Le dernier dîner
2. « Au clair de la lune » – Édouard-Léon Scott de Martinville
« Au clair de la lune, Mon ami Pierrot. »
Février 1985, trente-six ans avant le dîner
–T’ as déjà été amoureuse, toi ? – Je sais pas trop, les garçons, tu sais, c’est toujours pareil avec eux…
Allongés sur le dos dans l’obscurité, Rebecca et moi sommes cachés sous le drap que je retiens avec mes bras au-dessus de nos visages. Rebecca tient dans ses mains la veilleuse solaire que mon oncle lui a offerte pour Noël, sur nos pyjamas d’enfants s’étalent des emballages goût caramel. La pâle lueur de la veilleuse éclaire nos visages ; dans cette ambiance fantomatique nous mastiquons les bonbons qui collent à nos dents et nous font saliver.
J’ai six ans, et Rebecca est ma meilleure amie. C’est aussi ma sœur, c’est pratique, comme ça, elle connaît déjà toute ma famille, je n’ai pas besoin de lui expliquer. Quand j’ai peur de Folcoche, elle comprend. Rebecca aussi elle a peur, mais elle ne le montre pas, jamais. Alors parfois j’oublie, et je me dis qu’elle n’a peur de rien. Folcoche, c’est notre mère, comme dans Vipère au poing. La première fois que j’ai lu ce surnom, Folcoche, j’ai pleuré tellement j’étais soulagé d’apprendre qu’il n’y avait pas que la nôtre, de mère, qui faisait peur à ses enfants. Ensuite, j’ai tourné les pages les unes après les autres jusqu’à la fin du livre, et j’ai décidé de rebaptiser notre mère comme ça. Folcoche, ça lui allait vachement bien. C’était comme un nom de code, un secret. J’ai tanné Rebecca pour qu’elle le lise aussi, elle n’a jamais voulu. Elle disait qu’elle en avait assez d’une dans sa vie, de Folcoche. Mais elle a été d’accord quand même pour qu’on l’appelle comme ça, parce qu’elle me faisait un peu moins peur, du coup.
– Pourquoi c’est pareil avec les garçons ?
– Ils sont tous bêtes, ils ne pensent qu’à la bagarre et au football. Même quand je leur fais un bisou, ils le prennent et s’en vont tout de suite jouer ailleurs.
Rebecca est ma petite sœur, pourtant j’en sais toujours moins qu’elle sur tout. Elle sait comment attraper les bonbons deux par deux sans que Folcoche s’en rende compte, moi, je transpire rien qu’à l’idée de m’approcher de la boîte en métal, j’ai peur que Folcoche ne la referme sur mes doigts. Alors Rebecca en prend deux, elle en met un dans sa bouche et cache l’autre dans sa manche, puis elle les range sous la latte du parquet, celle qu’elle a décollée sous son lit. Et la nuit, quand tout le monde est couché, elle me rejoint sous la couette et elle partage son butin avec moi. Elle est comme ça, Rebecca, elle n’a peur de rien. Même pas d’aller sous son lit en pleine nuit.
– Bah, moi, aucune fille de l’école ne m’a jamais offert un bisou. Si ça arrivait, je tomberais tout de suite amoureux d’elle et je la lâcherais plus jamais, j’aime pas me battre en plus.
– Mais t’aimes le football.
– Ça, c’est vrai, j’aime bien le football. De toute façon, Folcoche me laisse pas apprendre à jouer et les garçons de ma classe, ils sont tous inscrits au club, je suis le plus nul ; c’est pour ça qu’ils me choisissent pas dans leur équipe. Je suis toujours remplaçant. Alors tu vois, je préférerais avoir une amoureuse, je ne veux plus être remplaçant.
Rebecca, c’est la plus belle fille de l’école. Moi, avec mes oreilles en chou-fleur et mes deux pieds gauches au football, je ne suis pas la vedette. Heureusement, je n’ai pas de lunettes. Antoine Petibois, lui, en plus d’avoir des oreilles en chou-fleur et d’être nul au football, il a des lunettes. Et tous les mois il doit les faire réparer parce qu’elles finissent par se casser pile au milieu. Une fois, il a même eu un coquard. Il a dit que c’est parce qu’il avait fait une tête au football pendant la récré, mais moi je sais que c’est pas vrai. Antoine Petibois, il est toujours assis avec moi sur le bord du terrain, lui aussi il est remplaçant. Sauf que moi, comme je n’ai pas de lunettes, je ne prends pas de ballon dans la figure. Ce serait moins drôle. De toute façon, j’ai pas besoin de lunettes, quand j’y vois mal au tableau, je demande à Johanna. Johanna, c’est ma voisine de classe, elle aussi elle a des lunettes. Les verres sont tellement épais qu’on dirait qu’ils dépassent de sa monture. À un moment elle portait un bandeau sur un œil, comme les pirates. C’était marrant. Moi, j’aurai jamais de lunettes.
– T’as jamais fait un bisou à une fille ?
– Bah non.
– Mais tu sais comment on fait au moins ?
– Bah non.
– Bon, si tu veux, je te montre, comme ça, tu sauras.
Rebecca, elle a peur de rien. Rebecca, c’est la plus belle fille de l’école. Mais Rebecca, c’est ma sœur aussi.
– D’accord.
– Ferme les yeux.
– Rebecca ?
– Quoi ?
– J’ai peur.
– T’as peur de tout, de toute façon. Ferme les yeux.
– D’accord.
Je ferme les yeux, et puis mon cœur s’arrête.
– Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
Soudain, il fait froid. À la lumière pâle de la veilleuse, le visage furieux de Folcoche se détache dans l’obscurité. D’une main elle tient le drap qui nous protégeait de la nuit, de l’autre elle nous pointe de son doigt crochu. Je n’ai pas le temps d’en voir plus, je me suis évanoui.
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