Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 24 sur 31

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Le commerce des Allongés

Le commerçant et le Mananas

 

La soirée de la fête de l’Indépendance était pour toi l’occasion de renouer avec tes habitudes au Cérémonial. La boîte de nuit serait pleine, tu le savais. Chaque 15 août, c’était toujours ainsi. Ceux qui ne sortaient jamais se mettaient sur leur trente-et-un. À croire qu’il y avait des gens qui n’attendaient que ce moment-là. Toute l’année ils se plaignaient d’être fauchés, et tout à coup, le jour de la célébration de l’Indépendance, les voilà qui se mettaient à dilapider des sommes colossales, à acheter des casiers entiers de Primus ou de bières importées.

Tu t’étais préparé avec minutie.

Après ton service, vers quatre heures de l’après-midi, tu avais pris un bus pour te rendre au Grand-Marché, chez Abdoulaye Walaye, ton habilleur, comme tu avais coutume de le dire, et l’un des rares commerçants de la ville à qui tu faisais confiance. C’était lui qui t’avait conseillé cette chemise aux poignets mousquetaires arrondis avec un col à trois boutons, ce pantalon violet à pattes d’éléphant et ces Salamander rouges vernissées avec des lacets blancs.

Abdoulaye Walaye t’avait persuadé que ces habits et ces souliers n’attendaient que toi, qu’il les bazardait juste pour la fête de l’Indépendance, que la ville entière se retournerait à ton passage, en particulier les femmes.

Sensible à ces propos, tu avais oublié qu’Abdoulaye Walaye était avant tout un vendeur comme les autres et que son souci était de liquider sa marchandise au plus vite. Il se moquait comme de l’an quarante que les manches de ta veste arrivent à peine à tes poignets ou que ton pantalon soit un peu court pour ta grande taille.

– Tu n’as pas une taille plus confortable, t’étais-tu inquiété, emmailloté dans ce costume qu’il t’avait demandé d’essayer.

Comme il s’attendait à cette réaction, il t’avait répondu :

– Camarade, c’est comme ça qu’on s’habille ! Regarde-moi ça dans le miroir, c’est pas bon ça ? On dirait un Premier ministre ! Regarde tes épaules ! Quelle chance tu as, camarade !

– Et les manches ? En fait, je trouve que la veste est un peu…

– Quelles manches ? Quelle veste ? C’est bon, puisque c’est moi qui te le dis !

– Vraiment ?

– J’habille le maire, le préfet, les docteurs, tous les fonctionnaires ! Tu le sais, c’est ça qu’ils portent, ces gens-là ! Les manches de la veste sont courtes pour que celles de la chemise dépassent un peu, c’est ça l’élégance ! C’est comme à Paris !

Abdoulaye Walaye avait plié les vêtements, les avait rangés dans un sachet, agissant comme si l’affaire était déjà conclue.

À ce jeu, il gagnait souvent. Il disait un prix, emballait la marchandise avant la réponse du client.

– Je vends à perte, camarade !

Tu avais payé, tu étais sorti du magasin sans grande conviction. Arrivé chez toi, tu avais essayé à plusieurs reprises de tirer le tissu de la veste, estimant que les manches d’une chemise ne devaient au grand jamais dépasser les manches de la veste.

Résigné, tu t’étais dit que tu n’étais pas du tout ridicule puisque le maire, le préfet, les docteurs et les fonctionnaires du pays s’habillaient de la sorte…

À dix-huit heures, après ta douche, une fois habillé, le doute s’était emparé de nouveau de toi. Tu avais réussi à le surmonter : tu avais exécuté quelques pas au salon devant ton miroir que tu avais déplacé afin d’avoir un angle qui pouvait te refléter ton profil le plus avantageux.

À la fin, tu avais trouvé qu’il n’y avait rien de grave, que le costume t’allait bien. Tu ne paraissais pas si ridicule, comme tu le croyais. Tu étais fier de ta taille et, pour toi, les femmes étaient plus attirées par les grands parce que les petits, personne ne les remarque. Tu aurais été ridicule si tu avais été petit, te disais-tu. Tu te serais noyé dans ces habits…

Alors que tu devais sortir aux alentours de dix heures du soir, tu étais fin prêt à sept heures et demie, et tu piaffais d’impatience ! Tu ne pouvais plus attendre. Il fallait que tu t’occupes pendant ce temps. Tu avais eu l’idée d’aller dehors pour détendre le cuir de tes nouvelles chaussures, et surtout pour constater comment les passants jugeraient ton accoutrement.

Un vieillard s’était retourné, avait ôté son chapeau et t’avait salué.

Cent mètres plus loin, une jeune fille t’avait dépassé, indifférente et pressée de se rendre vers l’abribus du Studio Photo Vicky sur l’avenue de l’Indépendance.

Un peu plus loin encore, au croisement de la rue Kimangou-Roger et de l’avenue des Trois-Martyrs, tu étais tombé sur deux jeunes gens qui avaient pouffé de rire en te voyant.

Tu t’étais arrêté, très furieux :

– C’est de moi que vous riez comme ça ?

– Est-ce qu’on t’a même vu, nous ? t’avait rétorqué un des jeunes.

Battant en retraite, tu avais longé la rue des Martyrs avant d’entrer dans le bazar de Hamza. Ce commerçant libanais t’avait détaillé d’un air de connaisseur et t’avait dit :

– Il te manque quand même quelque chose, camarade…

– Ah bon, quoi donc ? t’étais-tu étonné, les yeux rivés sur les manches de ta veste.

– Réfléchis un peu ! t’avait répondu Hamza en touchant le bout de son nez.

– Je ne vois pas…

– Quand on est bien habillé comme ça, qu’est-ce qu’il faut de plus, camarade, hein ?

Hamza s’était éloigné vers l’arrière-boutique. Il avait pris un escabeau, gravi trois marches et saisi un flacon qu’il avait dépoussiéré en soufflant dessus.

Il était revenu vers toi, le sourire jusqu’aux oreilles :

– C’est ça qu’il te faut, de l’eau de toilette Mananas ! Ça attire les femmes, c’est moi qui te le dis !

– Il n’y a pas autre chose que ça ?

– Pourquoi, tu as un problème avec le Mananas ?

– C’est quand même avec ça qu’on chasse l’odeur des cadavres et puis…

– Qui t’a dit des conneries de ce genre ? C’est du pipeau, camarade ! Je te jure que c’est avec ça que j’ai embobiné ma femme il y a vingt ans à Beyrouth ! Alors, les gens racontent n’importe quoi. Utilise ça, je te garantis que tu me donneras de bonnes nouvelles demain !

Tu étais revenu à la maison avec ton eau de toilette, pensant que tu ne l’utiliserais pas. Pourtant, à neuf heures et demie du soir, alors que tu te peignais les cheveux une dernière fois, tes yeux s’étaient posés sur ce Mananas que tu avais laissé sur le lit. Tu l’avais ouvert et tu t’étais abondamment parfumé jusqu’à presque vider tout le flacon sur toi avant d’éteindre ta lampe-tempête et d’emprunter pour la deuxième fois la rue des Martyrs…

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