Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 38 sur 41

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Le dernier dîner

35. « Résiste » – France Gall

« Résiste, Prouve que tu existes. »

 

 

J e parcours ta nuque avec ma bouche, j’ai passé une main sous ton pull, je

sens ton ventre, ferme, se contracter sous mes doigts. Tu me demandes

encore d’arrêter mais je ne peux pas, je sens que tu en as envie, toi aussi. De l’autre côté du mur, les voix de Jeanne et de Marc me semblent si lointaines, insignifiantes. Je pose mes mains sur tes épaules, je veux t’obliger à me faire face, je veux voir ton visage, plonger dans tes yeux, partir à l’assaut de ta bouche et sentir que tu te consumes toujours autant pour moi.

Tu te retournes enfin, je suis prêt à lire nos retrouvailles dans tes yeux, à reconnaître ton désir brûlant et à y répondre pour te soulager. Mais lorsque je découvre ton visage, ce sont des larmes de fureur qui roulent sur tes joues rondes, et ma joue qui s’embrase. Tu viens de me gifler.

Une gifle pleine, qui me percute de toutes tes forces. Je sens sur mon visage l’empreinte de tes doigts, la brûlure de mon humiliation, je plaque une main contre ma joue meurtrie mais je n’ai pas le temps de reprendre mes esprits, tu reviens déjà à la charge. Tes poings serrés percutent mon torse, tu me repousses, me martèles, tu avances comme une bête enragée et tu m’obliges à battre en retraite. Je tente de saisir tes bras pour essayer de te calmer, de couvrir ta bouche pour étouffer tes rugissements, en vain. Tu te débats comme une possédée, tes ongles griffent mes avant-bras, mon cou, et les larmes continuent de rouler sur ton visage.

Soudain, le corps de Marc s’interpose entre nous deux et me protège enfin de tes assauts. D’une main puissante il me projette contre le mur de ta cuisine et sa paume, comme une enclume contre mon torse, m’empêche de bouger. De l’autre il saisit tes épaules, qu’il plaque contre son flanc, il enferme ton corps tout entier sous son bras, qu’il referme sur toi comme une aile gigantesque. Jeanne, figée dans l’encadrement de la porte, plaque ses deux mains sur sa bouche.

Le temps s’est arrêté net, je suis paralysé. Au lieu des retrouvailles dont j’avais tant rêvé, tu nous as fait basculer dans l’horreur. Ta fureur me terrifie, me renvoie aux monstres de mon enfance. J’entends le petit garçon hurler de terreur, je le vois se réfugier dans un coin, fermer les yeux si fort que les étoiles dansent sous ses paupières. Je voudrais cacher mes oreilles en chou-fleur sous mes mains tremblantes pour ne plus t’entendre gémir de souffrance, me laisser glisser sur le sol et enfouir mon visage dans mes genoux pour ne plus voir ton corps se tordre de douleur, comme si mes caresses t’avaient infligé la pire des tortures.

Marc murmure des paroles rassurantes qui semblent t’apaiser peu à peu, Jeanne n’a pas bougé, son visage est livide à présent. C’est elle qui brise le silence et remet en branle la course du temps, seconde après seconde. Sa voix n’est d’abord qu’un chuchotement inaudible qui ne nous semble pas destiné, ses mains sont secouées de tremblements devant sa bouche, ses yeux arrondis de stupeur. Puis son chuchotement se transforme en une plainte lamentable au refrain incessant : « … désolée, je suis désolée, désolée, je suis tellement désolée… » Son visage se déforme mais aucune larme ne jaillit de ses yeux secs, elle relève lentement la tête et ne semble plus s’adresser qu’à toi. Elle tend ses maigres bras vers toi et se jette finalement à tes pieds pour implorer ton pardon, tu laisses ton corps se dérober jusqu’à la rejoindre sur le carrelage de la cuisine. De sa main ferme Marc me maintient toujours contre le mur, la pression qu’il continue d’exercer sur mon torse m’intime de ne pas bouger.

J’assiste, impuissant et immobile, aux aveux impossibles de Jeanne. Misérable, elle te supplie de bien vouloir lui pardonner de m’avoir fait entrer dans ta maison. « Il fallait que je te voie de mes propres yeux, il fallait que je sache, que je comprenne pourquoi j’échoue sans cesse. » Ton visage est devenu si triste, tu essuies avec une douceur infinie les larmes invisibles qui ruissellent sur ses joues, et Jeanne te raconte mes absences, ces jours entiers pendant lesquels elle errait au château, à la recherche d’une explication. Elle te raconte les lettres et les photos, celles que je conserve de toi comme des trophées. Les premières, enjouées et enflammées. Les dernières, confuses et désespérées. Elle te confie comment mois après mois, année après année, son obsession pour toi est devenue maladive. « Il fallait que je te touche, que je te respire à mon tour pour comprendre ce que je faisais mal. » Et enfin, à force de recherches, de jours entiers à suivre son dernier tableau dans des galeries minables, tu avais fini par faire ton apparition. « Ma vie a enfin pris un sens, j’espérais ce moment depuis si longtemps, Marie, je te demande pardon. » La voix de Jeanne n’est plus qu’une complainte interminable, ses traits sont tordus de douleur, chaque mot de ses aveux semble lui ôter un peu de vie. « Je voulais lui faire mal, le voir souffrir comme il me fait souffrir, je voulais qu’il te voie heureuse loin de lui, je voulais lui montrer que moi j’avais réussi à te trouver. » Jeanne tend un doigt dans ma direction, mais elle ne me regarde pas.

« Tu es monstrueuse. » Les mots sont sortis de ma bouche malgré moi, pourtant je ne les regrette pas. Une colère sourde s’élève en moi à l’idée que Jeanne se soit introduite dans nos souvenirs, immiscée dans nos retrouvailles. Qu’espérait-elle de toi ? Je me souviens de la façon dont tu m’aimais, c’est moi que tu avais fini par choisir, Jeanne est la seule à me vouloir du mal.

Elle s’est enfin tue. Tous vos regards sont tournés vers moi comme si vous attendiez une suite, une explication, je n’en ai pas. Et comme si le ciel vous répondait à ma place, il se déchaîne soudain et projette la pluie en violentes bourrasques contre les fenêtres. Le tonnerre gronde et fait vibrer le sol sous nos pieds, un éclair zèbre l’obscurité du ciel et termine sa course dans une détonation assourdissante. Une pluie d’étincelles éclaire une dernière fois nos visages, avant que la nuit ne nous enveloppe de son manteau.

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