le régime en place l’a tuée avec son mari. La maison familiale m’appartenait désormais, je pouvais la vendre si je le voulais. La parcelle était délimitée par des fils barbelés afin d’empêcher certains passants qui, pour gagner la rue de derrière, traversaient carrément notre cour sans nous saluer. Ils préféraient se blesser en écartant ces fils barbelés que de faire le tour de la maison. À la mort de mon père, j’avais supprimé cette protection et, curieusement, il y avait de moins en moins de gens qui pénétraient dans la parcelle, comme s’ils le faisaient autrefois juste pour embêter mes parents et leur montrer que dans ce monde il ne fallait pas être égoïste, que la terre appartenait à tout le monde…

Il crache encore, cette fois entre ses jambes, et pose son pied droit dessus. Ses haillons flottent avec le vent.

– Oui, de mon vivant je travaillais dans ce cimetière comme gardien. Mes objets de travail ? Une houe pour ôter les herbes entre les tombes, un râteau pour les rassembler, une brouette pour aller les jeter dans un coin de la nécropole et les brûler une fois qu’elles avaient séché au soleil. J’avais aussi une torche qui me permettait de m’orienter la nuit lorsque j’entendais quelque chose d’insolite dans les parages. Ce n’était rien que des animaux de l’extérieur qui s’introduisaient dans la concession parce que, sans doute, les poubelles de Pointe-Noire ne leur offraient plus rien à se mettre sous la dent. Des chats aux poils hérissés, j’en ai vu. Je ne te parle même pas des chiens à la queue en spirale ou de ces poules qui s’amusaient à pondre leurs œufs difformes au pied des arbustes. Je tombais de temps à autre sur des bêtes répugnantes de toutes sortes : des serpents noirs, longs et luisants qui se glissaient dans les tombes à travers des orifices que je bouchais le lendemain ; des rats qui se déplaçaient de guingois et ne craignaient plus la lumière de ma torche ; des lézards dont la crête rouge enflait dès qu’ils étaient perturbés, et que sais-je encore. Le coupe-coupe me servait d’arme de défense. J’avais au départ exigé une arme à feu, hélas la Mairie m’avait fait comprendre que ma profession n’était pas considérée comme assez dangereuse pour qu’on me fournisse un tel moyen de défense. Moi j’étais un peu en colère, qu’est-ce qu’ils en savaient, ces bureaucrates de la Mairie, hein ? Ils faisaient leur commerce sur le dos des morts, et c’est moi qui devais mettre ma vie en péril si des bandits s’amusaient à venir faire leurs conneries dans cet enclos ! D’ailleurs quand je voyais comment ces bureaucrates géraient cet espace je me demandais dans quel monde nous étions ! Normalement ils devaient bien organiser les choses, suivre ce que la loi disait. Dans les pays développés ça se passe de manière organisée : la Commune fait un état des lieux pour au moins connaître la capacité du cimetière et séparer l’espace privé de l’espace collectif, tout ça par rapport au nombre de la population de la cité, des décès et des demandes. Mais ici, c’est la pagaille, et je te dis qu’on a souvent enterré des morts sur d’autres morts, parce que figure-toi qu’on recevait des cadavres venus de très loin alors que pour être inhumé ici, il fallait habiter la commune de Pointe-Noire, ou du moins posséder une concession privée dans le cimetière. Et puis, tous ces types de la Mairie, ils me prenaient pour de la vraie merde, de la crotte de hibou ! Quand il leur manquait du personnel, je laissais de côté mon activité de gardien, et voilà que je me retrouvais avec les types du service des funérailles à planifier les choses, à creuser avec les croque-morts ! Tu trouves ça normal, toi ? Bref, comme ma vie tournait autour du Frère-Lachaise, c’est aussi ici que je ramenais les petites gazelles que je draguais dans les quartiers populaires. Ça leur faisait très peur, les pauvres filles, lorsque je leur donnais rendez-vous au cimetière, mais quand je leur expliquais avec calme mon boulot, elles finissaient par comprendre et ne me prenaient plus pour un pervers sexuel, je veux dire un nécrophile. Elles tremblaient néanmoins en arrivant, et c’était parfois difficile pour moi de passer une nuit agréable avec elles car elles étaient en alerte permanente, le moindre bruit les inquiétait, les contractait, et on ne pouvait plus rien faire d’intéressant que d’écouter la radio qui diffusait la musique folklorique des Pygmées de la Centrafrique jusqu’à l’aube, au moment où elles repartaient et me prévenaient que si je souhaitais les revoir je devrais louer une chambre d’hôtel ou les amener à mon domicile…

Un avion traverse le ciel. Il disparaît à l’horizon tandis que vous l’accompagnez du regard.

