Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 10 sur 31

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Le commerce des Allongés

Papa Bonheur

 

Papa Bonheur était un bout d’homme d’une soixantaine d’années, très foncé de peau et aux yeux à fleur de tête.

Mâ Lembé lui vouait un respect et une vénération sans bornes, comme d’ailleurs l’ensemble des membres de Grâce à Dieu, et ta grand-mère était persuadée que c’était cet homme qui t’aiderait à te tourner vers le Bien, à repousser le Mal par tous les moyens.

Il se disait descendant direct de ce vaste royaume de Loango qui, jadis, couvrait les territoires du Cabinda, de l’Angola, des deux Congo et du Gabon. Il tenait à préciser à ses détracteurs que la démocratie existait déjà dans le royaume de ses ascendants puisque, contrairement à certains territoires limitrophes, le pouvoir n’était pas héréditaire. À ceux qui le contredisaient et arguaient que le pouvoir, au royaume de Loango, était néanmoins transmis de l’oncle au neveu, ce qui était aussi une forme d’hérédité, Papa Bonheur, d’un ton calme répliquait :

– Comme dans beaucoup de sociétés africaines, le royaume de mes ancêtres était fondé sur le système du matriarcat, la mère étant le pilier. C’est donc normal que le neveu, fils de la sœur du roi, ait une place prépondérante ! Et puis, n’oubliez pas que ce neveu ne succédait au souverain qu’après une vraie élection par l’assemblée des dignitaires ! D’ailleurs, ce nouveau souverain devait suivre une initiation mystique à l’issue de laquelle il obtenait enfin le statut de « Mâ Loango », autrement dit, monarque du royaume de Loango !

Il fallait lire entre les lignes pour saisir que le pasteur se prenait lui aussi pour un « Mâ Loango » alors qu’aucune assemblée ne l’avait décidé et que le royaume dont il vantait les mérites n’était plus que symbolique, puisque le pouvoir en place ne le reconnaissait pas comme une institution officielle.

Papa Bonheur n’avait cependant pas tort de revendiquer le prestige de ses ascendants. Il était en effet le neveu d’un des derniers rois de Loango, et il le faisait savoir par ses airs affectés, par sa façon de se réjouir des honneurs qui lui étaient rendus par les fidèles de Grâce à Dieu. Connu pour ses costumes taillés sur mesure venus d’Europe et que Mâ Lembé te détaillait avec délectation à chaque messe, il roulait dans une jeep neuve qui, selon certains, était destinée à atteindre les quartiers les plus démunis afin de venir en aide aux enfants de la rue. Il se plaisait à dire que le véhicule appartenait à l’église, que n’importe lequel de ses fidèles pouvait le conduire s’il en éprouvait le besoin. Qui aurait eu le courage de lui demander les clés du véhicule pour son utilisation personnelle ? On vivait dans l’idée que les biens de l’église appartenaient aux fidèles, et Papa Bonheur en était le protecteur désigné par le Tout-Puissant.

Dans la ville, il comptait parmi les personnes les plus honorables. Même si le royaume de Loango n’existait pas aux yeux de l’État, le pasteur tenait sa revanche lorsque le président de la République venait dans la cité, passait le saluer en personne avant de recevoir les ambassadeurs des pays étrangers. Papa Bonheur prenait cela pour une reconnaissance du royaume de ses ancêtres, et par ricochet, de son église. Jamais il ne lui était venu à l’esprit que le président lui rendait visite juste à cause de l’approche des élections, et donc pour inciter les habitants de Pointe-Noire à voter pour lui. Dans l’église on voyait des photos de lui avec le chef de l’État.

Mâ Lembé te jurait que Grâce à Dieu avait tiré des milliers d’orphelins de la rue pour leur trouver un gîte et leur garantir le couvert jusqu’à leur majorité. Elle te racontait avec émotion la vie de cet homme de Dieu autrefois agent de la Poste et qui avait quitté sa fonction parce que le Seigneur l’avait croisé le long de la Côte sauvage où il s’était rendu sans prendre conscience que c’était le Saint-Esprit qui l’avait éloigné des impies afin de lui confier la lourde tâche de purification des brebis égarées de Pointe-Noire. Le jour de cette grande révélation, le postier est rentré chez lui, a rasé sa maison et a construit à la place une église grâce à ses propres économies et à l’argent que l’Office National des Postes et Télécommunications lui avait versé pour son départ volontaire.

Devant une telle initiative, ses voisins l’avaient pris pour un illuminé et sa femme, en désaccord avec ce projet, l’avait quitté et avait regagné son village natal avec leurs sept enfants.

