Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 20 sur 41

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Le dernier dîner

17. « Dieu fumeur de havanes » – Serge Gainsbourg

« Tu n’es qu’un fumeur de gitanes, sans

elles, tu es malheureux. »

 

Q uand une fleur ne s’épanouit pas, on change le pot, pas la fleur. Cette phrase te ressemble bien, toujours à utiliser des métaphores, à donner des leçons avec des explications interminables. J’ai essayé d’offrir à Jeanne une vie meilleure, nous avons quitté le château de Richissime Richard, je lui ai offert une maison pour remplacer son minuscule appartement, je lui ai offert des voisins, un jardin. Que veut-elle de plus, que je peigne à sa place ?

Je tire une bouffée rageuse sur ma cigarette, le froid traverse mon pull et hérisse mon corps de frissons mais je suis mieux ici qu’à l’intérieur. Jeanne et toi avez recommencé votre ballet ridicule de femmes de maison qui débarrassent la table, je suis certain que ça aussi, Jeanne va me le reprocher. « Tu aurais pu te rendre utile, Pierre », « tu aurais pu être plus agréable, Pierre », « tu aurais pu me soutenir davantage, Pierre », et tous ces refrains que je connais par cœur. Cette soirée est un fiasco et ne m’apprend rien que je ne savais déjà, Jeanne est malheureuse, et après toutes ces années tu me fais toujours le même effet. J’ai envie de rentrer.

J’entends du bruit derrière la porte d’entrée, la poignée s’abaisse et je découvre cet imbécile de Marc. « Ça te réchauffera », me dit-il en me tendant un verre en cristal rempli d’un liquide brunâtre. Il hésite un instant, jette un œil à l’intérieur de la maison puis passe son second pied sous le porche et referme la porte derrière lui. Je lui tends une cigarette, qu’il accepte, nous échangeons mon briquet, il tire une bouffée et nous restons côte à côte en silence un moment.

Je le regarde, amusé, inspirer et expirer la fumée. « Je n’aurais pas parié là-dessus », dis-je en désignant du menton sa clope fumante. Un sourire en coin, Marc secoue la tête et hausse les sourcils, l’air lui-même surpris. « Une mauvaise habitude que j’avais perdue », répond-il simplement sans chercher à relancer la conversation. Le silence retombe entre nous, la pluie redouble d’intensité et martèle le toit des voitures dans un cliquetis métallique. Je porte le verre à mon nez, l’odeur de l’alcool me fait grimacer, j’avale une gorgée qui me brûle la gorge. « C’est vrai que ça réchauffe. » Marc sourit poliment et trinque en l’air dans ma direction. Je jette le mégot de ma cigarette sous la pluie, je n’amorce pas de geste pour rentrer et me replonge dans mon whisky. Le regard perdu vers des pensées qui me sont inaccessibles, Marc continue de fumer tranquillement.

Son absence d’efforts pour lancer une discussion tranche avec le masque jovial qu’il porte depuis le début de la soirée. Je suis étonné de son mutisme ; pour autant, je ne cherche pas à le briser. Que pourrais-je lui dire, lui parler du temps où j’étais fou amoureux de sa femme, ce temps qui me rattrape depuis que je suis entré chez lui ? Lui parler du combat infernal et silencieux qui se joue entre Jeanne et moi depuis des mois, de la manche qu’elle remporte ce soir ? De la vie épatante dont j’avais tant rêvé, de l’échec qui me gifle et m’humilie à sa table ? Toutes ces pensées qui m’obsèdent au point de m’empêcher de babiller comme j’ai l’habitude de le faire, et ne laissent paraître de moi que l’imbécile hébété et renfermé que je suis.

Je frissonne. Marc tire une dernière bouffée sur sa cigarette et la lance à son tour dans son jardin détrempé. Il s’adosse contre la porte, puis prononce quelques mots, simples, évidents, qui me figent.

« Je ne pensais pas te revoir un jour, Pierre. »

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