Le dernier dîner
32. « Je l’aime à mourir » – Francis Cabrel
« Moi, je n’étais rien et voilà
qu’aujourd’hui, Je suis le gardien du
sommeil de ses nuits, Je l’aime à mourir. »
Octobre 2002, dix-neuf ans avant le dîner
–E lle n’a même pas l’air de nous voir, détends-toi, frangin. – Je sais ce que j’ai vu dans ses yeux, Reb, on ne devrait pas rester ici.
– Et tu veux qu’on aille où, Pierre ?
Rebecca ne m’appelle jamais par mon prénom, elle-même semble surprise de l’avoir prononcé.
– Pardon, mon Pierrot, excuse-moi.
Elle pose une main sur mon bras et je lui fais signe que ce n’est rien.
– Moi aussi elle m’inquiète cette fois, mais regarde-la, que veux-tu qu’elle nous fasse ?
Rebecca tend la main vers la silhouette décharnée de Folcoche qui traverse la salle à manger, ses yeux sont perdus dans le vide, ses pieds traînent sur le sol.
– Si tu veux mon avis, frangin, on a enfin l’occasion de vivre une vie normale, on devrait en profiter.
Rebecca quitte la table de la cuisine et vide le lait de ses céréales dans l’évier. Depuis notre retour, elle ne mange plus que ça. Je la regarde quitter la pièce, ses genoux sont devenus saillants au milieu de ses jambes de sauterelle, elle a maigri. Je me demande ce que Richissime Richard lui a fait, quelque chose s’est éteint dans ses yeux.
Je quitte la cuisine à mon tour, encore quelques mois et je serai enfin diplômé, je pourrai quitter cet endroit de malheur et construire ma propre famille. Chez moi, il y aura une chambre pour Rebecca. J’aimerais habiter près d’Adèle et de Florence, aussi. Je lui rendrai visite, le dimanche après-midi, mes enfants joueront dans son jardin et elle leur coupera les cheveux, dans sa cuisine. Ma femme aura préparé un gâteau pour Florence, et nous prendrons le goûter tous ensemble, avant d’aller saluer Adèle.
Mes enfants pourront jouer au football et aux billes, ils feront du vélo dans la maison s’il pleut. Ils ne mangeront pas de soupe orange et ne craindront jamais qu’on referme un piano sur leurs doigts, leur mère les emmènera à l’école tous les matins, et j’irai les chercher le soir. Ou l’inverse. Nous irons à l’aquarium, je les emmènerai voir des dauphins et des orques, des otaries jongler avec un ballon sur leur nez. Ils seront couverts de cadeaux pour leurs anniversaires, je me gaverai de bonbons et de soda avec eux, pour m’endormir tordu de douleur d’avoir mangé trop de sucre, moi aussi.
La journée est terminée, je rêve à cette vie qui m’attend en passant le portail du château. Je ferme les yeux pour graver dans ma tête ces images de bonheur, qui m’aident à supporter l’odeur de tabac, le tintement de Folcoche et cette tension, qui s’est installée au creux de mon ventre. Les paupières toujours closes, j’inspire profondément pour graver en moi les odeurs de cette soirée d’automne, et le bruit du vent dans les arbres. Je me remémore la vie au château, sans Folcoche. Il n’y avait alors que Rebecca et moi, et les autres autour. Mais lorsque j’ouvre les yeux, je comprends que ce temps-là est derrière nous et qu’il ne reviendra jamais.
La voiture de Richissime Richard est garée quelques mètres plus loin.
Je dois rassembler toutes mes forces pour obliger mes jambes à ne pas faire demi-tour, et courir jusque chez ma tante Florence pour me réfugier dans ses couvertures en crochet. J’avance vers les marches du perron, je veux continuer à croire que Richissime Richard est revenu pour Folcoche, qu’il va repartir avec elle et l’emmener loin de nous, loin de Rebecca. Je contourne la voiture, et j’entre prudemment.
À l’intérieur, tout est aussi sombre et silencieux que d’habitude.
– Rebecca ?
Je l’appelle en traversant la cuisine, elle ne me répond pas. Depuis notre retour au château, Rebecca m’attend toujours dans la cuisine. Mais pas ce soir. D’habitude, elle avale un énième bol de céréales, je réchauffe un plat au micro-ondes, et nous montons nous réfugier dans ma chambre. Mais pas ce soir.
Je tends l’oreille, à la recherche du tintement de Folcoche, je ne l’entends pas non plus. Ce soir, on dirait que je suis seul au château et cette idée me glace le sang.
