Le commerce des Allongés
La femme en blanc
Depuis que tu as quitté la Frère-Lachaise et que tu longes cette rue du Repos, tu as le sentiment que tout bouge autour de toi, que les bruits de ton pas sur le macadam deviennent si mécaniques que tu ne les entends plus. Tu ne te rends d’ailleurs pas compte de la distance que tu as parcourue, tant tes pensées sont orientées vers tes dernières heures sur terre.
Tes grosses chaussures sont devenues légères, et une certaine célérité retrouvée te fait dire que tu sais désormais comment avancer sans éprouver de peine ou de fatigue. Tu n’as plus croisé un seul automobiliste dans un sens comme dans l’autre, et le centre-ville n’est plus loin.
Tu ne sais pas comment tenir ton épieu, et comme tu imagines que tu croiseras du monde, des insomniaques ou des fêtards qui sortiraient des bars, tu décides de desserrer ton pantalon pour placer l’arme dans ton dos, sous ta veste, et de bien resserrer la ceinture.
L’épieu est maintenant calé, tu sens son manche frotter au-dessus de tes fesses, mais tes mains sont libres, et tu peux progresser en te disant qu’il ne te reste pas plus d’une demi-heure. Tu as le regard braqué vers l’horizon tandis que continuent à défiler ces images de tes dernières heures de vie…
Dans l’après-midi de ce lendemain du 15 août, tu étais malgré toi coincé dans la résidence d’Augustin Biampandou. Ce dernier descendait enfin du perron pour parvenir à ta hauteur pendant que le gardien s’était positionné devant la sortie, s’assurant que tu n’aurais pas d’autre solution que de rester cloîtré dans la résidence et de n’en sortir que selon la volonté du Directeur du port maritime de Pointe-Noire. Ce qui t’intriguait c’était que tu avais le sentiment d’être attendu non pas par Adeline que tu n’avais toujours pas vue, mais par un petit comité d’accueil que constituaient l’influent homme et son cerbère. Les fleurs que tu avais apportées pour Adeline étaient par terre et semblaient avoir fané d’un seul coup.
Il y avait eu un grand silence pendant lequel le gardien et Augustin Biampandou s’étaient regardés comme s’ils attendaient de donner un signal, puis leurs yeux s’étaient braqués sur toi avant que le Directeur du port maritime ne fasse un signe de la tête à son subalterne et que celui-ci te désigne finalement le petit salon aménagé à l’autre bout de la cour, sous une paillote, avec une table ovale et des chaises en lianes, la plus grande, orientée vers la porte de la résidence, étant celle d’Augustin Biampandou en personne.
Angelou était sortie de la maison, vêtue de pagnes blancs. Tu savais, comme la plupart des Ponténégrins que c’était l’accoutrement des guérisseuses, mais surtout des sorcières du Nord, dans la région du « bras droit de Dieu ». Tu savais aussi que les personnages riches et influents habitaient pour la plupart avec une femme qui était soit une guérisseuse, soit une féticheuse de maison, ou les deux à la fois. La même personne exerçait parallèlement les fonctions de domestique, mais il n’était pas étonnant qu’elle soit en secret la maîtresse du dignitaire. Les guérisseuses et les féticheuses résidaient ainsi sous le toit du riche jusqu’à la fin de leur vie ou de celle de l’individu qu’elles protégeaient. Il était difficile de les congédier car le contrat était présumé avoir été signé devant les esprits des ancêtres, et ce serait s’attirer leur colère que de briser cet accord. La sorcière était là également pour soutenir et conseiller le protégé dans les décisions qu’il aurait à prendre et qui pourraient changer le cours de son existence. Elle devait prévoir, sentir ce qui arriverait de mal à la maison ou au patron, car elle était réputée posséder quatre yeux, en comptant ceux de derrière que nul ne pouvait détecter s’il n’était initié.
Tu ne te trompais pas, Angelou était bien à la fois une sorcière et une domestique, celle-là qui avait pris Samantha sous son aile dès le jour où elle avait été déposée devant l’entrée de la résidence par sa mère biologique Moleka Loketo. En ce temps-là, s’appuyant sur son rôle de conseillère, Angelou avait prévenu Augustin Biampandou que ce geste n’était pas anodin, qu’il reprenait un épisode connu de la Bible, que toutes proportions gardées, l’abandon de la fillette devant le portail lui rappelait celui de l’enfant qui avait été mis dans un panier fabriqué avec des tiges de papyrus et déposé parmi les roseaux au bord du Nil. Et cet enfant sera retrouvé par la fille du roi d’Égypte qui passait par là pour aller se baigner. C’est ce bébé tiré des eaux qui deviendra Moïse, celui qui avait été « tiré des eaux » comme Samantha qui, dans une certaine mesure, pourrait être considérée comme « tirée de l’Océan ».
