Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 17 sur 31

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Le commerce des Allongés

Le DRH

 

Tu t’éloignes de quelques mètres de ce que tu considères désormais comme ton manguier, point de repère de ta tombe. C’est cet arbre qui te procure de l’ombre maintenant que le soleil semble cramer les herbes qui entourent certaines sépultures. Tu prends garde de ne pas marcher sur les autres tombeaux. Les uns sont entretenus comme s’ils étaient des résidences habitées par des vivants, d’autres semblent avoir été désertés et ne laissent aucun indice sur l’identité de leur occupant.

Tu découvres çà et là les multiples épitaphes, quelques-unes gravées sur la tombale, d’autres sur une stèle avec des lettres dorées ou argentées. Tu passes des inscriptions les plus bavardes ou ampoulées à celles laconiques et expéditives, comme si les familles soufflaient enfin avec le départ de leur proche.

Tu manques de tomber des nues devant deux de ces inscriptions. Comment avait-on pu laisser passer ces fautes grossières qui auraient dissuadé n’importe quel cadavre digne de ce nom d’aller dans l’autre monde avec de tels handicaps ?

Sur une des tombales, il est en effet écrit en lettres capitales :

« À NOTRE SŒUR AIMÉE, QUE SON ÂNE REPOSE EN PAIX »

Est-ce la sœur qui est enterrée ou bien son âne, t’interroges-tu faussement ? À moins que, comme tu perçois les choses à l’envers – la seule anomalie qui te résiste depuis le matin –, les « m » remplaceraient dorénavant les « n » et vice versa ? Et pourquoi donc « aimée » est bien accordé au féminin ? Au fond, ce n’était peut-être pas « sœur aimée » qu’on avait l’intention d’écrire, mais « sœur aînée ». Tu te consoles dans ce sens, une façon d’accorder le bénéfice du doute à la famille de cette pauvre sœur aimée, ou aînée…

Deux tombes plus loin, et c’est certainement celle qui retient le plus ton attention car tu considères son épitaphe comme la plus ambiguë et la plus humiliante de toutes celles que tu as lues jusqu’à présent, tu lis :

« S’IL GÎT, LE DRH PROSPER MILANDOU

RESTERA DANS NOS CŒURS »

Les membres de la famille de cet individu doutaient-ils du repos éternel de leur défunt ? Tu adorais la rédaction et l’orthographe à l’école, et tu pinailles dans ta tête : le verbe « gésir » est en principe un verbe intransitif défectif, c’est-à-dire qu’il ne se conjugue pas à toutes les formes possibles, et il signifie « être couché », par conséquent « Ci-gît » voudrait dire « Ici repose » ou « Ici est enterré ».

Tu brûles d’envie de corriger cette épitaphe, et tu déniches par terre un bout de charbon. L’opération ne sera pas ardue, la croix est blanche, il te faudrait simplement supprimer la virgule, rayer ce « S’il » trop dubitatif, le remplacer par un « Ci » puis, entre « Milandou » et « restera », rajouter le pronom relatif « qui », et tu murmures la bonne formule : « Ci-gît le DRH Prosper Milandou qui restera dans nos cœurs ».

Au moment où tu entreprends de rayer « S’il », tu entends un bruit de pas et quelqu’un s’égosiller :

– Je suis derrière toi ! Je veux plutôt dire, je suis devant toi !

Tu ne vois toujours personne.

– Si tu veux me voir, regarde dans le sens contraire, tu devrais déjà être habitué ! Je vais te délivrer, sinon tu finiras dans le grand fossé sans fond. Je constate d’ailleurs que ta tête s’orientait déjà vers le trou noir…

Il s’approche de toi, renifle tes habits :

– Tu sens vraiment le Mananas à outrance ! On t’en a trop aspergé à la morgue ou quoi ? Et puis, qu’est-ce que cet habillement ridicule de zouave ? On croirait que tu es mort pendant que tu jouais un rôle dans une pièce de théâtre ! Et cette chemise fluorescente verte ! J’ignorais que les poignets mousquetaires arrondis étaient encore à la mode ! Bon, j’arrête, j’arrête, l’habit, dit-on, ne fait pas le moine, même si, en général, c’est par l’habit qu’on le reconnaît… Passons aux choses sérieuses !

Il palpe tes mollets, puis tes cuisses. Gêné par ces manières venant d’un individu que tu ne connais pas, tu lui tends la main, une façon de lui rappeler les bases élémentaires de la politesse.

Il la considère un instant, refuse de la serrer et détourne son regard :

– On n’a pas besoin de salamalecs ici. Tourne plutôt autour de toi jusqu’à ce que tu aies les vertiges et t’écroules par terre…

Tu ne lui obéis pas, l’homme insiste :

– Si tu veux voir les objets qui t’entourent dans le bon sens, tu as intérêt à m’écouter.

– Pourquoi suis-je forcé de vous croire ?

– Parce que nous sommes tous passés par là ! Je pourrais aussi te laisser comme je t’ai trouvé…

Tu t’exécutes sans te demander quel intérêt il tirerait à te vouloir du bien. Tu t’écartes du périmètre de ta tombe, tu opères plusieurs tours vertigineux autour de toi-même, comme si tu exécutais une danse endiablée avec une cavalière imaginaire et, emporté par cet élan, tu as la sensation que tout te tombe dessus, qu’en bas les nuages remontent vers toi tandis qu’à tes pieds les objets se détachent du sol, flottent à la hauteur de ta poitrine, mais sont retenus en l’air pendant que tu t’écroules par terre, la respiration hachée...

