Le commerce des Allongés
L'Artiste
Tu es toujours sous ton manguier, tu ne l’as pas quitté, tu te demandes encore si c’est vraiment le moment de te lancer hors de ces murs. Les feuilles de cet arbre s’agitent par à-coups, quelques mangues tombent à son pied, et tu observes ces petits reptiles qui se nourrissent des mangues les plus pourries et disparaissent dans leurs orifices disséminés autour de ta sépulture.
Un vieil homme, tout petit, bossu, avec un bonnet rouge et un sac en bandoulière. Il atteint le pied de ton arbre, ramasse avec précipitation des mangues qu’il fourre dans son sac sans te demander la permission.
– Qu’est-ce que vous faites, monsieur ? lui demandes-tu.
– C’est le rare manguier du cimetière, ça appartient donc à tout le monde, sinon il faut sortir, et moi je n’aime pas m’aventurer hors de cet enclos, les gens du dehors sont trop méchants avec nous…
Tu sens son odeur pestilentielle. « Il devrait prendre une douche, ce nain », penses-tu. Il est pieds nus, ses ongles sont de véritables serres. Ses mèches de cheveux dépassent du bonnet et ressemblent à de grosses lianes distordues. Dans les quartiers populaires, on le prendrait pour un rasta descendu de la montagne après des années de méditation et de vie au milieu de bêtes sauvages.
– Qu’est-ce que tu veux aller faire en ville, hein ? On ne meurt qu’une fois… Quand on est mort, on est mort !
Surpris, tu rétorques :
– Comment êtes-vous au courant ? C’est vous Mamba Noir, le patron d’ici ?
– Non, je ne suis pas Mamba Noir… Mais lui, il sait où tu es, où tu devrais être, où je suis, et où je devrais être. Rien ne lui échappe.
– Et vous, qui êtes-vous alors ???
– Pas de vouvoiement entre nous, Prosper Milandou te l’a rappelé ! Moi je suis l’Artiste…
– L’Artiste ? Quel artiste ?
– Je suis Lully Madeira, l’incomparable, le seul, l’éternel et unique Lully Madeira, il n’y en aura donc pas un autre sur terre car le Tout-Puissant n’en a fabriqué qu’un seul et unique modèle dans tout l’Univers, point final !
Ce nom te dit quelque chose. Oui, bien sûr, tu t’en souviens à présent. C’est le vieux jardinier de l’hôtel Victory Palace, George Moutaka, qui vous racontait l’étrange destin de ce Lully Madeira. Le jardinier prétendait l’avoir vu plusieurs fois quand il répétait avec son orchestre African Flash au Touco Mambo Club, dans le quartier Rex. La maison de George Moutaka et cette salle étaient mitoyennes. C’était pour cela qu’il s’enorgueillissait d’avoir vu l’Artiste « de ses propres yeux ».
La salle du Touco Mambo Club ne pouvait contenir que trois cent cinquante personnes, les autorités menaçaient de la fermer en cas de dépassement. Mais on allait au-delà de ce chiffre car la propriétaire, une commerçante libanaise, mouillait la barbe du chef des fonctionnaires de la Mairie pour que ceux-ci ferment les yeux.
Avant les répétitions et les concerts, un animateur s’époumonait :
– Lully Madeira ! Lully Madeira ! Lully Madeira ! L’incomparable, le seul, l’éternel et unique Lully Madeira, il n’y en aura donc pas un autre sur terre car le Tout-Puissant n’en a fabriqué qu’un seul et unique modèle dans tout l’Univers, point final !
Le batteur frappait fort, le drummer cassait presque ses baguettes au moment où les danseuses s’éparpillaient sur le podium, habillées en rouge avec des minijupes à paillettes. Le percussionniste ôtait sa chemise, le bassiste et l’accompagnateur également. C’était à ce moment-là, jurait George Moutaka, que le guitariste soliste Lokounia alias Jimmy Hendrix, le plus connu du groupe après Lully Madeira, grattait les cordes de sa guitare avec les dents pendant que le public entendait le bruit d’une moto qui démarrait !