Augustin Biampandou avait pris la résolution de se débarrasser de la fillette et de l’envoyer à l’orphelinat de Loango.
Angelou s’était interposée :
– Les enfants abandonnés de cette façon ont forcément une mission à remplir, et tu ignores celle de ta fille… Elle restera avec nous, je m’en occuperai comme si j’étais celle qui l’avait mise au monde !
Elle l’avait prévenu de ne jamais toucher à un seul cheveu de la fille.
– Si tu ne changes pas ton comportement, c’est par Samantha que pourrait provenir ta déchéance…
En réalité, le Directeur du port maritime n’avait jamais écouté les conseils de la femme en blanc. Il prenait ce qui l’arrangeait, et quand il voulait se passer de ses services, il se rendait directement dans le nord du pays pour consulter d’autres sorciers, estimant que la sienne était trop modérée et compatissante, et que ce n’était pas de cette sorte qu’elle pourrait le protéger.
C’était ainsi qu’il avait balayé d’un revers de main ses exhortations lorsqu’elle lui avait révélé, une semaine avant la fête du 15 août, qu’elle voyait la défunte Samantha rôder de plus en plus dans les parages de la résidence, comme si elle avait décidé qu’il était temps de confronter son père. La nuit, ajouta-t-elle, Samantha entrait en escaladant le mur derrière la propriété ou par l’entrée principale en soufflant dans les narines du gardien afin de l’endormir profondément pendant des heures, puis elle s’asseyait sous la paillote, dans le fauteuil en lianes de son père et ne repartait qu’aux premières lueurs de l’aube.
Angelou, qui vivait au rez-de-chaussée, se levait sur la pointe des pieds et apercevait Samantha tourner en rond dans la cour tandis que le gardien ronronnait, l’arme à plus d’un mètre de lui. L’ancienne nounou, mais aussi la maman par procuration, appréciait combien Samantha n’était plus la petite fille qu’elle blottissait autrefois dans ses bras. Elle était devenue une jeune fille, avec des cheveux tirés en arrière. Quelquefois, à force de trop la regarder, la femme en blanc voyait Samantha se métamorphoser en corps morcelé, certaines parties comme mangées par les poissons. La fille lui exhibait alors le calvaire qu’elle avait vécu devant ces deux hommes cagoulés et déterminés qui l’avaient d’abord étouffée, puis départie des organes nécessaires au sacrifice exigé au Directeur du port maritime par les sorciers du Nord. Angelou comprenait que Samantha avait dans son sang le pouvoir des défunts de la région de son père, où ces derniers se promènent avec une enveloppe d’apparence humaine, épousant à leur gré les traits de n’importe quel individu.
Dans ces conditions, que cette fille s’appelle Adeline ou Samantha, elle était la même, et elle utiliserait tous les artifices pour accomplir sa mission…
Angelou avait aussi alerté son patron que le dîner au Victory Palace ressemblerait à la signature de son acte de décès. Celui qui l’enverrait dans l’autre monde serait dans la pièce, sous une apparence irréprochable. Ce serait en tout cas quelqu’un dont il « sentirait » pour une fois la présence alors que jusque-là le Directeur du port maritime lui prêtait à peine attention.
Augustin Biampandou aurait encore eu l’opportunité de contrer cette prémonition en annulant son déjeuner dans cet hôtel. Il n’en était pas question, avait-il tempêté. Et sa nervosité avait doublé lorsque le protocole de la primature, depuis Brazzaville, l’avait rappelé pour s’assurer qu’il allait bien s’occuper des trois ministres qui arrivaient pour le défilé dès le 14. Il savait ce que voulait dire « s’occuper des trois ministres ». Il ne s’agissait pas de leur préparer un emploi du temps officiel, il y avait des services pour cela, et ces hommes politiques se foutaient de cet agenda. Leur préoccupation était claire, et Augustin Biampandou le savait, lui qui avait déjà organisé ce type de programme pour le Président et le Premier ministre : ils ne devraient pas se sentir seuls dans leur hôtel. Et ils ne souhaitaient que la compagnie de celles qui pourraient accroître leur pouvoir, leur influence. Ils réclamaient des « petits poussins », pour reprendre leur formule.
