Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 8 sur 41

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Le dernier dîner

5. « La Maladie d’amour » – Michel Sardou

« Elle court, elle court, La maladie

 

d’amour. »

 

V ous êtes installés face à la cheminée pour prendre l’apéritif, vous m’attendez pour commencer. Quatre coupes en cristal frémissent de bulles joyeuses sur la table basse, un disque gravite sur le tourne-disque et diffuse un air de jazz que je ne connais pas, une espèce de musique d’ascenseur que tout le monde choisit en fond sonore pour se donner un air smart. Smart. Je déteste ce mot. Je déteste ces gens qui utilisent des mots anglais à tout bout de champ, trop feignants d’en trouver un plus approprié en français, trop contents de ne se faire comprendre qu’à moitié. Marc dirige la conversation, je suis surpris. Je l’imaginais autrement, plus bourru, moins avenant. Tu m’en parlais comme d’une brute sans douceur ; avec les années, tu sembles avoir réussi à en faire ce que tu voulais.

Comme un vieux disque rayé, mes fantômes se sont installés sur un bord du canapé et nous observent, nous épient, nous commentent. Un conciliabule de vieilles sorcières.

– Jeanne a vieilli, tu ne lui réussis pas, mon fils.

– C’est le temps qui passe, c’est tout, c’est comme ça, c’est pas la faute du gamin.

– La pauvre enfant, elle qui était si jolie…

– Si elle n’est pas à la hauteur, ce n’est pas la faute de Pierre, lâchez-le un peu.

Heureusement, Rebecca est là pour prendre ma défense.

Je les mets en sourdine et leurs langues amères ne deviennent plus qu’un bruit de fond étouffé, lointain. Tu es assise face à moi, et je ne parviens pas à détacher mes yeux de ton visage. Tes mâchoires ont perdu cette rondeur enfantine dont j’aimais me moquer, tes boucles d’oreilles s’agitent dans ton cou, ton sourire a retrouvé cette franchise impudique. À côté de toi, Jeanne semble plus fade encore. Je me souviens, pourtant, des premiers instants à ses côtés, du jour où, enfin, quelqu’un m’a sauvé de toi.

Septembre 2013, huit ans avant le dîner

Démoli, je te cherchais encore dans toutes les femmes qui croisaient ma route. Tu avais disparu depuis presque deux ans, et j’étais devenu un boulimique, je consommais les femmes comme on se jette sur le frigo en pleine nuit. À l’aveuglette, sans réfléchir plus loin que ce besoin de remplir ce vide au fond de moi. Affamé d’amour, plus le jour avançait, plus il devenait impératif que je sente un corps contre le mien, que je lise du désir dans les yeux de celle que j’avais décidé de dévorer ce soir-là. J’étais devenu un ogre, un vampire jamais rassasié, je suçais leur sang toute la nuit, me repaissais de leur affection, de leurs gestes tendres et passionnés. Puis au matin, je découvrais ces femmes qui n’étaient pas toi. J’étais d’ailleurs incapable, la plupart du temps, de me souvenir de leur prénom. Elles choisissaient ton côté du lit, le plus souvent. Alors certains matins, les vapeurs de l’alcool combinées aux brumes du sommeil me trompaient encore quelques secondes. Une chevelure qui ressemblait à la tienne, une cambrure qui me rappelait ton dos mince et musclé, et je t’imaginais à mes côtés, enfin revenue. Lorsque je découvrais ce visage étranger, c’était toujours la même déception. Une colère sourde montait en moi, il fallait que cet imposteur quitte cet endroit immédiatement. Et c’est à ce moment-là que je les vomissais. Sans préambule, sans chaleur, je les tirais du sommeil et les renvoyais chez elles, sans les raccompagner. Certaines, fières, quittaient le lit sans un mot, la tête haute. D’autres, blessées, cherchaient des explications, suppliaient pour obtenir des réponses – qu’avaient-elles fait de mal ? Rien. Elles n’étaient pas toi, c’est tout. À la nuit tombée, ma solitude m’envahissait de nouveau et j’écumais, encore, tous les bars, toutes les soirées, comme un toxicomane en manque.

Un jour de septembre, je me promenais rue Saint-Antoine lorsqu’elle est apparue comme une fée. Le vent soulevait la poussière de Paris et nous obligeait à plisser les yeux pour avancer. Les feuilles mortes étaient balayées dans l’air, elles fonçaient sur nous comme des projectiles et reprenaient leur course folle aussitôt leur cible atteinte. Puis l’une d’elles s’est plaquée contre ma jambe. J’avais beau me secouer comme un damné, impossible de m’en débarrasser. Je l’ai saisie par un angle pour la renvoyer dans le vent, et c’est à ce moment-là que le destin a mis Jeanne sur ma route. Du bout des doigts, je ne tenais pas une feuille morte mais celle qui au contraire allait me ramener à la vie. Un petit tract qui annonçait le vernissage des œuvres de Jeanne, mon cœur a fait un bond. Jeanne, juste un prénom. Celui de ce peintre que j’en étais venu à jalouser tant tu l’admirais. Je te voyais parler de son talent, vanter la délicatesse de ses traits, t’émerveiller de l’audace de ses couleurs, et je me consumais de ne pas lire dans tes yeux la moitié de tout cela à mon égard. Tu courais après ses expositions, tu étais capable de traverser des pays entiers pour admirer ses toiles dans des galeries minables, quand pour moi tu rechignais à prendre un métro, préférant déjeuner seule dans ton bureau pour gagner du temps sur ta journée. Qu’avait-elle de plus que moi ? Fallait-il que je me mette à peindre pour te plaire ?