Tu sens une main qui t’attrape à l’épaule pour te relever. Tu as encore les yeux à moitié fermés au moment où tu reçois deux violentes baffes sur chacune de tes joues.

– Eh !!! Pourquoi vous permettez-vous de me gifler ???

– Pour stopper les vertiges.

– Vous vous rendez compte que moi je…

– Laisse le vouvoiement aux vivants, ici on est entre nous…

Les baffes t’ont en effet bien secoué car ton interlocuteur t’apparaît plus réel, et le ciel est maintenant en haut tandis que le sol est revenu en bas.

Il est réjoui du résultat :

– Est-ce que ça va à présent ?

Il est vêtu d’un costume gris avec une cravate noire mal nouée, mais tu te retiens de la lui rajuster, même si tu en ressens toujours le besoin depuis cette époque de ton enfance où Mâ Lembé s’acharnait sur ton nœud papillon pour aller à l’église Grâce à Dieu.

Grand de taille, les cheveux défrisés, tirés à l’arrière et attachés en queue-de-cheval, la barbe poivrée et si fournie qu’on ne voit pas sa bouche lorsqu’il s’exprime, on lui donnerait plus de soixante-dix ans. Il tient entre les mains un sachet en plastique dans lequel tu distingues des bananes et des mandarines.

Il pose ses yeux sur tes pieds :

– Ils t’ont vraiment enterré pieds nus ?

Tu indiques d’un mouvement de menton l’endroit où sont éparpillées tes chaussures.

– Ne les perds pas, il faut vite les reprendre et les remettre sur toi. Ce sont les chaussures qui nous rappellent que le monde est vaste. Les vivants, eux, t’apporteront des fleurs, jamais des souliers. Ils passent leur vie à les chausser, et ils ne comprennent pas que nous voudrions, nous aussi, consacrer notre mort à en porter alors que le chemin est long ! Quand on est mort, c’est pour longtemps.

Il arrange enfin sa cravate qui s’est mise bien de travers à cause du vent qui souffle de plus en plus :

– Je n’étais pas là quand tu es arrivé, et je m’en excuse, je ne peux pas être partout à la fois. Je passais la fête du 15 août au Cimetière des Riches, j’ai prolongé mon séjour de quelques jours, et c’est depuis là-bas qu’un ami, entre deux verres de pinot noir, m’a révélé que j’avais un nouveau dans mon territoire. J’étais fâché parce que ce secteur est déjà plein à craquer, mais on continue à nous envoyer d’autres occupants malgré nos protestations auprès de Mamba Noir. On va finir comment ici, hein ? On va se marcher les uns sur les autres comme dans une fosse commune ? Il y a un peu d’espace vers le mur là-bas, personne ne veut y habiter parce que, semble-t-il, le mur ça donne des cauchemars aux morts. N’importe quoi !

Il sort un fruit de son sac en plastique :

– Je sais que tu as un manguier ici, est-ce que tu voudrais une mandarine pour changer ?

– Non, merci, je n’ai pas faim…

Il sort un autre fruit :

– Tu préfères peut-être une banane alors ?

– Non, je n’ai vraiment pas faim.

– Ne t’en fais, mon gars, c’est comme ça au début, mais tu finiras par avoir faim. Ici aussi pour vivre on doit se nourrir. Maintenant que j’ai réglé ton sens d’orientation et de perception, tu n’auras plus de problème…

Il épluche la banane :

– Elle est très bonne ! Tu es sûr que tu n’en veux pas ?

– Non…

– Tant pis… C’est pitoyable de tomber sur des gens qui meurent et qui ne savent pas ce qu’il faut faire après.

Il jette un œil vers ta tombe :

– Donc ils n’ont rien écrit dessus ! Même pas une épitaphe truffée de fautes comme la mienne ? C’est quoi ton nom ?

– Liwa Ekimakingaï…

– Eh ben dis donc, c’est un peu gonflé, non ? Quelle idée de s’appeler « La mort a eu peur de moi » et de finir ici ! Et tu n’as pas de prénom européen comme tous les Congolais ?

– Non, je n’en ai pas…

– Alors tu es du Congo-Zaïre où ils n’ont pas de prénoms chrétiens ! J’aurais dû m’en douter !

– Non, je suis Congolais de Brazzaville, et je porte le nom que ma grand-mère m’a donné.

– Bon, moi je t’appellerai tout simplement Liwa, que tu sois du Congo-Zaïre ou pas !

Il t’indique d’un mouvement de tête la sépulture qui est à deux cents mètres derrière toi :

– Dis-moi, tu faisais quoi sur cette tombe avec ton bout de charbon ?

– Je voulais juste corriger les fautes d’orthographe, ça déshonore ce pauvre Prosper Milandou et…

– C’est pas à toi de le faire ! Est-ce que tu le connais, ce Prosper Milandou ?

– Non, mais à sa place je n’aurais jamais accepté cette inscription !

Il étouffe un rire :

– Eh bien, ce Prosper Milandou, tu vas vite le rencontrer !

– Ah bon, où ça ?

– Ici et maintenant, puisque c’est lui qui te parle actuellement…

Tu es pétrifié. Tu cherches comment retirer les mots que tu viens de prononcer au sujet de son épitaphe.