Mamba Noir ne perd cependant pas le fil de son récit :

– Mon travail était bien rémunéré, et je ne pouvais m’en plaindre : la nuit j’étais payé double, et j’avais une sorte de sécurité d’emploi puisque je ne m’inquiétais pas que quelqu’un vienne me piquer mon poste. Personne ne se bousculait au portillon pour veiller à la quiétude des morts. En quinze années de travail, je n’avais été ni inquiété ni perturbé par quelque incident que ce soit, jusqu’à ce jour maudit où je me suis gouré à cause de ma tolérance. Je m’ennuyais d’ailleurs les premières années, j’avais l’impression que c’était une sinécure. Je tuais mon temps à lire entre deux arrivées de dépouilles. Je lisais un peu de tout : les bandes dessinées, les romans policiers que j’achetais devant le cinéma Rex. Mais attention, je n’ai pas dit que je ne lisais que des romans policiers ! J’aimais en particulier les romans d’amour écrits par Guy des Cars, parce que cet auteur-là savait bien te raconter les choses du cœur au point que tu te laissais prendre au jeu. Mais il y avait surtout un livre que j’appréciais parmi tous…

Il fouille dans ses haillons, ressort le livre qu’il avait entre les mains en arrivant devant ta tombe. On lit à peine le titre, les pages ont jauni, le dos de la couverture est arraché.

– Oui, c’est ce livre ! La Bible de Jérusalem ! Y a tout dans ce livre : le commencement, la fin, le passé, l’avenir, le Bien, le Mal, les anges, les diables, la Terre, le Ciel, la mer, le feu, y a tout dedans, y compris le Néant ! J’étais peut-être, j’en suis sûr, la seule personne de ce pays qui lisait ce livre chaque année, de la première page à la dernière parce que tous ces chrétiens-là, ils font semblant de l’avoir lu alors que c’est faux. Et je trouvais des choses nouvelles, comme si à chaque fois une main invisible venait rajouter des vérités rien que pour m’éclairer. J’avais aussi une radio Brandt à quatre bandes, elle était utile pour écouter les communiqués nécrologiques et savoir d’avance qui allait venir reposer au Frère-Lachaise. Je notais les noms des morts, et je les attendais en les guettant depuis ma cabane. Je pouvais dire, en voyant arriver le cortège funéraire, de qui il s’agissait. Et dès qu’on l’enterrait, je rayais son nom de mon carnet d’arrivées. Quand je ne voyais pas le cadavre dont j’avais entendu le nom à la radio franchir le seuil de ce cimetière, je savais qu’il allait être inhumé ailleurs, au petit cimetière de Voungou, au cimetière de Matolo, au cimetière Mongo ou alors, pour les plus heureux qui avaient roulé sur l’or dans leur vie, au Cimetière des Riches. Lorsque je prenais ma pause quotidienne entre treize heures et quinze heures, je me faisais remplacer par mon cousin qui, lui, tremblotait de trouille. Je le préparais à prendre un jour ma relève, mais ses parents s’y sont opposés parce que le jeune homme parlait désormais seul, et la nuit il était hanté par des ombres qui l’asphyxiaient. On le voyait dans les rues de la ville se balader torse et pieds nus. J’avais expliqué à la famille que ce n’était pas du tout le boulot qui l’avait rendu fou, car du côté de son père il y avait déjà deux malades mentaux, c’était peut-être une histoire d’hérédité ou alors de malédiction, et il fallait que ses parents règlent ça au cours d’une assemblée familiale. Et voilà qu’on se liguait contre moi. On me reprochait d’avoir jeté un sort à mes propres parents dans le but d’hériter de la maison familiale. Franchement, est-ce que j’avais besoin d’une maison, moi, hein ? J’étais donc de plus en plus seul, personne ne me parlait, aussi bien du côté maternel que du côté paternel. Les deux camps étaient unanimes dans leur accusation : pour être gardien de cimetière, il fallait être un sorcier. Alors, dès que quelqu’un mourait de part et d’autre, c’est moi qu’on montrait du doigt au motif que je l’aurais ensorcelé pour recevoir son corps au Frère-Lachaise et lui faire des choses que la pudeur m’interdit de te raconter mais que tu imagines sans difficulté, je l’espère. Le pire c’est que mes familles maternelle et paternelle répandaient des rumeurs sur mon compte, dont la plus loufoque était que le cimetière du Frère-Lachaise me payait à la commission. Cela voulait dire que plus je ramenais de cadavres, plus j’étais payé, et quand il n’y en avait pas à suffisance, il fallait que je m’arrange pour qu’il y en ait. Donc, pour atteindre mon chiffre, je m’attaquais à ma famille ! Est-ce que toi, Liwa, malgré ta jeunesse et l’absence d’une barbe poivrée, tu peux croire à des choses comme ça, hein ? Est-ce qu’on accuse les sages-femmes de l’hôpital Adolphe-Cissé d’être payées par rapport au nombre de naissances et que s’il n’y en avait pas il faudrait qu’elles en trouvent par tous les moyens ? Voilà mon problème, mon petit Liwa Ekimakingaï !….

