Le dernier dîner
9. « Quand on arrive en ville » – Daniel Balavoine
« Quand on arrive en ville, Tout le monde
change de trottoir. »
Mars 1999, vingt-deux ans avant le dîner
–P ierre ? Pierre, il faut que tu te réveilles, c’est important.
Rebecca s’est glissée sous ma couette, elle chuchote et me secoue en même temps. Je me tourne pour lui échapper, mais elle continue de plus belle. J’entrouvre les yeux, il fait nuit dans ma tour, Rebecca ne vient jamais dans cette partie du château. Pourtant, c’est bien sa voix qui insiste dans mes oreilles. Je capitule.
– Je suis réveillé.
– Pierre ?
Elle marque une pause pour être sûre d’avoir toute mon attention, puis reprend :
– Je crois que Folcoche est rentrée.
Mon cerveau se met immédiatement en branle. Le silence du château est devenu plus épais, la nuit plus noire, l’air est plus lourd. Je m’enfonce sous la couette aux côtés de Rebecca :
– Pourquoi tu dis ça ?
– Je l’ai vue.
– T’as pas plutôt fait un cauchemar ?
– Non, je l’ai vue, je te dis.
Nous restons sous la couette encore un moment, conscients que la vie telle que nous la connaissions vient de prendre fin.
– Rebecca ?
– Oui ?
– C’était bien, la vie tous les deux.
– Oui.
Nous respirons au même rythme. Nous sommes adultes maintenant ; pourtant, sous cette couette, en haut de la tour, nous avons huit et dix ans de nouveau.
– Qu’est-ce qui va se passer ?
– Dors, on verra demain.
Et la tête enfouie dans les cheveux de ma sœur, je finis par m’endormir. Lorsque je me réveille, Rebecca n’est plus là et Folcoche nous attend dans la cuisine. Richissime Richard ne rentrera pas, il a trouvé une femme plus jeune, plus belle, au country-club de Zanzibar.
– Une espèce de pute comme toi.
Folcoche agite sa cigarette vers Rebecca, il est huit heures du matin, le cendrier déborde. Je ne l’avais pas revue depuis plusieurs années, elle a une sale tête. Rebecca aussi a les traits tirés, mais ça, c’est à cause de Folcoche. Et de moi. Je sais que Rebecca m’a veillé toute la nuit. Je dois partir à la fac, quitter cette maison. Je traverse la cuisine et ferme les yeux une seconde devant la carte postale toujours aimantée au frigo, j’adresse une prière silencieuse vers le plafond. S’il vous plaît, faites qu’elle s’en aille. Puis je me sers un verre de jus d’orange et je déguerpis en vitesse.
En une nuit, nous sommes redevenus de petits insectes nuisibles. Je ne joue pas assez au tennis, je mange trop, je ne lis pas assez, je respire trop fort, je ressemble à mon père, ce bon à rien qui a déguerpi comme un lapin, ce lâche émasculé. Rebecca est devenue trop jolie, trop femme, elle rappele à Folcoche l’humiliation de sa rupture encore trop récente, le temps qui passe et sa vie ratée. Heureusement, au prétexte d’aider ma mère à remplir le frigo, étendre le linge ou surveiller le travail du jardinier, Adèle s’est mise à rôder de plus en plus souvent dans la maison, imposant sa présence souvent jusqu’au dîner. Elle rappele Folcoche à l’ordre quand Rebecca ne devient plus qu’une traînée, et moi sa plus grande déception.
– Tout donné, je vous ai tout donné, j’ai sacrifié les plus belles années de ma vie pour vous !
– Tais-toi, va, tu vois pas que tu les as suffisamment abîmés, tes pauvres gosses ? Avale ça et va te coucher, qu’on t’entende plus jusqu’à demain.
Chaque soir depuis son retour, Adèle pose devant ma mère deux cachets bleus et un verre d’eau. Sous son autorité, Folcoche avale ses pilules et nous lance un regard mauvais en traînant ses écailles de dragon jusqu’à sa chambre.
Chaque soir depuis son retour, je quitte la cuisine sans dire un mot, et je monte dans ma tour, là où personne ne vient me déranger. Adèle et Rebecca restent plus tard, je les épie parfois depuis ma fenêtre. Si je me penche suffisamment loin à l’extérieur, je peux les observer sur le canapé du salon. Rebecca secouée de spasmes, et Adèle qui hausse inlassablement les épaules. Je l’entends d’ici : « C’est tout, c’est comme ça. »
Et puis le mari de Florence est mort, celui qui avait offert à Rebecca la veilleuse solaire qui avait illuminé nos nuits d’enfants, et Florence n’a plus quitté Adèle d’une semelle. Il lui a fallu quelque temps pour s’habituer à notre routine éclatée, à notre famille abîmée, mais elle a fini par s’y faire. Le soir, depuis ma fenêtre, ce n’est plus le corps de Rebecca que j’observe, secoué de spasmes, mais celui de Florence.
C’est à ce moment-là, je crois, que le cœur de Rebecca est devenu complètement sec. Devant ce trop-plein de sentiments, cette usine à larmes et à morve qu’était ma tante. Je crois qu’elle représentait pour Rebecca le plus haut stade de la déchéance humaine, de l’abandon de toute dignité, une espèce de limace trop grasse, tantôt couverte de sueur, les joues rosies et le souffle court d’avoir traversé la maison, tantôt luisante de tout ce que son visage pouvait évacuer de liquide et gluant par ses yeux et ses narines. Moi, j’étais fasciné de la voir s’exposer ainsi, sans protection. Florence était un sumo dans notre monde de ninjas. Un mollusque parmi les oursins. Ses émotions, aussi fulgurantes qu’envahissantes, prenaient toute la place dans notre maison mais elles avaient pour mérite d’étouffer les attaques de Folcoche.
Folcoche était rentrée, et la Terre ne s’était finalement pas arrêtée de tourner.
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