Trop tard, il t’arrache des mains le morceau de charbon, le projette quelques mètres plus loin et, le visage dur, il tonne :

– Ne t’amuse plus à ce jeu ici ! Je pourrais être ton grand-père, voire ton arrière-grand-père ! Tu n’es pas venu ici pour corriger les fautes !

Il jette derrière lui la peau de banane qu’il avait gardée entre les mains :

– Que je te dise, on compte au Frère-Lachaise des maîtres d’école, des profs de français, de grec, de latin, des licenciés et des docteurs en ceci ou en cela, des cerveaux si calés qu’on se demande pourquoi ils sont morts au lieu de rester chez les vivants pour répandre leur intelligence ! Ces fautes ne les ont pas empêchés d’habiter ici ! Ils sont humbles, ils ne sont pas aussi vaniteux que toi ! Tu te prends pour qui, hein ? D’ailleurs, est-ce que ce sont les morts qui écrivent les épitaphes ? Ce sont les vivants qui commettent ces fautes, pas nous ! Et puis, tu es qui pour te mesurer à moi en matière d’orthographe, hein ? Tu penses que si on fait la dictée de Mérimée, toi et moi, tu l’emporterais, hein ?

Il regarde vers sa sépulture :

– Ma pierre tombale est truffée de fautes, c’est ça ? Et alors ? Est-ce que tu as une épitaphe, toi ?

Tu te retournes et t’éloignes en direction de ta tombe.

Tu l’entends courir après toi :

– Attends ! Attends, s’il te plaît, excuse-moi de m’emporter pour rien, je n’ai pas fini les obligations qui m’ont ramené jusqu’à toi…

Tu t’assois au pied de ton manguier. Prosper Milandou, comme une ombre, s’assoit également, mais garde une petite distance entre vous deux, juste en face de toi.

Il prend un air grave qui contraste avec le personnage agité d’il y a quelques minutes :

– Normalement ma place ne serait pas ici, elle serait au Cimetière des Riches où je suis invité de temps à autre, murmure-t-il pendant qu’il regarde vers le ciel et que son visage s’assombrit de plus en plus.

Tu es confortablement adossé contre le tronc de ton manguier, presque au seuil de l’assoupissement, tu entends sa voix en fond sonore se lancer dans une sorte de longue tirade bien huilée, sans une seule hésitation et qui prouve que l’homme a raconté son histoire des milliers et des milliers de fois aux nouveaux venus de ces lieux. Pourquoi prendrais-tu le risque de l’interrompre ?

– Oui, moi Prosper Milandou, fils du grand avocat Zacharie Milandou, j’ai été quelqu’un d’important en France...

Il surveille l’effet de ses paroles sur toi et, voyant que tu ouvres les yeux, il accélère :

– En ce temps-là, oh je ne peux exactement le dater car la poussière est tombée dessus, et lorsque je raconte mes déboires aux débutants comme toi, ils pensent que je joue le fier-à-bras, que je me taille un costume de personnage d’exception ! Non, Liwa, je te jure qu’en France j’occupais le poste de Directeur des Ressources humaines à Paris, dans une grande compagnie, la Lyonnaise des Eaux… On m’appelait le DRH, comme tu l’as lu sur mon épitaphe dont seules les fautes t’ont intéressé. En tant que Directeur des Ressources humaines, j’avais à moi tout seul un vaste bureau au dixième étage d’un immeuble moderne dans le VII e arrondissement, près du Champ-de-Mars. Ce bureau avait une vue sur la Tour Eiffel, et j’étais fier de me mettre debout devant l’immense baie vitrée d’où j’observais les touristes du monde entier visiter ce monument.

Quel autre bureau parisien aurait pu être mieux situé que le mien, hein ? Aucun ! Il me fallait ainsi être à la hauteur de ce privilège. Pour cela, j’étais toujours habillé en costume gris et cravate noire comme tu me vois maintenant, les chaussures cirées, les cheveux avec une raie au milieu. J’avais entre les mains un attaché-case noir en cuir, alourdi par les dossiers que je commençais à traiter depuis ma voiture de fonction. Mon chauffeur, un Camerounais, qui était aussi mon coiffeur, s’empressait de m’ouvrir la porte et me disait dès que je mettais le pied dehors : « Bonne journée de travail, monsieur le Directeur. » Aussitôt que j’entrais dans le hall de l’immeuble de notre société où l’on me disait également bonjour avec déférence, je penchais la tête, esquissais un petit sourire puis appuyais sur le bouton de l’ascenseur qui me conduisait jusqu’au dixième étage. Je longeais ensuite un immense couloir, saluant au passage mes collaborateurs, m’arrêtant quelques minutes à l’accueil pour consulter la liste de mes rendez-vous avant d’aller discuter dans mon bureau avec mes secrétaires, deux Françaises que j’avais recrutées dès qu’elles avaient terminé leur diplôme en Relations publiques. Au fond si je les avais choisies c’était parce qu’elles sortaient de l’Université de Paris-Dauphine, dans le XVIe arrondissement où j’avais moi-même été étudiant vingt ans plus tôt. C’était en tout cas ce que je rétorquais à ceux qui me reprochaient de ne pas avoir donné, comme ils disaient, « une chance aux femmes noires » et d’avoir plutôt embauché deux Blanches.