Au départ, les messes de Papa Bonheur étaient en priorité destinées aux gosses de la rue qu’il allait lui-même recueillir devant les cinémas Rex, Roy et Duo. Au bout de quelques mois plusieurs de ces mômes sont devenus des gens respectables, bien habillés, servant le Seigneur avec ferveur. Leurs parents fréquentaient maintenant l’église, remerciaient le religieux par des dons qui s’accumulaient au jour le jour.

Par la suite le pasteur sillonnait les différents quartiers de la ville en quête d’autres adolescents perdus, à tel point qu’on ne l’appelait plus « le Père Makaya » ou « le pasteur Makaya », il avait désormais un vrai surnom qui exprimait sa bonté : « Papa Bonheur », celui qui donnait du bonheur aux petites gens. Et les églises de la ville qui ne prenaient pas au sérieux le travail de proximité de Papa Bonheur commençaient à s’inquiéter, car leurs fidèles se tournaient vers le nouveau venu. Devant Grâce à Dieu il y avait désormais une cantine approvisionnée gracieusement par Sabine Bouanga et les commerçantes du Grand-Marché. N’importe qui pouvait débarquer aux heures de repas, manger à sa faim sans débourser un seul franc CFA.

Dans son for intérieur le pasteur était convaincu qu’il recréait ce royaume disparu et qu’il aurait pu diriger si le gouvernement l’avait réhabilité au lieu de l’avoir disgracié. Il était devenu l’un des personnages les plus importants de la ville, surtout depuis que les fidèles rapportaient des témoignages de malades qui avaient été guéris par une simple imposition de ses mains.

Papa Bonheur était l’ultime voie de recours pour les maladies que la médecine officielle n’avait pas pu soigner. Combien de fois n’avait-il pas vu les Ponténégrins amener directement des souffrants chez lui et non à l’hôpital Adolphe-Cissé ? D’un élan de fausse modestie il leur rappelait qu’il fallait d’abord transiter par « l’hôpital des Blancs » et que si celui-ci n’avait pas assuré le recouvrement, Dieu le ferait par ses soins.

Avec les dons des croyants, il avait acheté le terrain mitoyen à l’église, construit une annexe pour l’apprentissage de la Parole de Dieu, et même mis en place des cours de rattrapage pour les enfants dont la scolarité était chaotique. Des instituteurs bénévoles assuraient ces cours le dimanche après la messe. Tu n’avais pas besoin de cours de rattrapage, ce qu’il te fallait c’était la Parole de Dieu, te rappelait Mâ Lembé.

On s’amusait à dire qu’il suffisait de demander quelque chose, le pasteur consultait Dieu et le résultat était assuré.

Le jour où Papa Bonheur t’avait enfin adressé directement la parole tu avais cru que tu allais t’évanouir. L’homme de Dieu était en face de toi, le sourire large. Instinctivement tu avais fermé les yeux afin de mieux t’imprégner des paroles qui allaient sortir de sa bouche. Ces paroles viendraient de là-haut, elles ne seraient pas souillées et elles te seraient adressées pour que ton âme se débarrasse de cette souillure qui t’empêchait d’emprunter le chemin de la rédemption. Tu avais alors entendu cette voix cassée et rassurante t’appeler « mon fils », et tu avais eu vraiment l’impression que tu étais devant ton père, celui qui te protégerait contre vents et marées. Le pasteur s’exprimait lentement, avec un petit silence entre chaque mot. Cette fois-ci le Saint-Esprit allait enfin t’habiter.

Mais rien ne s’était passé sur-le-champ malgré la main que le pasteur avait posée sur ta tête, la caressant pendant quelques minutes. Mâ Lembé, qui suivait de près cette scène, t’avait expliqué plus tard que c’était le doute qui t’avait empêché de voir les desseins que le Seigneur prévoyait pour toi. Croire, toujours croire, telle était la seule solution pour atteindre la rémission de tes péchés et être en face de Dieu. Quand tu parlerais « en langues » comme les autres fidèles, on pourrait enfin t’immerger dans l’eau pour ce baptême du Saint-Esprit que beaucoup attendaient, et tu afficherais désormais en public ton engagement à marcher avec Jésus.

– C’est après ce baptême que tu seras vraiment un enfant de Dieu, te disait-elle sur le chemin du retour.

Il fallait donc de ta part encore plus d’engagement.