Il inspire un instant, vide tout l’air de sa cage thoracique et reprend :

– Et puis, un vieillard du côté de mon défunt père a débarqué du village pour me faire la morale, pour me dire d’arrêter de « manger » les membres de notre famille, parce qu’une cousine lointaine qui n’avait que huit ans était morte et que ce n’était pas à cet âge-là qu’un individu devrait mourir ! Moi, je croyais rêver ! Je n’avais pas rencontré cette fille de ma vie, et c’est moi qu’on accusait désormais d’être à l’origine de sa mort par des procédés mystiques ! Je ne sais même pas comment on mange un individu, moi ! Le vieillard, lui, soutenait que les féticheurs du village, ceux qui voient tout ce qui se passe dans la nuit, étaient unanimes : c’était moi le coupable, ils avaient vu mon visage se dessiner dans une « cuvette ». Comme je ne comprenais rien à tout ça, le vieillard m’a expliqué que cette pratique de la « cuvette » consistait à remplir d’eau un récipient et à demander aux esprits de faire apparaître le visage du malfaiteur à la surface une fois l’eau devenue immobile. Et selon ce vieux, c’était ma physionomie qui était apparue à plusieurs reprises ! Je lui ai dit d’aller se faire voir ailleurs, de trouver un bon ophtalmologiste à tous ces imbéciles de féticheurs. Le vieux s’est énervé, il m’a insulté, il a baissé son pantalon pour me montrer son derrière amorti, la pire des malédictions que je pouvais subir. Moi, je me suis dit, tant pis, je n’ai pas besoin de ces gens pour vivre. J’ai coupé les liens de part et d’autre, et je menais ma vie de solitaire, désormais concentré sur ma profession…

Sa lèvre inférieure tremblote de nervosité. Tu distingues deux rides verticales qui coupent son visage en deux. Jamais tu ne l’avais vu aussi renfermé :

– Il faut que tu saches tout de moi, Liwa. Dans un cimetière il y a autant d’histoires que de tombes… Je te passe les détails de mes chamaillades avec les membres de ma famille. Toujours est-il que moi, je bossais et commençais à aimer mon métier de gardien au Frère-Lachaise. Les années s’écoulaient ainsi, ma réputation de mangeur de personnes était arrivée jusque dans la ville de Pointe-Noire. On avait peur de moi quand je passais dans la rue. Et puis, un jour, alors que je lisais tranquillement ma Bible dans ma cabane, j’ai aperçu un homme et une femme en plein acte d’accouplement sur une des tombes qui se trouvent au milieu du cimetière, là…

Il montre un lieu derrière toi, tu te retournes.