J’étais une des personnes les plus respectées dans mon domaine. Les gens étaient intimidés dès qu’ils franchissaient le seuil de mon bureau, peut-être à cause de la moquette rouge qui couvrait les cent-cinquante mètres carrés d’espace qui m’étaient exclusivement destinés. Les murs étaient peints en bleu ciel – ce qui apaisait la rigueur de mon activité car ce n’est pas facile d’avoir comme métier d’embaucher les gens qu’il faut au poste qu’il faut, et d’être parallèlement celui qui annonce aux pères ou aux mères de famille qu’ils ne feront plus partie de la boîte et qu’une procédure de licenciement a été engagée contre eux. Un Directeur des Ressources humaines sera chaque fois très mal vu. On lui reprochera d’un côté de ne pas avoir embauché tel ou tel candidat qui était le meilleur ; et de l’autre, on lui gardera une dent parce qu’il aura viré tel ou tel individu qui a des enfants à nourrir, des frais d’enterrement à payer, un crédit immobilier à rembourser, et que sais-je encore. Il est forcément un monstre froid, un tueur sans remords, une tronçonneuse aux dents acérées, un homme ou une femme dont la mission est d’encaisser tous les torts. C’est pour cela sans doute que son bureau doit être immense, afin que celui qui y entre pour un entretien d’embauche ou pour la notification d’une procédure de licenciement ne puisse pas se sentir à l’étroit, comme s’il avait été pris dans un piège. C’est plus aisé pour un tel directeur lorsqu’il s’agit d’annoncer une bonne nouvelle du genre : « Votre candidature a retenu notre attention, et nous allons vous faire une offre d’embauche. » Mais c’est douloureux quand il doit prononcer des propos plus graves : « Comme indiqué au cours de notre entretien préalable du 12 mars dernier, nous avons décidé de procéder à votre licenciement. »

Oui, tu auras compris que c’est ce travail que j’ai fait pendant plus de vingt ans, et je l’exerçais encore à Paris jusqu’à cette année où, à la veille des fêtes de Noël, j’ai décidé d’abandonner mon statut en France pour accepter l’offre de la Compagnie Nationale d’Électricité du Congo, ici à Pointe-Noire. J’étais loin de penser que ma vie aller prendre un autre sens…

– Liwa, tu m’écoutes, hein ?

Tu acquiesces de la tête. Il lève la sienne vers le ciel, comme si son histoire était gravée quelque part dans les nuages et qu’il devait en vérifier l’authenticité avant de la poursuivre :

– J’entendais de la bouche de certains de mes compatriotes que j’étais l’un des rares Africains qui embauchaient ou licenciaient les Blancs sur leur propre continent ! Ce ne serait pas par modestie que je dirais que c’était ridicule de leur part de réduire ma profession à une question de victoire de la couleur d’une peau sur une autre. Dans mon métier, je me fichais que les gens soient noirs, blancs, jaunes ou arc-en-ciel. J’avais fait des études de droit du travail dans le but d’être le plus compétent possible dans tout ce que je ferais, sans tenir compte du statut social des individus. J’avais eu la chance de commencer très jeune, j’étais plus jeune que toi, dès la fin de mon cycle des études supérieures à l’Université de Paris-Dauphine où j’étais sorti major de ma promotion et j’étais entré directement au département des Ressources humaines de la Lyonnaise des Eaux. Très vite, par ma capacité à m’adapter et à motiver mes collègues, je suis monté en grade comme adjoint du Directeur, puis quand celui-ci a été débauché par la concurrence, j’ai été nommé à sa place. Après deux décennies dans cette boîte, je me sentais dans une vraie famille. J’obtenais ce que je voulais, y compris ce bureau dont j’avais moi-même demandé l’agrandissement et exigé de choisir l’ensemble du mobilier. J’avais disposé une table ronde en bois au milieu de la pièce pour des réunions avec mon équipe. Les murs étaient agrémentés des toiles de peintres que j’achetais dans le monde entier au cours de mes voyages professionnels. Sur un long buffet en bois j’avais déposé des statuettes dont la plupart provenaient d’Afrique centrale. Il y avait aussi sur ce meuble des coquillages et ma collection d’insectes exotiques qui venaient de Madagascar et des Comores. Je préférais travailler soit sur le sofa, soit sur la table ronde d’où je pouvais le mieux apercevoir la Tour Eiffel et les avions qui traversaient le ciel de Paris. Et puis, c’est important que je le souligne, dans ma bibliothèque du bureau il n’y avait pas que des livres sur ma profession, on y trouvait également les grands classiques de la littérature : Charles Dickens, Mark Twain, John Steinbeck, Ernest Hemingway, Chinua Achebe, Alexandre Dumas, Camara Laye, Fernando Pessoa ou encore Fiodor Dostoïevski et Dino Buzzati. Ces illustres écrivains m’accompagnaient en silence, me regardaient bosser, recevoir du monde, discuter avec mes collaborateurs qui, eux-mêmes, étaient très impressionnés que je ne sois pas simplement attiré par les ouvrages traitant des sujets de ma profession...