Puis apparaissaient les quatre chanteurs, alignés du plus petit au plus grand.
Il y avait maintenant de la fumée rouge partout dans la salle. On n’apercevait plus rien et, alors que cette fumée disparaissait dans le ciel, l’animateur de la salle hurlait encore :
– Lully Madeira ! Lully Madeira ! Lully Madeira ! L’incomparable, le seul, l’éternel et unique Lully Madeira, il n’y en aura donc pas un autre sur terre car le Tout-Puissant n’en a fabriqué qu’un seul et unique modèle dans tout l’Univers, point final !
Lully Madeira était là, au milieu du podium, deux chanteurs à sa gauche, deux autres à sa droite, les danseuses derrière. Si dans la fumée on ne pouvait pas remarquer que l’Artiste était un bossu, une fois qu’elle s’était dissipée on tombait sur cette grosse bosse qui orientait son corps vers sa droite et qui avait fait sa légende. Ses fans racontaient qu’il chantait sciemment « de côté » alors que c’était la bosse qui pesait.
D’après George Moutaka, les Ponténégrins n’ignoraient pas que lorsque Lully Madeira avait commencé sa carrière de chanteur avec son orchestre, il n’était pas du tout un bossu. En ce temps-là les jeunes filles ne tombaient pas dans les pommes pendant ses concerts ou ses répétitions, les mamans du Grand-Marché ne lui offraient pas de mangues, de mandarines, d’ananas ou de papayes malgré quelques-unes de ses chansons qui passaient à la radio. Tout avait basculé l’année où il avait consulté un féticheur, car il lui était insupportable que les groupes concurrents comme Yoka Lokole ou Coyabilé tiennent le haut du pavé dans la ville et que leurs titres soient joués à la radio nuit et jour. Qu’avaient-ils de plus que lui et son African Flash ? Il se le demandait en critiquant sans ménagement les albums de ses rivaux, avec « ces chansons insipides et mal écrites ».
Lully Madeira s’était rendu chez Denzou, un grand féticheur originaire de la Bouenza, où l’on ne badine pas avec la fabrication des gris-gris. Pendant les affrontements ethniques, on craint souvent de se mesurer aux habitants de la Bouenza. Ceux-ci portent à l’intérieur de leur caleçon des amulettes destinées à gagner la guerre, et ils deviennent alors invincibles, les balles des mitraillettes ne peuvent plus les atteindre, ils se transforment en bêtes sauvages, en arbres, en montagnes, en bois mort, en feu de brousse ou en pluie torrentielle. Ils agissent aussi dans des domaines aussi divers que jeter un sort contre quelqu’un, retourner les pensées d’une femme mariée ou d’un homme pour l’entraîner à demander le divorce, faire revenir la femme ou l’homme qui a fui son mariage, attirer la richesse, le succès, ça dépend de ce qu’on veut.
Le féticheur Denzou avait prévenu Lully Madeira :
– Ça va te coûter très cher…
Lully Madeira avait rigolé. Il était venu avec un sac noir en plastique rempli de billets :
– Tout ça c’est pour toi, et ce n’est qu’une avance ! Je ferai des concerts du lundi au dimanche au Touco Mambo Club, et je te filerai cinquante pour cent des recettes…
Denzou lui avait répondu :
– Tu n’as pas compris ce que je veux te dire, Lully…
– Combien faut-il que je te paye alors ? N’aie pas honte de me le dire, tu sais…
– Les esprits ne sont pas attirés par la monnaie fabriquée par les êtres humains. Ce qui les intéresse, c’est d’habiter dans un corps parce qu’il n’y a plus trop d’espace sous la terre et dans le ciel.
– Comment habiteraient-ils dans un corps ?
– Il suffit que tu acceptes de les héberger en toi, moi je les contacterai pour discuter et signer le contrat en ton nom…
– Si ce n’est que ça, contactons-les maintenant !
– Tu n’as toujours pas saisi, Lully : tu trimballeras une bosse quand ils habiteront dans ton corps...
– Non ! Tu as vu comment je suis beau et élégant ?
– Ne me dérange donc plus, j’ai autre chose à faire, va rechercher ton succès par le travail.