– Oui, là, au milieu là-bas. C’est à cet endroit que ça se passait ! Le couple gigotait tels deux lapins sur la tombe des jumeaux de la vieille Mâ Mapassa, alors que la pauvre fillette et le pauvre gamin n’avaient rien fait de mal pour mériter une telle profanation. Au départ je m’étais dit que cette femme et cet homme étaient des créatures de l’autre monde et que c’était donc normal qu’ils fassent leur partie de jambes en l’air sur une tombe. J’ai continué à bouquiner ma Bible, mais quelque chose me disait que c’était la première fois que je les voyais au Frère-Lachaise et qu’ils étaient loin d’être des défunts, parce que je savais séparer le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire les vivants des décédés, et je connaissais à peu près le visage de tous mes morts, je les avais vus arriver, et la plupart de ceux qui étaient là avant moi avaient été déplacés au Cimetière des Riches au moment où on avait failli avoir une émeute dans la ville à cause des bourgeois qui ne voulaient plus que leurs morts se mélangent aux morts des quartiers populaires. Je ne reviendrai pas là-dessus, Prosper Milandou t’a déjà raconté cet épisode, et il t’a récité sans trébucher la lettre que Son Excellence Théophile-Florent Tsiba de Montaigne avait adressée au président Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra pour lui conseiller de s’occuper de cette affaire...

Il s’arrête et te fixe, un peu comme s’il attendait que tu acquiesces à ces faits racontés par Prosper Milandou. Tu opines de la tête, il est plus que ravi :

– Ben voilà ! Donc, ce couple qui faisait des choses immorales au Frère-Lachaise, je ne le connaissais pas, je ne l’avais jamais vu, et j’ai quitté la cabane avec un coupe-coupe dans la main pour me rendre vers la tombe des jumeaux. Et voilà que l’homme et la femme se rhabillaient précipitamment et essayaient de s’enfuir. Par où allaient-ils passer, puisque la sortie était derrière moi ? Avec les longs et hauts murs de cette concession, il fallait avoir des ailes pour en sortir. Voyant qu’ils ne pouvaient pas se tirer de la situation, ils se sont agenouillés en signe de résignation. Je suis arrivé à leur hauteur, mon coupe-coupe levé au-dessus de la tête. L’homme m’a appris qu’un féticheur leur avait donné des instructions afin que sa femme stérile tombe enceinte. Ils devaient s’accoupler sur n’importe quelle tombe de jumeaux. La femme, qui avait la tête baissée, l’a relevée pour ajouter qu’ils n’arrivaient pas à avoir un enfant depuis une dizaine d’années, la médecine européenne ayant échoué devant leur malheur. Si tu étais à ma place, qu’est-ce que tu aurais fait, Liwa ? Les dénoncer à la police pour profanation de tombe ? J’ai eu pitié d’eux, je leur ai dit de foutre le camp. Au lieu de se relever, les deux restaient à genoux.

« Partez ! » ai-je hurlé en les menaçant de mon coupe-coupe. Rien à faire, ils ne bougeaient pas, et ils n’avaient pas l’intention de déguerpir. L’homme a murmuré qu’en fait il n’avait pas eu le temps d’éjaculer, que je l’avais interrompu au moment où c’était sur le point de venir ! Il pleurnichait, me suppliait de leur accorder un petit quart d’heure. C’était leur dernière chance, se plaignait la femme. S’ils n’accomplissaient pas l’acte, elle ne trouverait plus de raisons de vivre dans ce monde cruel où les femmes stériles souffraient de la réputation de diablesses. J’étais vraiment très embêté, je ne te le cache pas, Liwa. Si un des responsables de la municipalité arrivait et voyait ça, j’allais être viré sans indemnités. D’un autre côté, la détresse de cette femme me fendillait le cœur. J’ai fini par céder, et c’est là que j’ai commis l’erreur de ma vie. L’homme et la femme ont regagné la tombe des jumeaux. Moi je ne bougeais pas de là où je me trouvais. Je les voyais se déshabiller, reprendre leurs ébats. L’homme, au lieu de se concentrer, regardait vers moi. Conscient que je les gênais et que cela pourrait lui causer une panne sèche, je suis allé fumer une cigarette hors du cimetière jusqu’à ce que le couple passe devant moi, me remercie et reparte vers la ville en entrant dans une voiture stationnée un peu plus bas, à deux trois cents mètres de l’entrée du cimetière…

Ses yeux sont humides, sa voix tremblote. Tu sens en lui le poids des remords et sa confession, que tu ne veux à aucun moment interrompre, semble être un moment auquel il tient, une sorte de libération intérieure. Tu le plains quelque peu en t’imaginant le nombre de fois où il parle ainsi, relisant dans sa mémoire ces scènes écrites certainement à l’encre indélébile.