Il s’assure encore que tu ne dors pas, ce qui n’est pas le cas, et il est encouragé par ton intérêt qui ne fléchit à aucun moment :

– Oui, j’aurais pu me contenter de cette réussite professionnelle extraordinaire si je n’avais reçu la visite de Rodolphe Xavier Kalala, ministre de l’Économie du Congo, ce 10 décembre. Si je me souviens toujours de cette date c’est parce que j’avais jusqu’au jour de Noël pour prendre une décision définitive. Rodolphe Xavier Kalala avait fait irruption dans mon bureau. Même s’il n’avait pas pris rendez-vous, j’avais accepté de le recevoir, lui et ses conseillers, parce que ce n’était pas tous les jours qu’un membre du gouvernement de mon pays d’origine se pointait sur mon lieu de travail. Il tournait en rond dans mon bureau, admirait mes œuvres d’art, feuilletait quelques livres de ma bibliothèque avant d’entrer dans le vif du sujet :

« Vous vous demandez, mon cher Prosper Milandou, l’objet de ma visite…

– Monsieur le Ministre, je ne me le permettrais pas, mais vous comprendrez néanmoins que je sois surpris de recevoir un tel honneur…

– Eh bien, je vais aller droit au but… »

Il a pris un moment de respiration et a poursuivi :

« Votre expérience nous sera très utile dans le développement de notre Société Nationale d’Électricité… Mieux encore, il nous faut placer les gens de notre ethnie à la tête des entreprises du pays, cela nous permettra de reconquérir un jour le pouvoir. Les nordistes, je veux dire les Mbochi, nous l’ont arraché et ont pratiquement mis de côté les cadres du Sud, j’allais dire de la région du Pool, en particulier nous autres les Kongo. Est-ce normal qu’un Kongo comme vous, avec votre intelligence, vous ne soyez pas associé à la reconquête de notre dignité ?…. »

Avant de prendre congé, le ministre m’a tendu sa carte de visite et dit pendant qu’il me serrait chaleureusement la main :

« Réfléchissez bien à ma proposition, cher Prosper Milandou, téléphonez-moi si vraiment vous aimez votre pays et que vous en avez assez de travailler pour une autre nation… »

J’avais téléphoné à ma mère qui était enthousiaste que je puisse revenir à Pointe-Noire. Ma sœur cadette, elle, n’était pas de cet avis :

« Qu’est-ce que tu viendras chercher au Congo alors qu’en France tu commandes les Blancs ? Ne reviens pas ici s’il te plaît ! Les nordistes ont déjà tué notre papa, et maintenant ils voudraient te mêler dans leurs histoires politiques ? Je ne veux pas de ça, grand frère, reste chez les Blancs ! Tu ne sais pas que ce ministre Rodolphe Xavier Kalala est un sudiste vendu qui traite avec les nordistes pour éliminer nos cadres qui pourraient diriger le pays ? »

Ma sœur Georgette n’avait pas tort. Nous étions encore de petits enfants à la mort de notre père Zacharie Milandou. Nous vivions entre la France et le Congo, papa était un avocat au Barreau de Paris. Le gouvernement l’avait sollicité pour occuper les fonctions de ministre de la Justice au pays. Mais il savait que c’était une stratégie destinée à semer la division entre lui et ses camarades de promotion, Maître Jacques Mbemba, Maître Bouzoba Yayi et Maître Makayabou Yakoubola, avec qui ils avaient créé le Comité Congolais des Droits de l’Homme afin de dénoncer, depuis la France, les crimes politiques qui étaient perpétrés par le régime en place. Ils étaient soutenus par des avocats qui avaient pignon sur rue en France, en tête desquels le brillant ténor du barreau Jacques Vergès.

Papa avait décliné cette offre d’un portefeuille de garde des Sceaux. Deux semaines plus tard, c’est un des membres de leur Comité Congolais des Droits de l’Homme qui l’avait acceptée : Maître Bouzoba Yayi, dont tous les Congolais pensent jusqu’à ce jour que c’est lui qui a empoisonné notre père dans un restaurant congolais du quartier de Château-Rouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris... Notre père est ainsi mort sans que nous en sachions clairement les raisons, le gouvernement voulait rapatrier à la hâte son corps pour, semble-t-il, lui rendre un hommage national, notre mère s’y est opposée : Papa avait toujours voulu être enterré en France, au cimetière de Pantin où il avait beaucoup d’amis de lutte. C’est d’ailleurs là qu’il gît, et chaque jour de la Toussaint, quand j’étais en France, je ne manquais pas de déposer un bouquet de fleurs, et quand je n’étais pas en Europe, j’en faisais livrer par un service spécial…

Donc, Liwa, tu vois que la situation était cornélienne pour moi. Devais-je revenir travailler au Congo ou rester en France dans ma situation confortable ? Malgré l’hostilité de Georgette, j’ai téléphoné au ministre Rodolphe Xavier Kalala car je ne dormais plus, je ne faisais plus que penser à sa proposition, et j’avais l’impression que mon père aurait été d’accord avec moi. La veille je m’étais rendu au cimetière de Pantin pour lui expliquer les choses, et j’avais cru comprendre par l’envol répété d’un oiseau dans les parages qu’il m’accordait son aval...

Après tout juste une demi-heure de conversation avec Rodolphe Xavier Kalala, je lui ai donné mon accord définitif et lui ai dit que j’allais démissionner de la Lyonnaise des Eaux et que, par conséquent, j’acceptais d’offrir mes services à la Société Nationale d’Électricité du Congo.

La Lyonnaise des Eaux essaya de me retenir, mais j’étais de plus en plus enthousiaste à l’idée d’être utile à mes compatriotes, et peut-être aussi de faire mieux que notre père : aider notre ethnie. Deux mois plus tard, j’étais enfin libre de partir, laissant tout derrière moi. Cela n’était pas très compliqué puisqu’à quarante-cinq ans j’étais resté célibataire, sans enfants, mais c’est la vie que j’avais choisie, et ce serait trop long à expliquer ici…

Tu le coupes pour la première fois :

– Vous n’avez donc pas eu d’enfants ???