Aussitôt qu’il était sorti de chez Denzou, une petite voix lui murmurait qu’il avait raté la seule chance de sa vie d’embrasser le succès. Une autre l’incitait à comparer sa situation à celle des autres artistes de la ville. Ces derniers avaient certainement signé des contrats avec les esprits, et c’était pour ça que leurs disques figuraient dans le hit-parade de La Voix de la Révolution Congolaise ou dans celui de La Voix du Congo-Zaïre. Ces musiciens n’étaient certes pas des bossus, mais avaient peut-être signé un pacte afin d’héberger les esprits dans d’autres parties de leur corps. Ils avaient tous sacrifié quelque chose. Tchico Litoyi était aveugle. Fernand Kobalana était infirme du pied droit. Firmine Pembey ne pouvait plus avoir d’enfants. Le point commun entre eux ? Leur fulgurante ascension.
Lully Madeira était vite revenu sur ses pas pour supplier Denzou :
– C’est bon, j’accepte d’héberger les esprits dans mon dos !
– Tu es sûr et certain ?
– Je n’ai jamais été une seule fois dans le hit-parade, alors que je sais que je suis meilleur que tous ces plaisantins qui vendent leurs disques comme de petits pains ! Il faut réparer cette injustice…
– Tu auras du succès, je peux te le garantir…
Lully Madeira écoutait avec intérêt les promesses de Denzou qui lui a alors fixé rendez-vous à minuit dans le petit cimetière du quartier Voungou, en traversant la rivière Tchinouka…
George Moutaka poursuivait son récit avec une certitude de témoin oculaire, jurant que Denzou et Lully Madeira s’étaient assis sur la plus vieille tombe de ce cimetière de Voungou pendant que la lune les épiait. Après lui avoir expliqué qu’il allait quitter les lieux et que quelqu’un d’autre viendrait lui parler, Denzou abandonna le musicien dans ce lieu sinistre et s’évanouit dans les ténèbres.
L’Artiste entendit alors une voix tremblotante et grave :
– C’est toi, Lully Madeira ?
– Oui, c’est moi Lully Madeira le chef de l’orchestre African Flash...
– Je suis le plus vieil habitant de ce cimetière, le représentant des esprits, et j’ai le pouvoir de parler en leur nom.
– Je ne vous vois pas ?
– Nous ne sommes pas du même monde, moi je vous vois. Êtes-vous certain de votre décision finale ?
– J’ai déjà réfléchi, je vous jure, et je l’ai dit à Denzou…
– Réfléchissez encore, les hiboux nous regardent, ils sont les témoins des accords que les humains signent avec nous…
– Je suis prêt, je vous jure.
Sans se départir de cette certitude qui l’animait, le vieux jardinier du Victory Palace vous avait avoué que des hiboux s’étaient posés sur les branches des filaos qui entourent le cimetière de Voungou. Ils avaient hululé la nouvelle au cœur de la nuit, et les esprits s’étaient réunis jusqu’à trois heures du matin pendant que Lully Madeira était dans le coma.
Quand l’Artiste avait rouvert les yeux, il était déjà cinq heures du matin. Il ne parvenait pas à se mettre debout, son corps penchait presque de tout son poids vers la droite, et il lui était impossible de le redresser comme avant. Alors, il a bougé d’abord en sautillant à la manière d’un cabri, puis en titubant, telle une mante religieuse. Ce n’était que vers la sortie du cimetière qu’il avait trouvé une nouvelle démarche : sautiller sur le pied gauche, ramener ensuite le pied droit au niveau de ce pied gauche…
Arrivé chez lui dans le quartier Roy vers six heures du matin, Lully Madeira avait dormi toute la journée. Le soir, il avait entendu frapper avec insistance et s’est avancé vers la porte, toujours en sautillant, puis en titubant. Il était tombé sur trois de ses musiciens qui ne l’avaient pas reconnu et étaient plutôt effrayés par le personnage en face d’eux.