Il te surprend en train de rêvasser :

– Tu es avec moi ?

Tu crains de lui répondre puisqu’il t’avait dit de ne surtout pas troubler sa narration. Il est d’ailleurs satisfait que tu aies retenu la leçon, et le voilà qui redémarre telle une automobile tombée un instant en panne sèche et qui vient de faire le plein de carburant :

– Trois années avaient passé après cette histoire de couple. Le Frère-Lachaise n’avait jamais été aussi calme pour moi, jusqu’au jour où j’ai reçu la visite d’un couple. Je croyais que celui-ci venait visiter la future demeure de leur mort avant l’enterrement du lendemain. Eh bien, non, c’était ce même couple que j’avais surpris sur la tombe des jumeaux de Mâ Mapassa il y a trois ans. Mon sang n’a fait qu’un tour lorsque je suis sorti de ma cabane : deux enfants étaient derrière le couple, une fille et un garçon, les deux habillés en blanc, et ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. La fillette tenait la main de son père, le garçon celle de sa mère. Je n’en croyais pas mes yeux : cette femme était donc tombée enceinte et avait donné naissance à de jumeaux ! Je les ai félicités pour cela, et les deux semblaient joyeux et très épanouis. Je me suis baissé vers les enfants pour leur dire des mots doux. La fille m’a regardé intensément, et cela m’a vraiment secoué. Pour éviter ce regard perçant, je me suis tourné vers le garçon et lui ai tendu ma main. Il l’a prise et a baissé les yeux. C’était une main si froide que j’avais l’impression d’avoir serré un glaçon. Leurs parents ont essayé de les obliger à être gentils à mon égard, mais les enfants semblaient pressés de quitter les lieux. Un quart d’heure plus tard, lorsque je raccompagnais le petit groupe devant la grande porte, j’ai vu la voiture des parents garée un peu plus bas, au même endroit que trois années plus tôt. Je suis resté devant le cimetière tandis que la famille s’éloignait. La voiture a démarré lentement sur l’avenue, en direction de la ville. En regagnant ma cabane, j’avais du mal à effacer l’image de ce regard intense de la petite, encore moins la sensation de la main gelée du petit. Instinctivement j’ai ouvert ma main : la trace de celle du gamin était restée dans la mienne. Une trace noire en forme de petite croix.

Il te montre la paume de sa main droite :

– Regarde, elle est encore là, cette trace, même après ma mort survenue trois jours après la visite de ce couple. Oui, je suis mort ici, dans ma cabane, le lendemain de la fête de l’Indépendance alors que je m’étais bien amusé avec quelques gazelles du quartier Rex. En rentrant à l’aube, je me sentais lourd, ma paume droite brûlait, et la trace de la croix gravée dessus s’épaississait. J’ai tellement eu peur que j’ai plongé dans ma Bible. Dans le chapitre de l’Apocalypse, les mots se détachaient presque des pages, les versets se mélangeaient, et tout tremblait autour de moi. La dernière image que j’ai eue était étrange : je voyais deux enfants habillés en blanc, chacun sur un cheval, avec dans les mains un glaive tranchant. Puis c’était la nuit noire, et lorsque je me suis réveillé, j’avais la sensation que tu as dû avoir, l’impression qu’une secousse avait écartelé la terre alentour et que j’avais été absorbé par un cyclone, puis projeté au-dessus d’une tombe qui allait devenir la mienne. J’étais à présent dans un autre monde, celui où nous nous trouvons toi et moi… Depuis, j’ai fait la paix avec les jumeaux de Mâ Mapassa, je m’occupe soigneusement de leur tombe, et je couvre de respect leur mère lorsqu’elle va déposer les fleurs sur leur demeure. Liwa, tu dors ?

Tu dors en effet. Mamba Noir te scrute, se penche et te hume avant de prendre la direction de la sortie du cimetière. Lorsque tu ouvres les yeux, c’est trop tard : il s’est éloigné de ta tombe. La poussière emporte les feuilles mortes, et lorsque tout redevient calme, tu regardes dans la direction où aurait pu s’en aller Mamba Noir, il n’y a plus trace de lui nulle part, et c’est comme s’il n’était jamais passé par ici te raconter son histoire…

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