Le dernier dîner
25. « Ma préférence » – Julien Clerc
« Mais elle est, ma préférence à moi. »
« P ierre, je te sers ? » Marc a repris le contrôle de la soirée, nous
sommes de nouveau assis autour de la table et il semble pressé d’en
finir. Je lui tends mon assiette, je n’ai même pas prêté attention au dessert, qui n’a servi que de prétexte à te détourner de moi. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un signe du destin lorsque Marc dépose dans mon assiette deux choux bien dodus recouverts de chocolat, accompagnés d’une tour Eiffel miniature en caramel, réalisée par Jeanne quelques minutes plus tôt. « Ça a l’air de te faire plaisir », s’étonne Marc. Vous me dévisagez tous, mon visage s’est illuminé d’un large sourire.
« J’adore les choux à la crème. » Je ne sais pas quoi répondre d’autre, je n’en reviens pas moi-même.
– Mais vas-y, qu’est-ce que tu attends ?
Rebecca s’est assise à côté de moi, elle semble aussi euphorique que moi de la coïncidence. Je devrais en profiter pour faire quelque chose, pour dire quelque chose qui réveillerait en toi le souvenir de cette nuit, celui de notre premier baiser à la crème, mais je suis tétanisé par la surprise.
– Frangin, si tu ne saisis pas ta chance maintenant, elle ne se représentera peut-être plus jamais. Ça fait dix ans que tu l’attends.
Rebecca a raison. J’attends ce moment depuis dix ans. Dix longues années de ma vie pendant lesquelles j’ai erré partout sans te trouver dans aucune autre, dix années à tenter d’aimer toutes ces femmes qui ont défilé dans mon lit, toutes celles qui ont trompé leur mari sans que jamais je leur demande de s’enfuir avec moi, et Jeanne. Jeanne que j’ai essayé d’aimer du mieux possible et qui s’est montrée si décevante. J’ai voulu l’aimer comme toi, l’admirer comme toi, la soutenir comme toi, mais elle n’a pas cessé de me repousser, de me mentir, de me trahir. Ce soir c’est elle qui m’a conduit jusqu’à toi, et pour ça je lui serai toujours reconnaissant, mais elle doit te rendre ta place. Rebecca a raison, je dois saisir ma chance.
« Ça me rappelle une histoire de mariage complètement folle… » Je ne l’ai jamais racontée à personne, je ne pense pas que Marc connaisse les détails de la nuit où il t’a jetée dans mes bras, Jeanne non plus, bien sûr. Je peux donc vous la raconter sans craindre que ton mari ne me saute à la gorge, que Jeanne ne fasse une crise de nerfs. Je surveille ton visage à chaque bouchée, à chaque mot. J’espère un signe, une expression, n’importe quoi qui me fera savoir que tu es là, avec moi, sur ce quai de Seine une nuit de mai.
Pourtant une fois encore tu ris, tu sembles suspendue au fil de cette histoire comme le reste de la table, mais je ne lis rien d’autre sur ton visage que du divertissement. Comment peux-tu rester si indifférente ? Pourquoi le récit de cette soirée ne réveille rien dans ta mémoire ? J’entends Diane Tell entonner le refrain de ta chanson préférée, je t’observe murmurer les paroles presque malgré toi, et je ne peux pas croire que tu ne te souviennes pas.
Mai 2010, onze ans avant le dîner
Je sens ta main dans la mienne, et le goût de tes lèvres sur ma bouche. Je t’entraîne dans Paris, nous quittons les quais et je respire de nouveau lorsque tu te remets à me suivre avec un peu d’entrain. Puis ta main devient molle dans la mienne, elle tente de m’échapper. « Pierre. » Je ne me retourne pas, j’ai trop peur que tu veuilles vraiment rentrer. « Pierre, attends. » Cette fois tu ne me laisses plus le choix, tu t’arrêtes. Je me retourne et je lis dans tes yeux ce que je redoute le plus : « Pierre, je ne peux pas faire ça, je suis mariée. » J’ai envie de te dire tout le mal que je pense de ton mari. S’il n’a pas pris soin de toi, c’est sa faute, pas la mienne, ne me punis pas pour avoir fait un mauvais choix – lui. Vis l’instant présent. Que vas-tu faire, rentrer chez toi et te coucher auprès de quelqu’un qui ne t’attend pas ? Ou vivre, enfin. « Fais-moi confiance, Marie, ce qui est en train de se passer n’arrive qu’une fois dans une vie. » Je te sens enfin fléchir, tes digues menacent de rompre, le flot de ton envie de vivre s’engouffre dans les fêlures de ton mariage, fait trembler toutes les barrières que tu as érigées autour de toi.
« Viens. » Sans lâcher ta main, je t’entraîne de nouveau, mais plus doucement cette fois. J’ai compris que je ne devais pas te brusquer. Comment peux-tu me faire confiance si je ne te donne pas un peu de moi ? Tout en marchant, je te raconte Folcoche et Rebecca, je te parle d’Adèle et de ma tante Florence, je te les présente toutes. « Et où sont-elles maintenant ? » Je garde cette partie de l’histoire pour plus tard, mais je suis heureux que tu t’y intéresses. Il est tard, je ne sais pas où t’amener. Nous errons de rue en rue, j’écoute le bruit de tes talons sur les pavés, doux et régulier, lorsqu’une autre mélodie parvient à mes oreilles. Une mélodie horriblement fausse mais qui nous fait sourire tous les deux. Quelques minutes plus tard nous sommes installés à la table d’un karaoké, je commande une bouteille de champagne et tu remplis ton petit papier. Tu as choisi une chanteuse canadienne dont je n’ai jamais entendu parler, une chanson ringarde que tu connais par cœur.
Quelques minutes plus tard, tu te lèves, tu lisses ta robe sur ta taille, sur tes cuisses, tu vides ta coupe d’un trait, tu inspires et comme une reine qui aurait pris le temps de remettre sa couronne en place, tu t’avances d’un pas décidé vers le micro. Les premières notes électroniques résonnent dans la salle, les paroles s’affichent sur l’écran, et c’est à toi.
Moi, si j’étais un homme, je serais capitaine
D’un bateau vert et blanc
Je te regarde sur scène, et je décide de t’aimer toute ma vie.
D’une élégance rare, et plus fort que l’ébène
Pour les trop mauvais temps.
Je sais que tu es la bonne. À part toi, il n’y a que Rebecca qui aurait osé chanter devant tous ces inconnus.
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