Le choriste Penky était le plus terrifié :
– Excusez-nous, vous êtes un des parents de notre boss ? On l’attend au Touco Mambo Club, il y a du monde qui a déjà payé pour assister aux répétitions, et il risque d’y avoir de la bagarre si on ne répète pas !
– Penky, c’est moi ! C’est moi Lully Madeira ! L’incomparable, le seul, l’éternel et unique Lully Madeira, il n’y en aura donc pas un autre sur terre car le Tout-Puissant n’en a fabriqué qu’un seul et unique modèle dans tout l’Univers, point final !
Les musiciens, qui allaient tous s’enfuir, avaient reconnu ce débit et ce long slogan que l’Artiste était le seul à si bien dérouler, presque en le chantant.
Mais Penky s’inquiétait toujours :
– Patron, tu es souffrant, tu as eu un accident, on t’accompagne à l’hôpital et...
– Moi, je suis souffrant, moi, Lully Madeira ?
– Alors repose-toi, je t’ai toujours remplacé et je vais le faire encore et…
– Personne ne peut remplacer Lully Madeira ! Je viens de ce pas avec vous aux répétitions !
– Patron, dans la rue les gens vont voir dans quel état tu es, et ils vont dire que…
– Puisqu’on sera dans un taxi, qui me verra dedans ?
L’Artiste avait mis plus de temps qu’avant pour se changer. Seul le pull-over rouge, grâce à son extensibilité, pouvait épouser les contours de sa bosse, les chemises en coton étaient trop serrées. Il avait enfilé un pantalon jersey moulant jusqu’aux cuisses et évasé à la hauteur des genoux, des chaussures vernies rouges avec une boucle sur les côtés. Pendant tout le trajet, aucun des musiciens ne lui parlait. Intimidés, ils se demandaient encore si ce bossu était réellement Lully Madeira…
Penky a fait entrer l’Artiste par la porte de derrière du Touco Mambo Club et a dit à ses autres collègues :
– Je ne veux pas que le public le voie maintenant, sinon on recevra des mangues pourries dans la figure !
Lully Madeira s’était assis dans un coin à peine éclairé par une petite bougie. De loin il ressemblait à une tortue qui ne parvenait pas à pondre un œuf. Mais il était en transe, griffonnait avec frénésie des choses sur un bout de papier.
Quand il a entendu ses musiciens chauffer la salle avec la chanson « Au cœur de septembre » de Nana Mouskouri, il a bondi comme un kangourou sur le podium, échappant à Penky qui avait essayé de le retenir :
– C’est quoi ça ? Pourquoi vous jouez des vieilleries françaises ? Arrêtez-moi ça !
Le public, surpris de voir cet homme voûté, a éclaté de rire avant de le huer :
– Ouh ! Ouh ! Ouh ! Dégagez-nous ce Quasimodo !!!
Lully Madeira a dit à Penky :
– Écoute-moi bien : on ne chantera plus les interprétations des Français et des Zaïrois à partir de maintenant. Je suis un génie, et je veux que tu le saches ! Je viens d’écrire trois chansons en dix minutes, et c’est ce qu’on va répéter aujourd’hui ! J’en écrirai vingt autres avant le grand concert de Noël…
Là, Penky avait compris que leur orchestre était foutu. Lully Madeira se prenait lui-même pour un doué.
Et le voilà qui s’était levé pour donner des consignes au drummer et au guitariste soliste Lokounia alias Jimmy Hendrix. Il avait demandé aux choristes d’aller vite se placer sur la scène et, dès qu’ils avaient occupé leur position habituelle, Lully Madeira avait bondi au milieu du podium et avait hurlé en se retournant vers les instrumentistes :
– UN ! DEUX ! TROIS !
L’orchestre avait d’abord joué dans un désordre qui avait désarçonné cette salle plus que bondée :
– Où est Lully Madeira ??? Où est-il ? On ne veut pas de Quasimodo ! Si Lully Madeira n’est pas là, on va tout casser !