Si ta question ne le surprend pas, c’est parce qu’il est plutôt satisfait, une fois de plus, de ton attention.

– Non, Liwa, nous voulions en adopter, mais on a laissé tomber, la liste d’attente était trop longue pour l’obtention de l’agrément délivré par le service d’aide sociale à l’enfance. Nous n’étions cependant pas dupes, le profil de notre couple ne correspondait pas à celui qu’attendait ce service...

– Parce que vous étiez noirs ?

– Non, pas du tout, notre couple était ce qu’on appelle un couple mixte…

– Mais si votre femme était blanche, pourquoi ils vous ont recalés ?

– Non, mon petit amour était un homme…

– … ?

– Oui, tu as bien entendu…

– Donc vous êtes…

– Je suis homo, c’est ce que tu veux dire comme les autres ?

– Ah non, mais quand je vous vois, je ne peux pas dire que…

Il éclate de rire.

– Mon amoureux était un bel homme, brillant et généreux que j’avais rencontré pendant mes vacances à Noirmoutier et qui avait accepté au départ de me rejoindre à Pointe-Noire, puis il a changé d’avis une fois que je m’étais installé au Congo : il s’est mis en couple avec un de nos meilleurs amis, un type que j’avais d’ailleurs embauché à la Lyonnaise des Eaux. C’est aussi ça la vie…

– Vous avez l’air de toujours en souffrir…

– Liwa, tu vas finir par me tutoyer ou pas ?

– J’ai beaucoup de mal…

– On a tout le temps ici, tu t’y feras… Bref, où en étais-je ? Ah oui, je suis donc arrivé au Congo juste une semaine avant une très mauvaise nouvelle que j’allais apprendre à la Radio Nationale Congolaise : le ministre Rodolphe Xavier Kalala avait trouvé la mort à la suite d’un accident vasculaire cérébral. Le ministère était resté vacant durant plus d’un mois pendant que je me trouvais sur le territoire, sans travail. Je résidais à l’hôtel Méridien de Brazzaville en attendant que le décret ministériel de ma nouvelle fonction soit signé par le nouveau ministre, Joachim Okabando. Un nordiste de soixante-dix ans appartenant à l’ethnie du président de la République dont il était l’homme de paille dans plusieurs affaires. En gros, la rumeur rapportait que c’était Joachim Okabando qui exécutait les sales besognes pour pérenniser le pouvoir en place. On lui avait attribué plusieurs assassinats politiques, il s’en était souvent tiré grâce aux multiples interventions du président, et on le retrouvait plus tard dans telle ou telle administration ou à la tête d’une des grandes entreprises nationales. L’allure hautaine de Joachim Okabando m’agaçait, les rares fois où je l’avais eu au téléphone. Il me parlait comme si je le dérangeais, me fixait des rendez-vous qu’il annulait au dernier moment. Pendant ce temps je payais de ma poche les notes de mon hôtel, y compris les frais de multiples voyages de ma mère et de ma sœur qui arrivaient de Pointe-Noire pour me voir. Lorsque le décret de ma prise de fonction a été enfin signé, sans que je sois reçu par ce nouveau ministre alors que je me trouvais à Brazzaville et que son ministère se situait à moins de cinq cents mètres de mon hôtel, j’ai pris l’avion un dimanche après-midi pour atterrir à Pointe-Noire une heure après. Un logement de fonction, très modeste, m’attendait au centre-ville. La maison était située au troisième étage, avec une vue sur la morgue de l’hôpital Adolphe-Cissé d’où j’assistais bien malgré moi à la sortie des familles en larmes et des cadavres portés sur des civières comme des animaux. Il me restait maintenant à visiter mon lieu de travail, à rencontrer ceux qui allaient être mes collaborateurs, et surtout à m’installer dans le bureau qui m’avait été affecté en tant que nouveau DRH de la Société Nationale d’Électricité du Congo…

Il savoure un instant l’effet que son récit continue à produire sur moi et poursuit :

– Lorsque j’ai découvert les bureaux des cadres de cette société congolaise, j’ai failli tomber dans les pommes. Le défunt ministre Rodolphe Xavier Kalala m’avait pourtant promis depuis Paris que je serais tellement content de mon bureau que je resterais plus longtemps au travail que dans mon logement de fonction. Au départ, en balayant du regard cet endroit que tout le monde appelait avec fierté « open space », je m’étais dit qu’il était plutôt destiné à toute mon équipe et que mon propre bureau se trouvait peut-être ailleurs. Mais le responsable de la logistique m’avait appris que j’allais moi aussi travailler là, au milieu des autres salariés, parce que ce nouveau ministre Joachim Okabando souhaitait réduire les inégalités entre les cadres et les autres salariés des entreprises d’État. Joachim Okabando, qui avait fait un petit stage aux États-Unis, voulait que comme dans certains bureaux, les gens se parlent sans protocole, qu’ils travaillent ensemble, sans les cloisons ou les murs qui séparent les uns des autres. C’était une nouvelle manière de fonctionner qui semble-t-il avait de plus en plus de succès dans les entreprises publiques congolaises.

