Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 34 sur 41

Pages du PDF

Le dernier dîner

31. « Les Démons de minuit » – Images

« Ils m’entraînent au bout de la nuit, Les

démons de minuit. »

 

V ous êtes installés autour de la table, la soirée a repris son cours et je retrouve ma place parmi vous. Jeanne sirote une nouvelle coupe de champagne ; à l’inclinaison de sa tête, je devine qu’elle est saoule. Marc s’est servi quelque chose de plus fort, encore. Toujours le même alcool brun, toujours le même verre en cristal. Sa tête ne penche pas dangereusement sur son cou comme celle de Jeanne, qui commence à ressembler à un pantin désarticulé, mais ses yeux vitreux et son élocution pâteuse le trahissent. Lui aussi a trop bu.

Il n’y a que toi qui ne montres aucun signe de faiblesse, tu as retrouvé ton sourire et tes airs de maîtresse de maison, tu es parfaite, comme toujours. Ta cigarette, notre discussion et cette seconde suspendue dans les airs, ton poignet entre mes doigts, semblent déjà loin derrière toi, oubliés sur le seuil de ta maison. Je ne peux pas croire que le contact de ma peau contre la tienne t’ait laissée indifférente, j’ai senti ton cœur battre sous mes doigts, je l’ai entendu s’accélérer au même rythme que le sang qui pulsait dans mes tempes. Et il a fallu que Marc vienne de nouveau tout gâcher.

« Peut-être, mais moi au moins je le sais. » Qu’a-t-il voulu dire, exactement ? Croit-il que je ne mérite pas Jeanne, ou que je ne te mérite pas, toi ? Après tout, peu importe, je me moque de ce qu’il pense. Il n’entendra jamais ces mots que tu as murmurés à mon oreille, le souffle court. Il ne verra jamais cette lueur dans tes yeux, qui s’illuminent lorsque tu es vraiment heureuse. Il ne connaîtra jamais la violence de ton amour, la folie de ta passion, l’ivresse de ton désir. Et il n’oubliera jamais que pour moi, un soir de décembre, tu as abandonné votre mariage.

Tu te lèves pour rapporter les profiteroles dans la cuisine ; cette fois, je ne laisse ma place à aucun de vous, « je m’en occupe, restez assis ! », et je disparais avec toi de l’autre côté du mur.

« Tu as déjà visité la tour Eiffel ? » Je croque dans un morceau de caramel abandonné au fond du plat que tu tiens entre les mains. « Non, jamais. » Tu mens, nous y sommes montés ensemble. Je me souviens de ton air béat, le nez collé au grillage pour mieux admirer Paris qui s’étalait sous nos pieds. Tu inventais les histoires de ceux qui vivaient là, tu imaginais ce qui pouvait se passer sous leurs toits, derrière leurs fenêtres. Nous étions en automne et je luttais de toutes mes forces contre moi-même pour ne plus me laisser séduire par la magie que tu voulais mettre partout.

Tu disparais de nouveau dans le salon, tu vas revenir dans une seconde. Je dois réussir à te garder dans cette cuisine un moment, juste une minute. « Je prépare les cafés ! » Je vous entends approuver au loin, j’avise la cafetière colorée, les capsules en aluminium. J’ouvre les placards au hasard, à la recherche des tasses. Et si cette cuisine était la nôtre, s’il s’agissait de nos invités dans le salon ? Tu reviens, les bras chargés d’assiettes, je t’aide à les déposer dans l’évier, je laisse mes mains sur les tiennes quelques secondes de trop. Tu t’en dégages doucement, tu n’as pas l’air surprise de mes assauts.

Je me reprends et je m’éloigne de toi, je passe mes mains sur mon visage, dans mes cheveux, je les enlace derrière ma nuque pour m’empêcher de te toucher. Tu sembles avoir besoin d’une seconde, toi aussi, pour reprendre le contrôle de la situation.

« Les tasses sont juste ici. » Tu ouvres un placard et tu me désignes l’étagère la plus haute. Je me glisse derrière toi et je plaque mon corps contre le tien, je lève un bras pour les saisir, de l’autre je me retiens à ta hanche, j’enfouis mon visage dans tes cheveux, je respire ta peau, ma bouche frôle ta nuque. « Pierre, ne fais pas ça. » Ta voix n’est plus qu’un râle douloureux, je murmure ton prénom comme une supplique.

OceanofPDF.com