Sans perdre son flegme, le bossu avait pris le micro dans sa main droite et entamé son chant en regardant vers le ciel. Parlait-il aux anges ? Parlait-il à Dieu ? Jouait-il dans un concert imaginaire au Paradis ? En tout cas plus personne ne le huait. On n’avait jamais entendu une voix aussi belle à Pointe-Noire ! Dans ses paroles le bossu racontait comment la ville de Pointe-Noire était belle, merveilleuse, avec l’océan Atlantique, la Côte sauvage, des bars avec des terrasses remplies de monde, de l’ambiance vingt-quatre heures sur vingt-quatre, etc. Et, pour couronner le tout, il avait donné un surnom à la cité : « Ponton-La-Belle ».
Ce jour-là, certifiait George Moutaka, les filles s’évanouissaient partout dans le Touco Mambo Club, et on les ranimait avec de la bière Primus bien glacée qu’on déversait sur leur visage. Qui n’avait pas versé de larmes ? Penky aussi pleurait et avait perdu la voix, laissant Lully Madeira mener les chœurs avec les autres choristes qui lui répondaient comme s’ils avaient répété mille fois la chanson…
À la fin de cette répétition, le bossu s’était avancé vers la foule et, avec cette voix d’une pureté angélique, comme s’il voulait introduire le nouveau Lully Madeira, celui-là qui venait de naître des cendres du précédent, il avait dit :
– Bonsoir, je suis Lully Madeira le leader du groupe African Flash. La chanson que vous venez d’écouter, je l’ai composée il y a vingt minutes… Elle s’appelle « Ponton-La-Belle », un hommage à notre ville de Pointe-Noire qui est la cité la plus merveilleuse du monde…
Le lendemain, La Voix de la Révolution Congolaise a proposé à l’orchestre African Flash d’enregistrer la chanson « Ponton-La-Belle » dans leur studio. On l’a passée du matin au soir et du lundi au dimanche pendant un an dans l’émission Chansons à la demande. Les orchestres l’interprétaient à foison, on la piratait, on la traduisait dans toutes les langues du pays et celles du Zaïre. « Ponton-La-Belle » est restée au hit-parade du Congo et du Zaïre pendant une année.
Lully Madeira et son orchestre étaient désormais célèbres. C’était pour eux une année de folie, avec des affiches à chaque intersection de la ville. L’Artiste ne pouvait plus se déplacer dans la ville sans causer des embouteillages interminables. On ne parlait que de son groupe, de lui, et sur la une des magazines il était toujours entouré de belles filles. Les succès s’accumulaient, chaque titre entrait directement en première position au hit-parade. Lully Madeira avait été plus que comblé, ayant atteint la sommité qu’il recherchait et ayant écrasé ses concurrents qui ne l’avaient pas vu venir de façon aussi fracassante.
George Moutaka affichait un air de tristesse lorsqu’il expliquait que si cette aventure extraordinaire avait propulsé le groupe African Flash sur le plan national en un temps record, les choses allaient néanmoins trop vite et tout ce qui se propulse très haut finit par redescendre à la même vitesse. Les musiciens se chamaillaient maintenant entre eux, en général à cause des femmes, ou que chacun d’eux voulait chanter à droite de Lully Madeira afin d’être mieux vu, prouver que c’était lui qui deviendrait le chef de l’orchestre à la mort du patron. Les fans avaient remarqué ces divisions dans les concerts et pendant les répétitions : ils jouaient tels des robots, sans manifester qu’ils étaient épanouis à la hauteur de ce boucan qu’il suscitait dans le pays. Lully Madeira les engueulait, leur balançait des canettes de bière à la figure. On l’entendait hurler que ces artistes ne seraient rien sans lui, qu’il était l’élu de Dieu, que c’était grâce à son talent que le succès était là.
