Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 21 sur 41

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Le dernier dîner

18. « Je marche seul » – Jean-Jacques Goldman

« Je marche seul, Sans témoin sans

 

personne. »

 

Avril 1993, vingt-huit ans avant le dîner

M es mains sont moites autour de ma raquette. Dans mon dos, le regard

de Folcoche me transperce comme des rayons lasers. Je vais perdre, je

le sais, tout le monde le sait. En face, mon adversaire est plus fort, plus rapide, plus vif, plus âgé. Il s’amuse avec moi, je traverse le terrain de gauche à droite, d’avant en arrière depuis près d’une heure. Je le supplie du regard de me laisser remonter, ou de m’achever sans attendre. Il arme sa raquette, lance la balle en l’air et choisit la deuxième option. La balle écrase la ligne dans un nuage de poussière, je lui tends une main poisseuse et tremblante au-dessus du filet, puis je cours me réfugier dans les vestiaires. Je laisse l’eau couler sous la douche, je sèche mes cheveux jusqu’au dernier, puis je lace mes chaussures le plus lentement possible.

Lorsque je sors enfin, Folcoche minaude auprès du père du vainqueur ; sa femme, quelques mètres plus loin, m’adresse un geste amical. C’est la future ex-femme de Richissime Richard, elle ne le sait pas encore. Folcoche n’a pas besoin de me parler, je sais ce qu’il me reste à faire. Je remonte mon sac de sport sur mon épaule, puis j’emprunte la route qui mène à notre maison.

– Ça te laissera le temps de réfléchir à tes erreurs.

La première fois que Folcoche m’avait abandonné sur le parking du country-club, je venais de jouer – et de perdre -mon premier match. J’avais cru à un coup de sang, j’avais attendu le reste de la journée qu’elle revienne me chercher. Mais lorsque la nuit était tombée, j’avais compris que je devais refaire à pied, seul, les vingt-trois kilomètres qui me séparaient de notre maison. Il m’avait fallu des heures pour trouver le chemin, j’étais rentré au beau milieu de la nuit, apeuré, les lèvres bleues et les mains glacées. Folcoche dormait déjà ; dans notre chambre, Rebecca m’attendait sous la couette, la veilleuse solaire dans une main, toute sa réserve de chocolats dans l’autre. J’avais onze ans.

Désormais, j’ai quatorze ans et je connais la route par cœur, je n’ai jamais gagné aucun match. Je marche le long du périphérique pour gagner du temps, ces promenades sont devenues un rituel les jours de match ; les jours où il ne pleut pas elles ne me dérangent presque plus.

Quand je pousse la porte, je suis surpris de trouver Folcoche et Rebecca, assises à la table de la cuisine.

– On t’attendait, Pierre, viens t’asseoir, que l’on puisse enfin dîner.

J’échange un regard inquiet avec Rebecca, elle ne sait pas plus que moi de quoi il s’agit. Sur la table, une soupière fumante dégage une odeur d’eau chaude. Je m’installe sur ma chaise, Folcoche attrape mon assiette et la remplit à ras bord, la remue et sourit en la déposant devant moi. La soupe, couleur de rouille, tournoie dans mon assiette. Folcoche sert Rebecca à son tour.

– Puisque tu continues à me faire honte, Pierre, je vais te donner une bonne raison de gagner.

Je plonge ma cuillère dans mon assiette, Folcoche m’observe avec une drôle de satisfaction. Lorsque je l’amène à ma bouche et que le sable crisse sous mes dents, je suis pris d’un haut-le-cœur. De la terre battue.

– Si tu vomis, je te le ressers.

La voix de Folcoche siffle entre ses dents, je sais qu’elle ne plaisante pas. Je déglutis difficilement, et replonge ma cuillère dans mon assiette. Je jette un regard à Rebecca au travers de la table, et j’articule en silence la seule chose que je suis capable de lui dire :

– Je suis désolé.

Rebecca plaque un sourire inquiétant sur son visage, et plonge à son tour sa cuillère dans le liquide orange. Je la regarde l’avaler sans sourciller, puis replonger dans son assiette aussitôt et de nouveau la boire comme s’il s’agissait d’un simple potage, elle y retourne une troisième fois, puis encore, et elle ne s’arrête que lorsque son assiette est complètement vide. Pendant tout ce temps, elle n’a pas quitté Folcoche du regard. Rebecca n’a peur de rien.

Je termine difficilement ma quatrième cuillère, lorsque Rebecca saisit son assiette vide et la tend vers la soupière :

– C’était délicieux, encore.

De la fumée sort des oreilles de Folcoche. Elle ressert Rebecca, qui descend sa deuxième assiette aussi vite que la première, puis nous quittons la cuisine en même temps pour nous ruer dans notre chambre.

Les yeux fixés au plafond, un goût de terre dans la bouche impossible à faire partir, je n’ai jamais réussi à trouver le sommeil. Rebecca, elle, a vomi toute la nuit. En silence, pour ne pas que Folcoche se réjouisse.

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