Pour moi qui n’avais eu jusqu’alors que l’expérience d’un espace privé, je considérais que ce lieu de travail n’était qu’un grand hangar, ou alors un dépôt où les gens allaient et venaient, parlaient fort, éclataient de rire à chaque instant sans se concentrer sur leur activité. Des tables étaient collées les unes aux autres, des dossiers étaient empilés çà et là, dans un désordre, près de vieux ordinateurs sur lesquels chacun avait collé un post-it avec son nom dessus. Mais comment mes prétendus collaborateurs allaient travailler naturellement s’ils se rendaient compte que j’avais en permanence un œil posé sur eux ?

Comme ces bureaux étaient neufs, j’ai appris après trois mois de travail qu’autrefois les locaux de la Société Nationale d’Électricité se trouvaient dans une grande tour près de l’hôtel Victory Palace. Joachim Okabando y avait installé les sièges de ses entreprises privées dont les responsables avaient chacun son propre bureau, et personne ne travaillait dans un open space…

Un matin, je me suis réveillé très en colère. J’ai réuni l’équipe et j’ai proposé qu’on écrive une lettre au ministre Joachim Okabando pour qu’on nous rende les locaux de la tour près de l’hôtel Victory Palace et que les membres du cabinet ministériel viennent, eux, s’installer dans l’open space où nous étions.

À haute voix, j’ai dit :

« C’est une décision démocratique. Que ceux qui sont d’accord pour adresser cette pétition au ministre lèvent leur main droite… »

Il y a eu un silence. J’ai reposé la question une fois de plus, mais aucune main ne s’est levée, et tout le monde a baissé le visage. Au moment où je croyais que tout le monde était contre ma décision, j’ai vu une main se lever au fond de la salle. C’était la main d’une jeune femme que je venais de reconnaître. Petite de taille, les cheveux tressés et tirés à l’arrière, elle portait un uniforme rose. C’était Pauline Moukila-Massengo, la femme qui s’occupait de l’entretien de notre lieu de travail et de tout l’immeuble. Je l’ai regardée quelques secondes et lui ai dit :

« Madame Moukila-Massengo, j’admire votre courage tout autant que je suis dépité par la lâcheté de mes collaborateurs. Mais je suis désolé, je n’écrirai plus cette lettre, et nous continuerons à travailler dans les conditions actuelles puisque tout le monde semble le souhaiter… »

Les jours qui ont suivi, je me suis bien renseigné sur cette Pauline Moukila-Massengo. J’ai compulsé son dossier dans le fichier du personnel. J’ai constaté qu’elle avait obtenu son baccalauréat en Gestion commerciale et qu’elle élevait seule ses deux enfants de quatre et six ans. Le père de ceux-ci était condamné pour abandon de domicile et n’avait pas payé de pension alimentaire depuis des années. Une décision de justice le condamnait par ailleurs pour violences conjugales répétées et lui interdisait d’approcher le domicile de Pauline Moukila-Massengo.

J’étais très attristé par son histoire, et toute la nuit j’ai cherché les moyens de la remettre sur pied, de redonner un sens à son existence. Elle ne pouvait pas passer sa vie à faire le ménage à la SNE, je me sentirais mal à l’aise. Je l’ai alors convoquée dans mon bureau, et ce jour-là elle a eu la surprise de sa vie :

« Madame Moukila-Massengo, j’ai décidé de vous envoyer à Paris pendant six mois à la Lyonnaise des Eaux pour vous former en gestion du personnel. Tout sera pris en charge par notre compagnie, y compris la garde de vos enfants sur place, en France. J’ai besoin de vous, et à votre retour vous deviendrez mon adjointe. »

Tandis qu’elle quittait mon bureau, les larmes aux yeux, je me suis dit que je venais sans doute de concrétiser l’embauche la plus importe de toute ma carrière. C’était du moins ce que je croyais. J’étais loin de m’imaginer que les choses allaient se passer autrement et que cette décision allait profondément affecter ma propre destinée…

Prosper Milandou fouille à nouveau dans son sac en plastique et sort un autre fruit :

– Te raconter tout ça m’a vraiment creusé l’estomac… Tu es sûr que tu ne veux pas une mandarine ?

– Non, merci, je n’ai toujours pas faim…

– Une banane alors ?

– Non, merci.

Il épluche la banane et répète les paroles que tu as déjà entendues :

– C’est pitoyable de tomber sur des gens qui meurent et qui ne savent pas ce qu’il faut faire après.

Il creuse la terre, enfouit la peau de banane, la recouvre et reprend sa narration :

– Cinq mois après le départ de Pauline Moukila-Massengo pour la France, un monsieur s’est présenté devant l’entrée de la SNE. La soixantaine, les lèvres rougies, vraisemblablement par l’alcool. Il a demandé à me rencontrer pour me remettre quelque chose. Il portait un gros sac en bandoulière, et on l’a laissé passer en lui indiquant l’endroit où je me trouvais au milieu de l’open space. L’homme avançait d’un pas droit et, arrivé à moins de deux mètres de moi, il a ôté le sac de son dos, l’a posé par terre avant de l’ouvrir. J’ai entendu les hurlements de mes collaborateurs qui se ruaient vers la porte et les issues de secours tels des rats surpris par un incendie de brousse. L’homme braquait un vieux fusil de chasse dans ma direction et beuglait :