Et puis, du jour au lendemain, alors que cela faisait une année que les succès s’accumulaient, il avait appris à ses musiciens qu’il dissolvait l’orchestre et entamait une carrière solo. Il travaillerait donc avec des musiciens indépendants qu’il choisirait lui-même pour l’accompagner dans ses tournées ou enregistrer ses albums. Après avoir limogé tout le monde, il sortit en effet un nouveau disque enregistré au Zaïre. On le voyait seul sur la couverture de l’album, le sourire jusqu’aux oreilles, avec une couronne en or sur la tête. On entendait les titres dans les boîtes de nuit, dans les bus, dans les marchés, pendant les fêtes de mariage ou les retraits de deuil. Certains affirmaient que c’était son meilleur album, voire l’album de la décennie, et Lully Madeira rectifiait les choses en le désignant dans ses interviews comme « l’album du siècle ». Quelques fans nostalgiques regrettaient l’époque ancienne d’African Flash et taxaient l’Artiste d’être tombé, « comme les autres médiocres », dans le piège de la musique commerciale. Néanmoins, les jeunes orchestres s’inspiraient de son rythme, reprenaient ses chansons en imitant sa façon de bouger avec sa bosse, parce qu’ils étaient persuadés que la voix merveilleuse de Lully Madeira provenait de son infirmité et que les bossus avaient par nature une voix prodigieuse, car les sons transitaient d’abord par leur gibbosité, où ils étaient dépurés afin de mieux caresser par la suite les oreilles des mélomanes…
George Moutaka prenait un air sombre lorsqu’il abordait le crépuscule de la vie Lully Madeira. Presque une décennie de succès, mais le chanteur avait une obsession : jouer à L’Olympia, la salle qui a vu les plus grands du monde venir s’y produire. À sa connaissance il n’y avait que le Congolais Tabu Ley alias Rochereau qui y avait joué, et encore c’était seulement en première partie du grand concert de Johnny Halliday. Lully Madeira serait alors le premier en Afrique noire à jouer dans cette salle parisienne mythique. Il avait, de ce fait, rendez-vous au centre-ville, à l’hôtel Victory Palace, pour rencontrer un producteur blanc qui travaillait dans une grande maison de disques en Europe. C’était ce dernier qui lui avait promis de le rendre célèbre dans le monde entier et de lui ouvrir les portes de L’Olympia, car il faisait partie du cercle des amis du directeur, Bruno Coquatrix.
Un jour avant ce rendez-vous crucial pour lui, Lully Madeira avait consulté de nouveau Denzou, qui l’avait alerté de ne surtout pas rencontrer ce Blanc.
– C’est une tentation du Diable, tu es célèbre ici et à Brazzaville, ça te suffit. Ce Blanc que tu vas rencontrer n’est pas en réalité un vrai Blanc… Les esprits finissent par punir les gourmands, ils t’ont à l’œil depuis un moment et veulent déménager de ton dos par tous les moyens, car ton comportement finit par les horripiler. Jusque-là, je crois qu’ils ont plutôt été bienveillants à ton égard…
Lully Madeira a ignoré les conseils de Denzou. Les esprits n’avaient pas apprécié qu’il ait licencié ses musiciens d’African Flashs, qui étaient devenus des vagabonds, jouaient de la guitare dans les rues de Pointe-Noire ou faisaient la manche pendant que leur ancien patron menait la belle vie...
L’Artiste s’est rendu au centre-ville dans sa Citroën CX que ses fans reconnaissaient de loin car il n’y en avait que quelques-unes à Pointe-Noire. Il avait apporté ses nouveaux enregistrements, ses cassettes d’avant et ses anciens disques dans un gros sac pour ce rendez-vous décisif avec le producteur européen. Ayant garé sa voiture sur le boulevard du Général-Charles-de-Gaulle, il avançait à pied dans la rue Bouvanzi qui mène au Victory Palace, espérant croiser des foules en délire, car il appréciait ces moments de liesse où il se sentait aimé. Il rêvait de l’ampleur de ce succès international, avec ses photos et ses affiches sur les murs des principales villes européennes. Il rigolait de bonheur, sautillait, sifflotait un nouvel air de chanson, certainement un futur tube et ne faisait même pas attention à ce vieil autobus de la Société des Transports Ponténégrins qui roulait à tombeau ouvert et dont le chauffeur avait définitivement perdu le contrôle malgré ses multiples coups de frein. Et c’était trop tard : le petit corps bossu de Lully Madeira avait été propulsé en l’air et s’était retrouvé de l’autre côté de la rue Bouvanzi, à moins de trois cents mètres du lieu de son rendez-vous, désormais entouré d’une foule qui s’agrandissait, pleurait comme si elle venait de perdre un membre de sa propre famille…
La radio avait annoncé un deuil national qui avait duré un mois. Le président Papa Mokonzi Ayé alias Zarathoustra et son gouvernement étaient venus à Pointe-Noire pour les funérailles. Après le mois de deuil, le Maire de la ville avait décidé qu’il y aurait une statue géante de Lully Madeira à l’endroit où l’autobus l’avait fauché et que, désormais, deux jours avant Noël, on serait dans la joie, on célébrerait sa mémoire. La population était satisfaite que le Maire ait offert une maison à chaque artiste de l’ancien groupe de Lully Madeira car, sans eux, est-ce qu’on aurait parlé de ce musicien ? L’orchestre African Flash avait repris les répétitions au Touco Mambo Club, et c’était Penky qui en était devenu le patron. Il n’y avait certes pas le même succès qu’à l’époque de Lully Madeira, mais ces artistes ne songeaient surtout pas à aller consulter le féticheur Denzou afin d’accroître leur audience.
