Le dernier dîner
6. « Chacun fait (c’qui lui plaît) » – Chagrin d’amour
« Chacun fait, fait, fait, C’qui lui plaît,
plaît, plaît. »
Juin 1998, vingt-trois ans avant le dîner
–P ierre, s’il te plaît, sois sympa, demande à ta sœur si elle veut sortir
avec moi.
– Laisse tomber, Rebecca fait ce qu’elle veut, tout le monde le sait.
Nous ne sommes plus vraiment des adolescents, pas encore complètement des adultes, et Rebecca est toujours plus belle que toutes les filles de la fac. Je sais qu’une partie de mes amis me fréquentent juste pour avoir accès à elle mais je m’en moque, je ne suis plus le minable assis sur le bord du terrain de football. J’ai toujours mes oreilles en chou-fleur, mais mes cheveux ont poussé et mes boucles châtain les recouvrent ; elles sont devenues mon petit secret. Cachées sous ma tignasse, elles me rappellent le petit garçon que j’étais, effrayé par sa mère, qui trempait ses draps de sueur lorsqu’il l’entendait marcher dans le couloir en pleine nuit.
Désormais Folcoche est partie, et je n’ai plus peur la nuit. Des années de coups droits et de revers ont développé mon corps chétif, le football était interdit mais le tennis permettait à ma mère de fréquenter les country-club. Dix ans d’entraînements, de tournois perdus et de raquettes tordues, éclatées contre la terre de mes échecs n’ont pas fait de moi un champion mais m’ont apporté bien plus. Richard. Richissime Richard. Il n’a pas fallu plus de quelques semaines à Folcoche pour le capturer dans ses griffes, tisser sa toile autour de lui et débarquer chez lui avec toutes ses affaires : trois valises tirées par deux enfants craintifs. Pour la première fois, Rebecca et moi avions chacun notre chambre. J’avais choisi celle qui se trouvait dans l’aile la plus éloignée de la maison, une sorte de donjon qui se terminait par une tour, j’habitais tout en haut. Rebecca, elle, avait choisi la chambre la plus proche de la sortie. Pragmatique.
Lassés de nous croiser quelquefois dans les couloirs de cette maison dans laquelle nous ne nous rencontrions pourtant presque jamais, encombrants petits nuisibles, Folcoche et Richard convolaient de plages paradisiaques en croisières exotiques tout au long de l’année. Puis un jour, Folcoche nous avait offert le plus beau cadeau de notre vie. Une carte postale défraîchie après un long voyage, qui nous attendait à notre retour du lycée : « Richard a acheté un hôtel à Zanzibar, retour incertain et non souhaité. Entretenez la maison. » Rebecca et moi l’avions lue et relue sans y croire, puis nous l’avions accrochée sur le frigo et remerciions chaque matin Richissime Richard de l’avoir éloignée de nous. Depuis ce jour béni, nous recevions tous les mois une somme indécente qui nous permettait d’employer femme de ménage et jardinier, et Rebecca et moi étions devenus plus populaires que jamais. Le château, comme on l’appelait, était devenu le lieu de toutes les fêtes. Chacun vaquait de piscine en piscine car le château en comptait plusieurs ; des tournois de tennis étaient parfois organisés sur le court, au fond du jardin, et chaque jour était devenu plus merveilleux que la veille.
Enivré en plein après-midi, je saute dans la piscine en recroquevillant mes genoux contre mon torse. Je coule directement au fond de l’eau, j’attends que mes pieds heurtent les carreaux de mosaïque qui recouvrent le liner et j’observe quelques secondes les cuisses, les fesses et les maillots de bain qui remuent au son de la musique, puis je reconnais les jambes de sauterelle de Rebecca. En une impulsion, je la rejoins sur le bord. Elle fume une cigarette, ses épaules dorent au soleil, ses cheveux brillent dans les reflets de l’eau chlorée.
– Tiens, dit-elle en me fourrant sa cigarette dans la bouche. Comme ça, tu ressembles vraiment à Delon.
– Pourquoi à Delon ?
– La Piscine, le film.
– Jamais vu, j’aime pas les vieux films.
– Jamais vu non plus, mais j’aime bien faire semblant.
Rebecca, elle peut parler d’endroits où elle n’est jamais allée, de personnes qu’elle n’a jamais rencontrées, sans que personne ne se rende compte de la supercherie. Je crois que c’est parce que la plupart du temps les gens n’écoutent pas ce qu’elle dit, il leur suffit de s’approcher d’un peu trop près pour être hypnotisés, ensorcelés. Aie confiance. Même les mots magiques de Kaa sont inutiles. Parfois, je l’entends raconter des histoires qu’elle invente et je voyage avec elle dans cette vie qu’elle imagine. Je suis le seul à qui elle dise toujours la vérité, à moi elle ne ment jamais. Rebecca est ma seule amie, la meilleure. Les autres femmes ne m’inspirent pas confiance.
– Le mec là-bas veut que je te demande de sortir avec lui.
– Lequel ?
Je lui désigne un short de bain bleu marine qui sirote un verre de rosé, des abdominaux dessinés, un visage d’enfant sur un corps d’homme. Rebecca l’envisage quelques secondes, puis hausse les épaules et récupère sa cigarette sur laquelle je tire une dernière bouffée.
– Je suis occupée, là, répond-elle finalement en tournant son visage vers le soleil.
Je n’insiste pas et nage jusqu’à l’autre bord de la piscine. Aussitôt sorti de l’eau, le short bleu marine m’interroge du regard : « Elle est occupée, là » ; je n’ai rien d’autre à lui dire. Interloqué, il lance un regard mauvais à Rebecca, qui n’a pas bougé, elle fume sa cigarette, les épaules baignées de soleil et ses jambes de sauterelle qui volent dans l’eau chlorée.
Plus tard dans la soirée, en fumant une cigarette à la fenêtre de ma tour, je la verrai s’occuper du short bleu marine. La nuit est tombée, la fête est terminée, il est assis sur le rebord de la piscine, et les épaules de Rebecca sont dans l’eau. Son sexe dans la bouche de ma sœur, il remue et gémit comme un ver de terre, une main posée sur ses cheveux comme un heureux propriétaire. J’écrase ma cigarette et je retourne me coucher, j’ai un peu la nausée. Quelques minutes plus tard, le moteur d’une voiture ronfle devant le château puis s’éloigne dans la nuit, le verrou de la porte d’entrée cliquette dans la serrure ; je peux enfin m’endormir, tout le monde est parti.
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