Tu aidais les cuisiniers de Grâce à Dieu, tu distribuais les plats aux centaines d’enfants qui se pointaient devant l’église à midi. Tu accompagnais certains frères en Christ sur les places publiques ou dans les bars pour annoncer la Bonne Nouvelle. Ce n’était pas une sinécure, les gens se détournaient, vous envoyaient paître quand ils ne vous jetaient pas de l’eau pimentée dans la figure. Ils s’en foutaient du Paradis, ne redoutaient pas les flammes de la Géhenne. Ils riaient aux éclats lorsque vous rappeliez que la fin du monde était proche.

Pendant ce temps Papa Bonheur développait l’aura de son église sur le plan international. D’autres pasteurs venaient du Brésil, du Nigéria, du Ghana ou des États-Unis pour le rencontrer en personne.

L’arrivée à Pointe-Noire du pasteur Steve Simpson, un Noir américain, avait été un des grands événements de Grâce à Dieu. Jamais on n’avait entendu un homme de Dieu prier avec autant d’emphase dans la ville. La paillote entière remuait avec la voix de cet Américain qui s’entendait dans tout le quartier. On le retrouvait au rond-point Patrice-Lumumba, debout sur un tabouret, en train de parler à la foule. Même s’il s’exprimait en anglais et que personne ne le comprenait, les Ponténégrins affluaient autour de lui et lançaient des « amen ».

Quant au pasteur Aje Tanimola, ce fut une autre histoire. Il était venu du Nigéria avec une statuette effrayante dont on prenait soin comme s’il s’agissait d’une personne. Elle bougeait au rythme du tam-tam, opinait de la tête quand le pasteur nigérian entamait une prière et fronçait les sourcils de courroux lorsque quelques bavards perturbaient la messe de son maître. Celui-ci ne parlait qu’en yoruba, et ses yeux rouges sortaient de leur cavité lorsqu’il était en transe. Lui et Papa Bonheur se retiraient tous les soirs du côté de la Côte sauvage où ils dialoguaient avec les esprits qui surgissaient des profondeurs marines et restaient avec eux jusqu’à l’aube.

Mâ Lembé s’enorgueillissait de t’apprendre que Papa Bonheur était lui aussi invité à l’étranger. À son retour les fidèles l’attendaient à l’aéroport, et la longue file revenait à pied jusqu’à l’église où on écoutait le pasteur raconter ce qu’il avait appris pendant ses voyages. Il s’était en tout cas radicalisé, fustigeait certains passages de la Bible, et expliquait qu’il n’y avait pas, dans ce livre saint, d’apôtres ou d’anges noirs alors que les hommes de couleur, d’après lui, avaient été là avant les autres races puisque tout le monde, y compris les Blancs, était d’accord que l’Afrique était le berceau de l’humanité.

On l’entendait gronder au point de faire cracher les haut-parleurs :

– Les Blancs ont volé notre spiritualité ! Ils ont mis dans la Bible des apôtres ridicules à notre place ! Nous devons reconquérir notre Souffle, dire au monde que Dieu est noir, que les images qui se vendent çà et là d’un Jésus clair de peau relèvent de l’hérésie, de la falsification de l’histoire religieuse ! Cette terre appartenait aux nègres, les autres races sont venues nous écraser parce que nous étions beaux, forts, vaillants et hospitaliers. Nous ne connaissions pas la jalousie, encore moins la rancœur et la méchanceté ! Ces vices appartenaient au monde blanc et à sa civilisation décadente ! Le Seigneur est là, avec nous, pour nous ! Le Blanc a tout foutu par terre avec les guerres, avec l’esclavage, avec le nazisme, la colonisation et avec ses maladies bizarres !

De même, il s’insurgeait que le Diable soit perçu ailleurs comme un personnage noir avec une queue et des oreilles pointues. C’était un discours que tu appréciais car il te redonnait une fierté soudaine, et tu commençais à être habité par la transe comme les autres fidèles.

Mâ Lembé exultait :

– Merci Seigneur ! Merci Seigneur ! Liwa est en train d’entrer dans ta maison ! Merci de le recevoir !

Plus rien ne pouvait désormais t’éloigner de la vraie rencontre avec Dieu, ton heure de baptême approchait puisque toi aussi tu parlais maintenant « en langues ».

Mâ Lembé avait coutume de citer des paroles de sagesse de son ethnie et qui te reviennent : « la calebasse d’eau fraîche que l’on a portée sur la tête depuis la rivière pendant des kilomètres se casse le plus souvent au seuil de la porte ».

Deux évènements viendront bouleverser le cours des choses à Grâce à Dieu et donner raison à cette sagesse des ancêtres de Mâ Lembé…

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