Augustin Biampandou avait lancé ses « petits » dans les quartiers populaires à la quête de ce qu’il fallait pour ces hautes personnalités et, à treize heures, il s’était attablé avec trois adolescentes tandis que tu avais été appelé au restaurant pour les servir. Derrière toi, au bar, tu étais loin de t’imaginer que c’était Samantha qui servait les cocktails et qu’elle avait pris les apparences de Xavière dont personne ne se demandait pourquoi elle était revenue travailler alors qu’elle avait appelé dans la matinée pour signifier au patron qu’elle ne se sentait pas bien et qu’elle prendrait sa journée. Samantha réussit même à reproduire à la perfection cette mine renfrognée qui habitait souvent le visage de la serveuse Xavière. Lorsque la fille du Directeur du port maritime préparait les verres de vodka pour les filles que son père avait invitées à déjeuner, pour le personnel il s’agissait de leur collègue…
La femme en blanc avait « vu » tout cela, et elle avait instruit Augustin Biampandou qui se préparait pour se rendre au Victory Palace :
– Les présages sont très mauvais, ils n’ont jamais été aussi mauvais… Je vois un jeune homme drôlement habillé et qui danse avec Samantha dans une discothèque…
– Quoi, tu veux dire que quelqu’un d’autre que toi a vu Samantha ? Tu délires ou quoi, Angelou ? Cette enfant est tellement dans ta tête que tu ne vois qu’elle !
– Je ne délire pas, je n’ai jamais déliré, donne-moi un exemple d’une seule de mes visions qui ne s’est pas passée comme je l’avais rêvée !
Le Directeur du port maritime demeura silencieux, capitulant sans l’avouer devant cette femme qui lui avait été conseillée il y a plusieurs décennies par une de ses tantes de Sembé, Tala-Tala Ekossiyo, considérée comme la sorcière la plus puissante de l’histoire de cette localité. Angelou était une descendante de la caste des sorcières de Sembé, dans le Nord. Leur famille avait la réputation de détecter les défunts dissimulés derrière des enveloppes humaines afin de demeurer parmi les vivants et se livrer à toutes sortes de commerces. Sa grand-mère et sa mère étaient également des sorcières et, à leur mort, chacune transmit ses pouvoirs à la génération suivante. Personne ne laissait de biens propres puisqu’elles avaient toujours vécu chez les riches, se garantissant le gîte, le couvert et une modique somme en guise de salaire. De sa lignée, Angelou était la seule à ne pas être le fruit d’un rapport sexuel avec la personne que la sorcière devait protéger. Sa grand-mère et sa mère étaient des enfants adultérines, et toutes les deux avaient remplacé la femme de leur patron à l’issue de sa mort. Elles n’épousaient pas le richissime, elles consacraient plutôt le reste de leur existence à être à ses côtés, à s’occuper des enfants, à le satisfaire sans limites, à le servir, et surtout à le protéger jusqu’à la fin de ses jours.
– Nous pouvons encore détourner les choses, mais il faut que tu sois tolérant à l’égard du jeune homme à l’accoutrement bizarre…
– Ça veut dire quoi ? avait rétorqué le Directeur du port maritime, cachant à peine sa rage intérieure.
– Ça veut dire qu’il ne faut pas que tu te laisses dominer par la colère. Si le jeune homme meurt, la prophétie se réalisera, Samantha indiquera à l’esprit de cet homme le lieu où se trouve celui qui l’avait précipitée dans la furie des vagues. Cet homme c’est toi, ce n’est pas à moi que tu vas jouer la petite musique du crime commis par des vagabonds de la Côte sauvage ou d’un accident de natation.
– Cette histoire de Samantha ne doit pas revenir dans les informations et…
– C’est trop tard, chef, je ne cesse de voir les parties du corps de Samantha qui avaient échappé aux créatures de la mer. Ces restes et l’esprit de Samantha errent dans le quartier et ne seront en paix qu’après ta disparition. Ta fille est partout où tu te trouves….
– Y compris maintenant ?
Angelou baissa les yeux :
– Je ne peux pas répondre à cette question.
Augustin Biampandou s’était alors contenté de hurler :
– Eh bien, je suis prêt ! Advienne que pourra, j’attends que ce jeune arrive ici !
OceanofPDF.com