Le dernier dîner
36. « Savoir aimer » – Florent Pagny
« Savoir aimer, Sans rien attendre en
retour. »
T oute la rue est plongée dans le noir ; à l’intérieur de la maison le silence est épais, presque palpable. Mes yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité, vos silhouettes se détachent lentement dans la lueur de la nuit. Tu te redresses dans un bruissement de vêtements, Jeanne est toujours assise au sol, la tête baissée.
« Tout le monde au salon. » Ton injonction est si ferme qu’aucun de nous n’ose répondre quoi que ce soit, Marc me libère enfin, Jeanne déplie son corps efflanqué et se relève, nous te suivons en silence. Nous reprenons nos places autour de la table pendant que tu parcours les tiroirs du salon à la recherche de quelque chose que tu ne trouves pas, tu me présentes finalement une main, « ton briquet, s’il te plaît ». Je prends soin de ne pas effleurer ta peau lorsque je le dépose dans ta paume ouverte.
Une à une, tu allumes les bougies exposées partout dans le salon. Éteintes, elles étaient invisibles, à présent leur lueur vacillante nous éclaire, nous réchauffe, elles s’éveillent dans l’obscurité et font danser leur flamme sur nos visages fatigués.
La violence de l’orage a apaisé la nôtre, je ne ressens plus de désir ni de colère, plus de peur ni d’angoisse, je suis las de tous ces drames. Je repense à la vie que je m’étais imaginée, à cette maison qui devait être la mienne, la chambre de Rebecca proche de la mienne, celle des enfants, la balançoire dans le jardin. Je voulais une grande famille, un chien, des pulls en laine pour Noël et des vacances au bord de la mer. J’ai quarante-deux ans et la vie m’est passée dessus sans que je maîtrise quoi que ce soit, les années ont filé, m’ont terrassé. J’ai essayé d’aimer chacune de vous, toi, Jeanne et les autres, mais votre amour m’a fait mal, j’ai dû me protéger de vous pour y survivre. Quelque part, je suis soulagé que Rebecca se soit épargné cette déception permanente, ce combat interminable pour ne pas être celui qui souffrira le plus. J’aimerais avoir une fille, un jour. Elle aurait les grands yeux de Rebecca et des jambes de sauterelle, elle aussi. Je lui apprendrais à aimer les autres sans se faire mal, je lui donnerais un frère pour qu’elle soit assurée d’être aimée pour toujours, même lorsque je ne serai plus là. Je me demande où cette vie s’est envolée, s’il est trop tard pour tout recommencer, j’ai peur d’être trop abîmé.
Tu nous rejoins enfin autour de la table, nous sommes restés silencieux, nous n’avons échangé aucune parole, aucun regard. Chacun de nous demeure plongé dans ses regrets, dans ses secrets. Il n’y a que toi qui sembles encore vivante, qui prends soin de nous, nous éclaires, nous rassembles. Tu es le lien entre chacun de nous, le fil d’Ariane qui jusqu’ici nous a empêchés de nous perdre. Pourtant, tu te prépares à nous lâcher la main.
« Tu es suffisante, Jeanne. Tu es suffisante exactement telle que tu es pour être aimée, pour être admirée, pour dire stop. Tu n’as besoin de rien d’autre que d’être toi. Ce que tu es, qui tu es… tout cela est amplement suffisant. Tu es suffisante et tu es forte. Je suis suffisante et je suis forte. »
Tu as murmuré ces derniers mots comme pour toi-même. Tu poses une main sur celle de Marc, il lève vers toi des yeux inquiets, croise ton regard et devient suppliant : « Marie, tu n’as pas besoin de faire ça… »
« Je me souviens de tout. »
Marc te supplie en silence de ne pas continuer, tu saisis ses mains entre les tiennes pour le rassurer. Il est temps que tu te libères de moi.
« Depuis la seconde où je suis sortie du brouillard, sur ce lit d’hôpital, je me souviens de tout. Je me souviens de ma solitude, de l’euphorie de me sentir vivre de nouveau, de toute cette culpabilité qui m’empêchait de respirer. »
Marc secoue la tête, chacun de tes mots semble s’engouffrer dans une plaie encore béante. « Je te l’ai pardonné, Marie, je t’en supplie, tu n’as pas besoin de faire ça. » Tu le regardes avec une tendresse que je n’avais jamais lue dans tes yeux. « Il le faut, Marc, nous ne sommes jamais sortis de ce mensonge. »
Jeanne est pendue à tes lèvres. Tu nous ramènes sur le quai sur lequel je nous ai abandonnés quelques heures plus tôt, et tu poursuis le récit de cette course folle dans Paris, de cette nuit hors du temps, hors de ta réalité. Ton retour en taxi, ton mari endormi qui ne voit pas à quel point tu as changé depuis la veille, qui ne remarque pas l’odeur d’un autre sur ta peau, et qui au petit matin a déjà disparu. Les jours qui s’enchaînent, la vie qui reprend son cours, et ta réalité qui t’engloutit de nouveau, ta solitude qui te dévore avec une férocité nouvelle, l’espoir d’une vie différente que tu tentes d’étouffer. Jusqu’à nos retrouvailles, sur ce pont. Tu espérais de toutes tes forces que ma promesse était légère et mes intentions désinvoltes, que tu n’y trouverais que des milliers d’anonymes, mais j’avais tenu parole et j’étais là, je n’avais jamais cessé de t’attendre. L’étincelle que j’avais fait naître en toi s’est alors transformée en un brasier incontrôlable, jusqu’à ne laisser que des cendres et de la désolation sur son passage. Aveuglément, tu t’étais dépouillée de tout. Seule dans ta voiture un soir de décembre, sans plus aucun endroit où aller, tu avais finalement laissé le froid venir te mordre et t’emporter.
