Le dernier dîner
7. « Les Amoureux des bancs publics » – Georges Brassens
« Les amoureux qui se bécotent sur les
bancs publics, bancs publics, bancs
publics. »
« E t toi, Pierre, tu peins aussi ? » Nous sommes passés au tutoiement
depuis la deuxième coupe de champagne, c’est Jeanne qui l’a
proposé. J’ai été étonné de l’entendre prendre une initiative, parfois j’oublie presque que quelqu’un se cache sous cette carcasse. Pourtant, depuis que nous sommes arrivés, Jeanne semble reprendre vie sous la caresse de tes mots, à l’abri de la chaleur de ta maison. Je me demande par quel miracle tu parviens à la ramener d’entre les morts, puis je réalise que toi aussi, ce soir, tu es réapparue d’on ne sait où pour organiser ce dîner d’outre-tombe. « Je ne peins pas, non, je travaille pour que Jeanne se sente libre de reprendre un pinceau quand elle en aura envie. » J’ai posé ma main sur la cuisse de Jeanne pour ponctuer ma réponse, elle se raidit à mon contact et je finis par la libérer, vexé. Je ne sais pas pourquoi je l’ai touchée, le champagne, sûrement. Ou peut-être que je voulais voir comment tu allais réagir ; tu n’as pas sourcillé.
Je me souviens de l’époque où Jeanne et moi faisions l’amour chaque fois que nous le pouvions, cette époque où elle m’aimait, où tu étais enfin sortie de mes pensées.
Octobre 2013, huit ans avant le dîner
Après ma première rencontre avec Jeanne, à la galerie, j’avais eu du mal à trouver le sommeil. Je ne pensais plus qu’à elle, j’avais l’impression de la connaître déjà un peu grâce à toi. J’étais affamé, affamé d’elle, affamé d’amour, grisé de retrouver ces sensations, de retrouver cette obsession pour un être bien vivant, et plus pour le fantôme que tu étais devenu. Elle représentait tout, elle donnait un sens à tout ce que nous avions vécu toi et moi, elle donnait un sens à ton départ, si brutal, et à ton impossible silence.
Le lendemain matin, je m’étais arrêté à la galerie et j’avais acheté le tableau devant lequel Jeanne et moi avions échangé, la veille au soir. « Il vous sera livré dès la fin de l’exposition, souhaitez-vous que nous indiquions sous le tableau qu’il est désormais à vous ? » J’imaginais ton visage lorsque tu découvrirais mon nom sous cette toile, et j’acceptais. Je ne savais pas quand, mais je savais que tu le verrais, tu ne loupais jamais une exposition de Jeanne. J’avais laissé mes coordonnées à la galeriste, et plus tard dans la journée j’avais fait livrer un bouquet de roses rouges à l’intention de Jeanne. Sur la carte, seulement quelques mots : « Et maintenant, peut-on boire le vrai champagne ? »
Après ça, nous nous retrouvions chaque soir, à la fermeture de la galerie. Je l’attendais sur le trottoir par tous les temps, un bouquet de roses à la main. Je l’emmenais dîner en haut de la tour Eiffel, elle me préparait une recette de son invention, dans son minuscule appartement parisien. Nous faisions l’amour à même le sol, au milieu des tubes de peinture ouverts, des toiles à moitié peintes. Nous nous promenions main dans la main sur les quais de Seine, Jeanne était tout ce dont j’avais toujours rêvé, elle me remplissait d’amour et de fierté. Enfin, je partageais ton admiration pour elle. Mieux encore, Jeanne, ta Jeanne, m’aimait en retour. Celle après laquelle tu parcourais toute l’Europe dans l’espoir de lui arracher un mot, un sourire, celle-là m’avait choisi moi plutôt que toi.
Pourtant ce soir, quand je vois Jeanne s’ouvrir à toi et se glacer à mon contact, j’ai l’impression d’avoir perdu. Encore une fois. Je te regarde, assise sur ton canapé confortable, dans ton foyer chaleureux, une coupe à la main, les pommettes rosies par le champagne et ce sourire vague qui te fait ressembler à la Joconde lorsque tu commences à être un peu ivre. Tu as l’air heureuse, sereine, comme si ces dix dernières années avaient glissé sur toi et effacé mon absence. Je n’avais jamais imaginé que tu puisses refaire ta vie, surtout pas avec Marc. Marc, le mari absent d’hier, celui que tu oubliais dans mes bras. Marc, le mari parfait d’aujourd’hui, je ne suis pas dupe, je me demande seulement à quoi tu joues.
Ces dix dernières années défilent devant mes yeux. Je t’ai cherchée si souvent, si longtemps, je ne peux pas croire que pendant que ma vie s’était arrêtée, toi tu as juste continué la tienne. Repris ta place dans le lit conjugal, glissé ton alliance à ton annulaire gauche, chaussé tes souliers d’épouse idéale. Je ne peux pas croire que tu aies été si lâche, que tu nous aies abandonnés si facilement.
– En même temps, il faut dire que son mari est charmant. Si tu avais pris un peu soin de toi, Pierre, tu aurais pu garder une femme comme elle. Mais là, regarde-toi, ta mine de chien battu n’arrange rien.
Folcoche siffle à mon oreille. À mon oreille en chou-fleur que mes cheveux, devenus moins denses avec les années, peinent désormais à dissimuler. J’attends qu’Adèle intervienne, mais elle hausse les épaules et ses mots deviennent inutiles. Je sais, c’est tout, c’est comme ça. J’ai donc vieilli, et même Adèle pense que Marie était trop bien pour moi. Florence jette un regard en coin à sa mère, si Adèle ne dit rien alors elle non plus n’a pas de commentaire à faire.
J’ai envie de fumer une cigarette.
Rebecca est allongée sur le canapé, elle tire sur sa Vogue menthol au milieu du salon.
– Ta petite sauterie est ennuyeuse à mourir, frangin, décoince-toi un peu !
Son rire éclate dans la pièce et rebondit contre les flûtes en cristal, puis explose en un million d’étoiles colorées au-dessus de nos têtes. Le rire de Rebecca est un feu d’artifice. Rebecca est un feu d’artifice.
– Allez, viens, on s’en va…
– Non, Reb, on reste. Tu veux que j’aille où, de toute façon ?
– T’es devenu rabat-joie, peut-être que maman a raison après tout, si t’étais pas aussi rasoir, peut-être que Marie serait restée avec toi. Regarde ce que tu te trimballes maintenant, Jeanne ressemble à un petit animal triste. Une prof d’arts plastiques dans une école primaire, ah elle est belle, l’artiste que tu nous as ramenée il y a huit ans. Qu’est-ce que tu fais encore dans cette vie, Pierre ? Sérieusement, c’est pire que la mort, ton truc.
Nouveau feu d’artifice.
Peut-être que Rebecca a raison après tout, qu’est-ce que je fais encore là ?
OceanofPDF.com