Le jour de l’enterrement de Lully Madeira au Frère-Lachaise – il aurait mérité de reposer au Cimetière des Riches, mais on ne lui avait pas accordé ce privilège parce qu’il avait signé un pacte avec le Diable –, les Ponténégrins s’étaient habillés en blanc des pieds à la tête et longeaient la rue du Repos en imitant tous le dos voûté de l’Artiste. Ils chantaient « Ponton-La-Belle » interprété par Penky et l’African Flash. Le Maire avait fait un discours à la radio, et même si Lully Madeira avait signé un pacte avec les mauvais esprits, il resterait dans le cœur des Ponténégrins comme le plus grand de tous les chanteurs, et sa légende ne mourrait pas, disait-il dans cette oraison funèbre…
George Moutaka terminait chaque fois son histoire les larmes aux yeux, et vous étiez conscients qu’il la raconterait une fois de plus à quelqu’un qui oserait lui dire qu’il ne savait pas qui était Lully Madeira. D’ailleurs, pour l’inciter à raconter, il suffisait de lui dire :
– Ce Lully Madeira, est-ce qu’il existait vraiment ou c’est une histoire des gens de ton âge ?…
Le vieil homme se relevait d’un bond, il ne faisait plus son âge et imitait aussi tôt l’Artiste :
– Je suis Lully Madeira ! L’incomparable, le seul, l’éternel et unique Lully Madeira, il n’y en aura donc pas un autre sur terre car le Tout-Puissant n’en a fabriqué qu’un seul et unique modèle dans tout l’Univers, point final !
Lully Madeira te regarde avec un sourire en coin comme s’il avait compris que tu savais en réalité à qui tu avais affaire malgré ton jeune âge :
– Les gens raconteront n’importe quoi, se justifie-t-il, mais je le dis et le redis : je suis Lully Madeira ! L’incomparable, le seul, l’éternel et unique Lully Madeira, il n’y en aura donc pas un autre sur terre car le Tout-Puissant n’en a fabriqué qu’un seul et unique modèle dans tout l’Univers, point final !
Consacrera-t-il sa mort à répéter tel un perroquet cette autopromotion de l’artiste élu par Dieu ?
Il remet son sac en bandoulière après avoir ramassé d’autres mangues. Confus par son attitude, il veut se rattraper :
– Je t’en laisse quelques-unes ?
– Non, merci, je n’ai pas faim.
– Pourquoi tu n’as pas faim ? Tu n’as pas encore mangé depuis que tu es mort, tu trouves ça normal ? Tu risques d’avoir la peau sur les os !
Tu ne sais pas s’il faut en rire, mais lui rigole en véritable bossu :
– Ah ! Ah ! Ah ! Ne m’en veux pas, c’est cet humour déplacé qu’on lance aux nouveaux venus.
Il s’éloigne peu à peu de ta tombe, se dissout dans un épais nuage de poussière qui obstrue ta perspective.
Juste au moment où tu revois enfin les choses en plus clair, il n’y a plus du tout de trace de Lully Madeira nulle part…
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