Le dernier dîner
30. « J’ai demandé à la lune » – Indochine
« J’ai demandé à la lune, Si tu voulais
encore de moi. »
C’ était classique, mais toujours aussi efficace. Je n’ai jamais compris pourquoi la cigarette était toujours la première entorse de ceux qui avaient besoin de lâcher prise un moment, le premier pas vers l’interdit, celui qui donne l’impression de se rebeller contre une vie trop policée. Pour moi, la cigarette était devenue un outil social. Elle me permettait d’engager une conversation, d’isoler une conquête du reste du groupe, de meubler un silence qui, chargé de fumée, devenait aussitôt plus lourd de sens.
Ta coupe de champagne dans une main, une cigarette dans l’autre, tu sembles pensive sous le porche de ta propre maison. Je suis plus à l’aise à l’extérieur, je commence à m’approprier cet endroit, la porte travaillée, le bois coupé et aligné, stocké pour nourrir la cheminée, la lanterne au-dessus de nos têtes qui diffuse une lumière douce et chaleureuse.
Tu fumes toujours de la même façon, tu as gardé cette petite manie, ce petit geste inconscient au moment d’inspirer la fumée. Je l’ai observé des centaines de fois, je l’avais presque oublié. Ce sont tes doigts, qui systématiquement se détachent du filtre lorsque tu inspires. De quelques millimètres, seulement. Ce geste est imperceptible à qui ne sait pas te regarder, pour moi il n’appartient qu’à toi.
« Tu es heureuse avec Marc, Marie ? » Ma question te surprend, tes yeux me transpercent comme si j’avais franchi une limite invisible, mais j’ai besoin de savoir. Le temps nous est compté ; lorsque Marc aura remarqué notre absence, il ne te laissera pas seule entre mes mains expertes. « Jeanne est heureuse avec toi, Pierre ? » Tu bottes en touche, j’aurais dû m’en douter. Tu n’as jamais été du genre à affronter la réalité des choses, la réalité des gens. Jeanne n’est pas heureuse avec elle-même, et je n’y suis absolument pour rien, j’aurais beau y perdre tout mon temps, elle est trop abîmée. Abîmée par le temps qui passe, abîmée par ses désillusions, abîmée par sa carrière ratée. Mais c’est toi qui m’intéresses, Jeanne appartient déjà au passé.
« Elle l’a été, mais je suis encore fou de cette fille avec qui j’ai volé des choux sur une péniche. » Cette fois, tes yeux lancent des éclairs. Tu approches ta cigarette de ta bouche sans me quitter des yeux, tes doigts s’écartent et te laissent inspirer une profonde bouffée, tu lèves le bras pour jeter ton mégot dans une flaque, j’attrape ton poignet au vol. « Tu ne la mérites pas. » Tes mots se perdent dans un nuage de fumée, à quelques centimètres seulement de mon visage. « Marc non plus ne te mérite pas. » Tu n’esquisses aucun geste pour retirer ton bras de mon étreinte et pendant une seconde nous restons suspendus en silence, perdus dans les yeux l’un de l’autre.
« Peut-être, mais moi au moins je le sais. » Le charme est rompu par la voix de Marc qui nous surprend, tu retires ton bras et tu jettes enfin ton mégot, avant de suivre Marc à l’intérieur. « Jeanne va mieux, tu pourras nous rejoindre à table quand tu auras terminé. » Et la porte se referme sur moi.
Marc veille comme un cerbère, que s’est-il passé pour que ton mari invisible prenne soudain tant de place ?
Janvier 2011, dix ans avant le dîner
Sur les conseils des femmes de ma vie, après avoir passé la nuit sur le carrelage de la salle de bains à regarder défiler les femmes de mon lit, j’avais dû apprendre à te désaimer. À désaimer ton sourire. À désaimer tes goûts loufoques. À désaimer ta voix, à désaimer ton corps, à désaimer ton odeur.
– Je ne sais pas comment faire ça, Reb.
– Demande-lui-en plus, toujours.
Devoir me battre contre toi est une torture, je me punis autant que toi mais, jour après jour, je me sens plus fort. Je te regarde dormir, pendant nos siestes d’après-midi, et je scrute ton visage. Je liste chaque défaut pour le graver dans ma mémoire. Cette bosse sur ton nez, qui après plusieurs minutes d’observation attentive rend ton visage presque difforme. Tes joues, rondes et pleines, qui te donnent l’air ridiculement jovial. Et ta bouche, incessante bavarde, qui refuse de me laisser me concentrer à te haïr. Tous ces petits riens de toi qui appartiennent aussi à un autre et qui finissent par me dégoûter.
Tu me manques chaque seconde lorsque tu es loin, évanouie dans cette partie de ta vie dont je suis exclu, mais j’ai arrêté de te réclamer. Je te laisse venir vers moi, te frotter à ma jambe comme une chatte en chaleur, et quémander mes caresses. Je ne sais jamais te dire non.
– Sois plus fort, frangin, demande-lui-en plus.
– J’essaie, Rebecca, je te jure que j’essaie.
L’hiver pleut désormais sur Paris, puis le printemps revient, l’été vide la capitale et c’est encore l’automne qui souffle sur les pavés. Tu n’as pas quitté ton mari, et je fais rouler sur tes joues les larmes de ma frustration. C’est à mon tour de ne plus vouloir de toi, tu goûtes pour la première fois à l’amertume de mon rejet. C’en est terminé des fleurs et des promesses, terminé de m’attendrir devant tes fantaisies, d’excuser tes doutes et tes absences. Si tu le veux vraiment, tu vas devoir mériter mon amour.
Tu te montres parfois butée, je dois alors être plus ferme, plus déterminé que toi. Si je ne dois pas gagner à ce jeu-là, alors toi non plus. D’autres fois tu es plus docile, fatiguée de la lutte permanente qu’est devenue notre relation, tu cèdes pour obtenir quelques miettes de mon affection. Mais plus tu te plies à mes caprices, plus mon amour pour toi perd de sa vigueur. Auparavant nichée au creux de mon cœur, tu es venue te glisser au creux de ma main.
Et pour la première fois de ma vie, je n’ai plus peur de rien.
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