« Ma femme était ta maîtresse ! Pauline était ta maîtresse ! Tu ne voulais plus être pédé, hein ? Tu crois que je n’étais pas au courant ? C’est pour cacher les choses que tu l’as envoyée en France !!! »

Je n’ai pas entendu la détonation. Il paraît que si on l’entend, c’est qu’on n’est pas mort. J’ai posé ma main sur la poitrine d’où je sentais couler un liquide chaud. J’étais atteint en plein cœur. Puis, ce fut la nuit noire, jusqu’au jour où j’ai vécu ce que toi aussi tu as dû vivre le lendemain de ton enterrement, c’est-à-dire aujourd’hui aux premières heures du jour. Oui, j’ai ressenti une secousse qui avait écartelé la terre alentour pendant que j’étais comme aspiré par un cyclone avant de me retrouver sur un monticule de terre dominé par une croix, à savoir, au-dessus de cette tombe dont tu as essayé de corriger les fautes d’orthographe de l’épitaphe commises par ma sœur, sans doute sous l’empire de la peine de m’avoir perdu. J’aurais pu corriger ça, mais pourquoi aurais-je détruit un souvenir pareil ? En tout cas j’étais heureux de respirer, c’était pour moi une grande victoire, dans la mesure où j’entrais dans une autre vie. Bien entendu, la tentation me brûlait de repartir chez les vivants, d’aller m’attaquer à cet homme qui m’avait abattu en plein jour au milieu de mes collaborateurs. Je me suis retenu, les gens d’ici me l’ont déconseillé. Ils m’ont raconté que cela s’était toujours mal passé pour ceux qui souhaitaient se rendre chez les vivants afin de se venger. Ils n’avaient aucun souvenir d’un résident du Frère-Lachaise qui aurait réussi ce genre d’exploit, et les rares qui y étaient allés et étaient revenus dans leur tombe, c’était pour faire du bien, alléger la peine de ceux qui souffraient sans relâche de la disparition de leur proche. Mais combien sont-ils à vouloir s’aventurer chez les vivants pour cette bonne cause ? Moi j’avais pourtant toutes les raisons de me liguer contre le ministre Joachim Okabando et même contre mon remplaçant qui était en fait son cousin. Pire, il se murmurait dans tout Pointe-Noire que c’était Joachim Okabando qui avait commandité mon assassinat pour placer son cousin. Mon tueur était en effet le père des enfants de Pauline Massengo-Moukila, un vagabond de la Côte sauvage à qui on avait remis une liasse de billets après l’avoir encouragé en lui expliquant que je sortais avec la mère de ses enfants et que j’allais changer les noms de ceux-ci, qui s’appelleraient désormais Milandou… Bref, je m’en foutais, je ne voulais plus me mêler à tout ça. Avec le temps, je gagnais la confiance des gens d’ici et, au bout d’une vingtaine d’années, j’ai été nommé chef de secteur à l’unanimité au cours d’une réunion. Parce que je ne causais du tort à personne. Parce que je connaissais l’histoire de tous les défunts de cette nécropole, qu’ils m’aient précédé à l’époque du Cimetière des Pauvres ou qu’ils soient venus après moi quand on avait commencé à appeler ces lieux « le Frère-Lachaise ». J’étais et je suis resté l’historien incontournable de cette nécropole. On me consultait et on me consulte pour savoir ceci ou cela sur celui-ci ou celui-là, sachant que je connais la vie de ces trépassés dans les moindres détails. J’étais devenu un véritable ordinateur, on appuyait sur un bouton, et je déroulais tout : mort tel jour, tel mois, telle année, à telle heure et dans telles circonstances. Me nommer chef de secteur était d’ailleurs une rigolade : il n’y a pas d’autre secteur que celui-ci. C’était au fond comme si j’étais resté un directeur de ressources humaines, à la seule exception que ce n’est pas moi qui choisis les défunts, donc je n’ai pas non plus la faculté de les virer s’ils ont commis une faute lourde. Je me contente de recevoir les bleus comme toi, de les aider à ne plus voir les choses à l’envers, et surtout de les dissuader d’user de leur seconde vie à mauvais escient, et donc de commettre l’irréparable en ne pensant qu’à la vengeance...

Prosper Milandou semble essoufflé. Il s’approche de toi, s’adosse à son tour contre l’arbre. Vous êtes assis dos à dos, séparés seulement par le tronc du manguier.

– Il faut que tu saches qu’il y a quand même un chef au-dessus de moi, et il s’appelle Mamba Noir...

Tu te retournes pour chercher son regard :

– Il est où ? Je voudrais lui parler d’urgence et lui expliquer que…

– Tu commettrais une bêtise, mon intuition me dit que tu as envie de descendre chez les vivants. Je viens pourtant de t’en dissuader en te parlant de mon expérience…

Comme Prosper Milandou donne le dos à l’entrée du cimetière, il ne remarque pas la scène qui retient à présent ton attention : une vieille dame pénètre dans la nécropole. Elle se déplace par à-coups, le pas hésitant.

Sans bouger, Prosper Milandou dit d’une voix pleine d’assurance :

– C’est une dame âgée… Elle s’oriente vers nous, n’est-ce pas ?

La femme porte deux gros bouquets de fleurs entre les mains. Un foulard blanc recouvre sa tête.

Prosper Milandou se retourne enfin et te confie :

– Elle s’appelle Mâ Mapassa, retiens bien son nom, c’est un personnage important du Frère-Lachaise…

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