Le dernier dîner
27. « Comme d’habitude » – Claude François
« Je me lève, et je te bouscule, Tu ne te
réveilles pas, comme d’habitude. »
« D es profiteroles. » Je viens de nous laisser sur le quai, je n’ai pas besoin de raconter la suite de cette folle nuit de mariage, celle où nous avons volé des choux sur une pièce montée, celle où tu as changé toute ma vie. « Des profiteroles », c’est la seule réaction de Marc à cette histoire. Tu le regardes d’un air interrogateur, Jeanne n’a pas l’air de comprendre non plus mais elle est plus polie, plus effacée, comme d’habitude. Le nez plongé dans son assiette, elle découpe son chou en mille morceaux et trace des dessins dans le chocolat. Comme personne ne prend la parole et que tu continues de regarder Marc sans comprendre, il finit par préciser : « Il a parlé de choux à la crème, ce sont des profiteroles au dessert ce soir, pas des choux. » Marc a peut-être compris que je parlais de nous, finalement. Tu hoches doucement la tête gentiment et tu tournes de nouveau vers moi, enthousiaste : « J’espère que les mariés n’ont rien remarqué ! »
Ça a l’air de t’amuser, tu ressembles à une petite fille sage à qui l’on raconte une bêtise. J’aime ton nez qui se retrousse, j’aime ton inquiétude pour les mariés. À vrai dire, jusqu’à ce soir je ne m’étais jamais posé la question, ont-ils remarqué qu’il leur manquait deux choux et deux invités, ce soir-là ?
– Trois invités. Marie aurait dû avoir un cavalier, personne ne vient seul à un mariage.
Adèle me fait signe d’ignorer ma mère, Rebecca fume en silence. Je ne crois pas que Rebecca ait jamais été invitée à un mariage, elle a couché avec l’ensemble des hommes de son entourage, et aucune femme n’aurait voulu la voir dans l’assemblée. Si un jour elle me pose la question, je lui répondrai qu’elle n’a rien loupé. On ne choisit pas le menu, et on finit par payer son dîner en laissant un chèque à la sortie, glissé dans une boîte sur laquelle est écrit Pour notre voyage de noces. Du mauvais champagne et des bons sentiments, ou l’inverse, mais rarement les deux.
« Encore une goutte ? » Marc remplit nos coupes et termine la bouteille dans celle de Jeanne dans un raz-de-marée de bulles. « Mariée ou pendue ! » Jeanne avale de travers et manque de s’étouffer avec son dessert, son corps décharné se secoue au rythme d’une toux sèche qu’elle ne parvient à calmer qu’en descendant son champagne d’une traite. Je reste calme et je vous regarde vous affoler autour d’elle, tu t’inquiètes pour ton invitée et tu lui tapes gentiment dans le dos pour l’aider à reprendre son souffle, Marc se confond en excuses et disparaît à la cave pour se faire pardonner avec une nouvelle bouteille, finalement Jeanne s’éclipse dans la salle de bains, et en une seconde il n’y a plus que nous autour de la table.
Je te regarde sans trop savoir quoi te dire, tu sembles un peu gênée toi aussi. Il faut que l’un de nous brise le silence ou tu vas m’échapper, je le sens. C’est dommage, j’aurais bien aimé te serrer dans mes bras sans parler, juste pour te sentir contre moi de nouveau. Sentir ta chaleur, tes mains dans mon dos, il n’y a que les couples heureux qui peuvent faire ça, ne pas se parler sans s’éloigner. Mais nous n’en sommes plus là, et si tu nous as réellement oubliés il est temps de tout reprendre depuis le début. Tout recommencer. Tout effacer. Tout réécrire. J’aimerais remonter le temps et passer la porte, trempé par la pluie glacée, aider Jeanne à retirer son manteau, replacer ses cheveux sur ses épaules pour te rendre jalouse. Te faire rire, l’enlacer, te rappeler à quel point la vie aurait pu être merveilleuse à mes côtés. Faire résonner quelques notes de piano dans ton salon, puis sur l’un de tes disques inviter Jeanne à danser, parce qu’il le faut, mais ne pas te quitter des yeux. Comment aurais-je pu imaginer que pour la seconde fois, tu allais me rencontrer pour la première fois ? Je dois te ramener sur le pont de cette péniche, à nos premiers instants. Tu t’apprêtes à quitter la table, je suspends ton geste avec un seul mot, le premier de tous.
« Cigarette ? »
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