Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 22 sur 41

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Le dernier dîner

19. « Confidence pour confidence » – Jean Schultheis

« Confidence pour confidence. »

 

L a voix de Marc est devenue plus rauque, son ton est calme, maîtrisé.

Pourtant, malgré tous ses efforts pour le dissimuler, j’y entends le ressac

de plusieurs années de douleur. Debout sous le porche, nous laissons flotter ses mots entre nous sans que je sois capable d’articuler quoi que ce soit en réponse. Que pourrais-je bien lui dire, « moi non plus, je ne pensais pas le revoir un jour » ? Ce serait vrai, mais pas tout à fait.

Il y a dix ans, je ne me préoccupais pas vraiment de lui. Marc n’était qu’un obstacle entre toi et moi, il n’était pas une vraie personne. D’ailleurs, je ne sais même pas pourquoi ce soir il utilise le mot « revoir », nous n’avons jamais été présentés. Je l’ai souvent observé, comme un concurrent jaloux, mais je n’ai jamais soupçonné qu’il connaissait mon existence. Après ta disparition, comme si sa présence allait me ramener à toi, j’avais commencé à le chercher parmi les inconnus, lui aussi. J’étais certain de le revoir un jour, fréquentant vos endroits préférés avec une autre. J’étais certain que Marc était ce genre d’homme, celui dont la trajectoire ne dévie jamais quelle que soit la femme à son bras. Pourtant, il avait disparu aussi subitement que toi. Étrangement, jusqu’à ce soir je n’avais jamais imaginé que vous ayez pu vous échapper ensemble, vous partagiez si peu de choses.

Je porte une nouvelle cigarette à mes lèvres et j’en offre une autre à Marc, qui la refuse.

« Je te tolère à ma table ce soir pour protéger Marie, pour ne pas avoir à lui expliquer pourquoi j’ai mis ses invités à la porte, mais je veux que tu avales ton dessert en quatrième vitesse et que tu sortes de ma maison. »

La voilà, la brute que tu m’avais décrite. Lui non plus n’a pas changé, et il dévoile enfin son jeu. Son ton est resté calme, mais sa colère explose par tous les pores de sa peau. Ses mâchoires sont contractées, ses doigts sont serrés autour de son verre. Pourquoi devrait-il expliquer à Marie qu’il ne veut pas de son ancien amant à sa table ? Marc observe mon air perplexe et un rire douloureux lui échappe.

« Alors tu n’es vraiment pas au courant ? » Au courant ? Au courant de quoi ? Tu es revenue d’entre les morts en ouvrant la porte sur ce dîner, et depuis tout m’échappe. J’ai envie de le secouer, avec son air supérieur, ses phrases énigmatiques et son whisky dégueulasse. Si j’en avais le caractère et la force, j’enfoncerais mon poing dans son visage parfait jusqu’à ce qu’il lâche le morceau. Qu’a-t-il fait pour t’obliger à me quitter, il y a dix ans ? Qu’a-t-il fait pour que ce soir tu sois si indifférente à ma présence ? Marc termine son verre d’un trait, il secoue la tête et s’explique enfin.

« N’attends rien de ce dîner, Pierre, elle t’a oublié, tu es sorti de sa mémoire comme si son cerveau avait choisi de t’éliminer de nos vies. » Il marque une pause pendant laquelle je lui tends de nouveau une cigarette, cette fois il la saisit.

« Elle avait laissé son alliance sur la table de la cuisine ce soir-là, avec un mot qui disait seulement : Je suis désolée, je t’aimerai toujours. »

Ce genre de déclaration, ça te ressemble bien. Marc tire une longue bouffée et disparaît derrière un nuage de fumée qui s’échappe de sa bouche, de son nez.

« Quand je suis arrivé à l’hôpital, le médecin m’a expliqué qu’elle s’était endormie dans sa voiture. En plein mois de décembre et maigre comme elle était, il y avait peu de chance pour qu’elle s’en sorte. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point elle avait maigri, avant de la voir allongée là, avec sa perfusion dans le bras et ses tuyaux dans le nez, j’avais entendu le mot coma mais elle avait juste l’air de dormir. Morte de froid. Comme les sans-abri ou les alpinistes. C’était insensé. »

Marc secoue la tête comme s’il avait encore du mal à y croire.

« Elle a mis trois jours à se réveiller, les pires de ma vie. Pendant trois jours je suis resté là, à attendre qu’elle revienne, et je ne savais même pas si c’était moi qu’elle voulait trouver en ouvrant les yeux. Quand elle s’est réveillée, les médecins m’ont dit qu’elle allait devoir tout réapprendre. Marcher, parler, manger. Et tout est revenu, sauf toi. »

J’entends la satisfaction derrière ces deux derniers mots.

« Reste loin d’elle, Pierre. Tu as déjà failli la tuer une fois. »

Marc rentre dans la maison, et referme la porte derrière lui.

J’ai écouté sans rien dire, en fumant. Je me souviens de ce soir-là. Ce dernier soir avant que tu ne disparaisses. Tu m’avais dit que tu allais quitter ton mari, et je t’avais traitée de menteuse. Tu m’avais appelé des dizaines de fois, tu avais sonné chez moi, aussi. Je n’avais pas répondu, j’étais trop en colère contre toi. J’avais éteint mon téléphone, débranché la sonnette, et j’étais allé me coucher. Le lendemain, tu t’étais évanouie dans la nature.

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