Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 13 sur 41

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Le dernier dîner

10. « Juste une illusion » – Jean-Louis Aubert

« C’est juste une illusion, À peine une

sensation. »

 

« P rêts à passer à table ? » Vous vous levez tous les trois comme un seul homme, je suis un peu à la traîne. Le champagne me fait tourner la tête, je n’ai pas touché aux petits fours.

– Tu es bien assez gras comme ça.

– Mange, gamin, tu vas pas te priver non plus.

– Ça va, Adèle, je n’ai plus faim de toute façon.

Machinalement, je pose une main sur mon ventre un peu flasque. Il est loin, l’enfant chétif qui tombait dans les pommes à chaque émotion un peu forte. Une tarte à la gelée digne de Buckingham Palace s’est installée autour de mon nombril au fil des années, un moelleux rassurant, m’ont assuré certaines, un laisser-aller révélateur, ont suggéré d’autres.

– C’est juste du gras, c’est tout, c’est comme ça.

Sans vous concerter, Jeanne et toi vous êtes alliées pour débarrasser la table de l’apéritif en quelques minutes. Vous chargez vos bras des cadavres vert bouteille, des flûtes tachées de nos doigts gras et de ton rouge à lèvres, des assiettes où gisent encore quelques miettes. Tout en poursuivant distraitement une discussion sur les programmes scolaires, vous disparaissez derrière le bar pour vous décharger de votre fardeau, pendant que Marc s’affaire autour du four d’où s’échappe une odeur de dimanche midi. Un énorme poulet et de drôles de frites, je crois.

Je profite de l’agitation ambiante pour m’éclipser un moment. « Je vais fumer une cigarette. » Personne ne m’entend, je referme la porte sur moi.

Il fait un froid glacial dehors. Mon manteau est resté à l’intérieur, je ne sais pas où tu les as cachés lorsque nous sommes arrivés. Heureusement, mes cigarettes sont toujours dans la poche de mon jean. J’en coince une entre mes lèvres, je me concentre pour contenir les tremblements qui commencent à m’agiter. La flamme de mon briquet vacille une seconde, j’aspire d’un coup sec et l’embout s’embrase. Je peux enfin respirer.

Moi qui me félicitais de t’avoir volé ta Jeanne depuis toutes ces années, il ne t’aura pas fallu plus de quelques heures pour la ramener à toi. Je ne comprends toujours pas comment tu fais ça, ce truc qui te donne l’air si doux et sympathique, concernée mais lointaine à la fois. Tu sembles au-dessus de toutes préoccupations, ta vie a l’air de se dérouler sans accroc, et tu nous offres le privilège d’en partager un morceau à tes côtés sans que cela t’affecte en rien. Tu ne penseras plus à nous dès la soirée terminée, dès la porte refermée, mais nous, Jeanne et moi, ne penserons plus qu’à toi. Je nous imagine retourner à notre routine triste, froide et sans vie, à nos silences, nos amertumes, nos distances. C’est impossible.

Il fait nuit noire dans ton quartier. La pluie continue de tomber dans ton jardin, de marteler ton allée, de ruisseler sur ton trottoir. Tes voisins dînent, regardent la télévision, lisent un livre, peut-être. Chaque jour ils te croisent, te saluent, tu les aides à porter un sac de courses trop lourd, tu réceptionnes leurs colis lorsqu’ils sont absents, leur prêtes des œufs, leur empruntes du sucre pour les gâteaux que tu cuisines, le dimanche. C’est comme ça que j’imagine ta vie, c’est comme ça que j’imaginais la nôtre.

Chez nous, Jeanne ne sort pas. Elle se cache derrière la porte lorsqu’elle entend du bruit dans l’allée, je l’ai vue faire plusieurs fois. Elle attend que le facteur glisse ses prospectus dans la boîte aux lettres, qu’il ait tourné à l’angle de rue, puis elle trottine jusqu’à la boîte en métal et revient, toujours déçue ; personne ne lui a écrit. Je ne sais pas ce qu’elle attend, que quelqu’un vienne la sauver, peut-être. Elle se déplace en bus et ne s’aventure jamais plus loin que l’école primaire dans laquelle elle travaille. Du moins, c’est ce que je croyais, jusqu’à ce que j’apprenne qu’elle fréquente aussi les musées. Que ses toiles sont encore exposées quelque part. Que tu te promènes dans les mêmes endroits qu’elle. Que tu l’invites à dîner. Qu’elle accepte.

– C’est pas cette vie-là que tu voulais, frangin ?

– Non, Reb, c’est pas celle-là… Ça a l’air tellement simple pour tout le monde, je ne comprends pas pourquoi moi je n’y arrive pas.

– Tu geins comme ton père, toujours à se plaindre ce bon à rien.

– Oh, mon chéri, mon petit chéri, mon pauvre chéri.

Florence renifle, je jette ma cigarette dans une flaque et mon corps se libère enfin d’un frisson qui me secoue tout entier. Il est temps de rentrer et de le manger, cet énorme poulet.

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