Ce vernissage, en plein Paris, tu ne pouvais pas l’ignorer. Je me souviens avoir fait mine d’hésiter, devant cette affichette, mais j’avais pris ma décision à la seconde où je l’avais vue. J’étais certain de t’y trouver, tout mon corps te réclamait. Ce soir-là, je portais la chemise que tu aimais tant, la bleu ciel. J’avais relevé les manches sur mes avant-bras, je savais l’effet que ça te ferait. Tout était prêt pour nos retrouvailles, j’avais changé les draps, souillés par des corps étrangers, puis j’étais allé acheter du champagne et de quoi prendre le petit-déjeuner. Demain matin, tu serais rentrée à la maison. Dans la nuit, nous aurions mêlé nos corps qui se connaissent par cœur, et au petit matin, sans avoir fermé l’œil, tu quitterais les draps et tu te glisserais dans ma chemise. Tu humerais mon odeur, sur le col, et de ton pas sautillant tu te rendrais dans la cuisine. Tu presserais des oranges, tu ferais griller du pain qui brûlerait un peu, comme chaque fois, et je ne te laisserais plus jamais partir. Tu me dirais combien je t’ai manqué, je te tairais combien je t’ai cherchée.

Ce soir-là, j’ai fait deux fois le tour de la ligne B avant de me décider à descendre du métro, à monter sur le trottoir, à entrer dans la galerie. Je ne voulais pas arriver trop tôt, mais je craignais plus que tout de te manquer. Je savais pourtant que tu partirais la dernière, pour pouvoir rencontrer Jeanne. Je m’attendais à devoir jouer des coudes pour entrer, tu avais construit un tel mythe autour d’elle. Mais lorsque j’ai passé la porte, seuls quelques curieux, amateurs, collectionneurs ou journalistes spécialisés de ces revues d’art que personne ne lit jamais, déambulaient entre les toiles.

Les cheveux tirés vers l’arrière en un chignon serré, un tailleur de grande marque, une broche hors de prix accrochée sur le revers de la veste, celle que je pris d’abord pour l’artiste expliquait à un petit groupe qui buvait ses paroles l’émotion des couleurs, le choix du geste. Alors c’était elle, Jeanne. Cette vieille dame riche. À vrai dire, je ne me l’étais jamais vraiment représentée, je l’imaginais surtout avec des cornes de diable et un visage de démon. Celle que tu m’avais toujours préférée. Éloigné de quelques mètres, je m’étais greffé au petit groupe pour suivre la visite. Quand je te croiserais enfin, au détour d’un tableau, je pourrais te parler de cet arbre qui symbolise la vie, de ce nuage délicatement représenté, de cet orage qui menace dans un subtil mélange de violets et de bleus. Mais après avoir arpenté encore et encore le parquet, tu n’es jamais apparue. Quelle ironie, tu boudais Jeanne quand pour la première fois je posais les yeux sur son travail.

Il était tard, à présent j’errais seul dans la galerie. Jeanne m’avait poliment invité à prendre mon temps, alors je m’étais assis sur une drôle de banquette en velours orange, les yeux perdus dans la peinture de ton idole. Je mordais l’intérieur de mes joues pour retenir ma déception, et au moment où je redescendais les manches de ma chemise sur mes poignets, une femme s’est assise à côté de moi et m’a tendu une coupe de champagne.

« C’est un mauvais mousseux, je garde le vrai champagne pour le jour où quelqu’un en achètera enfin une. » Ses cheveux blonds balayaient ses épaules fragiles, elle avait encore de la peinture sous les ongles, elle sentait la térébenthine. Un pull qui semblait d’une douceur infinie recouvrait ses bras, sa poitrine, son ventre, et donnait envie de la serrer contre soi. Devant mon air idiot, elle s’était sentie obligée de préciser : « Je m’appelle Jeanne, et vous ? » Nous avons parlé un moment, sirotant ce vin amer que seules les bulles, trop nombreuses, trop vives, rendaient buvable. Puis mon appétit d’ogre s’est réveillé. Cette femme, jeune, belle, douce, il me la fallait. Tu n’avais pas daigné te montrer, j’allais te voler Jeanne. Loin du visage de démon que je lui avais prêté, elle était au contraire un ange tombé du ciel, apparue pour me sauver de la solitude dans laquelle tu m’avais encore plongé ce soir-là ; comment avais-tu osé m’abandonner de nouveau ? Jeanne allait réparer ton erreur.

La galeriste au chignon serré avait finalement éteint les lumières, j’avais salué la véritable Jeanne, la félicitant pour le succès de son vernissage. Je me souviens d’avoir plongé dans mes souvenirs pour lui citer quelques expositions auxquelles tu avais assisté, prétendant y être allé moi-même, regrettant de ne pas avoir eu le plaisir de la rencontrer plus tôt. « Mais le hasard fait bien les choses, nous ne devions pas être prêts à nous rencontrer », m’étais-je hasardé avant de la quitter. À la lueur de ses yeux, reconnaissable entre mille, j’ai su dès cet instant que j’avais touché une corde sensible. Pour la première fois depuis des mois, des années, je rentrais chez moi seul ce soir-là, mais heureux.

Jeanne. Il n’y aurait désormais plus qu’elle.

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