Le dernier dîner
13. « Cézanne peint » – France Gall
« Cézanne peint, Et il éclaire le monde
pour nos yeux qui ne voient rien. »
« A lors, Pierre, ce gros poulet, ça te plaît ? » Un frémissement parcourt la table, tu jettes un regard réprobateur à l’intention de Marc. Je remercie ton mari et le félicite pour ce repas, pourtant à chaque bouchée je manque de m’étouffer. J’ai la gorge sèche, l’odeur de cuisson qui émane du four me donne la nausée. J’étouffe dans mon pull, je passe un doigt le long du col pour gagner quelques centimètres autour de ma gorge et me permettre de respirer, sans résultat – ma gorge est serrée de l’intérieur.
Ce goût. Cette odeur. Les souvenirs qui m’envahissent et cette toile, accrochée au milieu de ton salon. Cette toile de Jeanne qui me ramène des années en arrière, si loin que cette partie de ma vie ressemble à celle d’un autre.
Décembre 2014, sept ans avant le dîner
Une nuit d’errance dans Paris, alors qu’aucune inconnue ne m’avait ouvert ses draps et que j’étais encore incapable de rentrer auprès de Jeanne, le hasard m’avait conduit au pied de son minuscule appartement. Au pied de ces cent vingt-sept marches qui menaient aux combles sous lesquels nous nous étions aimés comme dans un roman, où tous les rêves étaient permis. Curieux, j’avais tapé le code à quatre chiffres qui m’avait ouvert la lourde porte cochère, et gravi l’escalier d’un pas faussement tranquille. Qu’allais-je trouver, derrière la porte de l’atelier ? À quoi Jeanne avaitelle occupé cette année ? En montant les marches une à une, je reprenais confiance en cette vie qui nous tendait les bras. Malgré tout Jeanne avait peint, je l’avais vue quitter la maison chaque jour. Enfin, nous allions pouvoir quitter le château et je redeviendrais « celui des débuts », que Jeanne ne cessait d’invoquer chaque fois qu’elle libérait une nouvelle salve de reproches contre moi.
La porte avait émis son grincement habituel lorsque j’avais enfoncé la petite clé dans la serrure et libéré le pêne, l’odeur caractéristique de la térébenthine avait envahi mes narines, et ma main avait tâtonné contre le mur jusqu’à rencontrer l’interrupteur en cuivre. La lumière crue du plafonnier m’avait aveuglé quelques secondes ; par réflexe, j’avais reculé d’un pas à l’extérieur de l’appartement, comme chassé par ce que j’allais bientôt découvrir. Lorsque mes yeux s’étaient enfin habitués à la luminosité soudaine, il m’avait fallu plusieurs minutes avant de prendre conscience de ce qui s’étendait devant moi.
Au milieu de l’unique pièce, le lit, aux draps autrefois froissés par nos ébats, était jonché de tubes de peinture entamés, de pinceaux secs et abîmés, d’empreintes de mains, de doigts, de bras. Des bouts de Jeanne imprimés dans le tissu, immortalisés par la peinture à l’huile. Les tableaux étaient alignés contre les murs comme des condamnés. Souillés de coups de pinceaux rageurs qui recouvraient les traits autrefois doux et lumineux, parsemés de gouttes grossières projetées de colère, certains même déchirés par endroits, les cadavres gisaient là, exposant leurs plaies sans pudeur. Par dizaines, de nouvelles toiles non terminées étaient entassées dans la petite pièce. Des esquisses de visages déformés, de paysages ravagés, aux couleurs fauves et sombres agencées avec violence. Interloqué, j’avais enjambé les palettes, les couteaux à peinture et les pastels gisant çà et là sur le parquet, pour mieux voir ce que mon cerveau refusait de croire. Mes yeux, forcément, devaient faire erreur. Pourtant plus je poursuivais mon inspection, plus j’étais rattrapé par la réalité. Une réalité qui me faisait l’effet d’une locomotive lancée à pleine vitesse droit dans ma direction. Mon cœur avait accéléré ses battements à mesure que la cacophonie de la locomotive s’amplifiait dans ma tête, un épais nuage de fumée s’échappait à présent de la cheminée, une cloche assourdissante s’était mise à retentir, puis le choc. Brutal. Implacable. Définitif.
Jeanne ne nous sauverait pas.
L’impact m’avait courbé en deux. Mon estomac s’était contracté en spasmes violents, j’avais juste eu le temps de rejoindre la minuscule salle de bains pour me jeter la tête la première dans la cuvette des toilettes et me délester du sandwich avalé au volant de ma voiture quelques heures plus tôt. J’avais ensuite passé mon visage sous l’eau froide et c’est là, la vision troublée par les larmes et le flux du robinet, que j’avais aperçu un reste de Jeanne. Posé à même le sol, sur les carreaux froids du carrelage, un tableau avait échappé au massacre. Tragique, lumineux, flamboyant. Survivant.
Allongé sur le sol, j’avais fermé les yeux sur les morceaux de Jeanne éparpillés un peu partout, abandonné mon cœur sur les vestiges de l’espoir d’une vie meilleure, dévalé l’escalier qui menait aux tréfonds de ma nature disloquée, et enfoui ce souvenir dans un recoin de ma mémoire.
Jusqu’à ce soir.
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