« Lorsque je me suis réveillée, Marc était là, son alliance n’avait pas quitté son doigt, et j’ai compris que la seule solution pour nous de surmonter tout ça était d’effacer Pierre de nos vies, de nos mémoires. Comme un accord tacite, sans rien prévoir ni planifier, Marc et moi nous sommes réinventés. Nous avons déménagé, quitté nos emplois, changé nos habitudes. J’y ai cru, au début, puis le souvenir de Pierre est revenu me hanter, me grignoter de l’intérieur. Chaque jour, depuis dix ans. Certaines nuits, ma culpabilité me dévore encore et je ne supporte plus d’être allongée près de toi, Marc. Je me lève en silence, et je sors marcher autour de chez nous. Chez nous. Je fais le tour de notre maison, de notre quartier, je fais le tour de notre vie comme pour vérifier que tout ça est bien réel, que tu n’es pas parti. Dans ces moments-là, tout me paraît si fragile… »
Tu marques une pause, personne ne t’interrompt, tu reprends :
« Les premières semaines, les premiers mois, je blêmissais chaque fois que je croyais reconnaître une silhouette qui te ressemblait. »
Cette fois, tu t’adresses directement à moi. Tes yeux sont braqués sur mon visage, mais je n’arrive pas à soutenir ton regard.
« Je te fuis depuis dix ans, Pierre. J’ai renoncé à tout ce que j’étais pour te chasser de ma mémoire, pour te chasser de ma vie et t’empêcher d’y entrer de nouveau. »
Tu te tournes vers Jeanne avant d’ajouter :
« Il n’y a qu’une chose à laquelle je n’ai pas réussi à renoncer. » Jeanne lève à son tour les yeux vers toi et tu désignes son tableau, exposé au mur. Sa dernière peinture, la seule partie d’elle-même encore en vie, le vestige d’une vie qui n’est plus la sienne depuis si longtemps. Tu l’enveloppes à son tour de ton infinie tendresse, et tu ajoutes :
« Tu es suffisante, Jeanne, suffisante pour accomplir des choses immenses. Lorsque je t’ai vue, assise devant cette toile, je crois qu’une partie de moi t’a reconnue. La plus abîmée, celle qui me sort de mon lit, la nuit, et me pousse à aller marcher autour de ma maison. Il fallait que ça cesse, que je me débarrasse enfin de toi, Pierre. »
Tu marques une pause, ta poitrine se soulève comme si les mots qui s’apprêtent à sortir de ta bouche remontaient douloureusement le long de ta gorge.
« Je suis venue dans cette galerie, il y a dix ans. J’ai lu la petite plaque, sous la plus grande toile. Celle qui portait ton nom, Pierre. Même Jeanne, il avait fallu que tu me la voles. »
Tu parles sans colère, tu es calme, résignée.
« Je t’ai laissé entrer dans ma maison pour que tu cesses de me chercher, Pierre. Ce soir, il s’agit du dernier dîner, celui où je te dis adieu. »
À la lueur des bougies, nous restons silencieux autour de la table. Je veux partir, quitter cette table, ce dîner, vous quitter tous les trois. Tu reprends pourtant la parole, ta voix que je ne supporte plus remplit de nouveau l’espace :
« Je ne me suis jamais excusée pour ce que j’ai fait à notre mariage et je nous ai enfoncés dans un nouveau mensonge, je te demande pardon, Marc. »
Je m’attends à assister à un intolérable spectacle, au lieu de quoi la voix de Marc est devenue amère, elle tranche avec la douceur de la pénombre qui nous enveloppe : « Je t’avais suppliée de ne pas faire ça, Marie. Je pouvais prétendre que rien de tout cela n’était arrivé, faire semblant de croire que tu l’avais oublié, mais à présent… je ne peux pas vivre avec ça. »
Marc se lève, il t’embrasse sur le front, murmure quelques mots que je ne comprends pas, et sans se retourner il se glisse dans son manteau, accroché dans l’entrée, et franchit la porte. Tu ne sembles pas surprise, tu avais l’air de savoir que ce jour arriverait, tu t’y étais préparée.
« Sors de ma maison, Pierre, et ne reviens jamais. » Ce sont les derniers mots que tu m’adresses. Tu te lèves à ton tour, tu disparais une seconde et tu réapparais avec mon manteau. Tu traverses le salon, et sans rien ajouter tu m’invites à sortir de chez toi. Tu ne cilles pas lorsque je passe à quelques centimètres de toi, le claquement de la porte dans mon dos résonne dans le silence de la nuit. À l’extérieur la pluie s’est calmée, la rue est toujours plongée dans l’obscurité, Marc a disparu.
J’abandonne Jeanne sans me retourner, tu as gagné, elle est à toi.
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