Rebecca ne peut pas être partie, elle sait à quel point Folcoche me fait peur, à quel point ce château me fait peur. Où est passé Richissime Richard ? Qu’est-il revenu faire ici ? J’attends quelques minutes, une heure peut-être, pétrifié dans ma tour. Dans ma poitrine, mon cœur refuse de se calmer. Chaque fois que je ferme les yeux, les billes jaunes enfoncées dans les orbites de Folcoche me fixent, me hantent. Je m’approche du haut de l’escalier, je suis incapable de descendre, alors j’appelle encore :
– Rebecca ? Rebecca ! Je suis inquiet !
Seul le silence me répond. Épais. Lourd. Inquiétant. Je traverse ma chambre de long en large, et je me promets de ne plus jamais laisser Rebecca seule ici. Désormais, elle m’accompagnera partout. Je la forcerai s’il le faut, mais je ne la laisserai plus jamais seule ici avec Folcoche. Et si elle lui avait fait du mal ? Je me souviens du jardinier, et de la carabine. Je chasse cette idée et je tente de retrouver mon calme en inspirant profondément l’air vicié du château. Mais où est passé Richissime Richard ?
Je me suis finalement allongé sur mon lit, dans le creux du matelas, là où les lattes sont cassées et où Rebecca a imprégné son odeur sur l’oreiller. La nuit est tombée, je commence à somnoler. Mon ventre se tord et gronde sous mon tee-shirt, j’ai faim mais je ne suis pas assez courageux pour descendre jusqu’à la cuisine. J’attends Rebecca.
Je commence à m’endormir lorsqu’un claquement de portière me réveille en sursaut. Je me lève d’un bond et me jette à la fenêtre, soulagé de savoir que Richissime Richard est rentré. Le cerveau encore embrumé par la peur et le sommeil, il me faut quelques secondes avant de comprendre ce qui se déroule quelques mètres plus bas.
Richissime Richard charge plusieurs valises dans le coffre de sa voiture, sur le siège avant une femme patiente calmement. Je plisse les yeux pour mieux voir ; pour la première fois, je suis jaloux d’Antoine Petitbois et de ses lunettes. Dans l’obscurité, j’ai du mal à distinguer plus qu’une épaule, une silhouette mince, et un poignet rempli de bracelets qui scintillent dans la nuit.
Un poignet rempli de bracelets. Folcoche !
Mon cœur explose dans ma poitrine, Richissime Richard est venu pour reprendre Folcoche ! Cette fois, je me sens le courage de mille hommes. Richissime Richard nous a libérés de ce cauchemar, il l’a éloignée de nous pour de bon ! Je vois Rebecca danser sous mes yeux, danser dans le salon, danser dans la cuisine lorsque je lui annoncerai que Folcoche est partie. De nouveau, il n’y aura plus qu’elle et moi. La maison que j’imaginais pour nous se reconstruit sous mes yeux ; dans le jardin, mes enfants font du vélo, et nous sommes enfin heureux.
Richissime Richard a sorti Folcoche de cette maison, enfin elle ne me fait plus peur. Je traverse ma chambre, je dévale l’escalier de ma tour et je traverse le salon en courant, en appelant Rebecca comme un fou. Tout ça ne sera vraiment réel que lorsque je lui aurai annoncé la nouvelle. Folcoche est partie !
Je me rue dans la cuisine, et comme un lapin pris dans les phares d’une voiture en pleine campagne je me fige sous la lueur tremblotante du plafonnier. Je me ratatine, ma tête rentre dans mon cou et mes épaules se voûtent comme pour me protéger de ce qui vient de me frapper. Folcoche est assise à table, elle mélange des céréales dans un bol de lait. À tâtons, sans geste brusque, je recule jusqu’à sentir le mur poisseux sous mes mains, contre mon dos, et j’observe Folcoche sans bouger. Quelque chose heurte mon cerveau, comme une incohérence sur laquelle je ne parviens pas à mettre le doigt. Sous la lumière jaune de la cuisine, Folcoche remue calmement sa cuillère dans son bol, dont seul le cliquetis vient briser le silence. Étrangement, je reconnais un peu de Rebecca dans cette scène. Mon attention est attirée à l’extérieur, j’entends des voix et un tintement familier.
Un tintement familier.
Mes yeux affolés scrutent les poignets nus de Folcoche, c’est impossible. Dehors, le tintement continue, ce bruit de chaînes qui m’épouvante depuis des semaines. Je longe le mur de la cuisine jusqu’à la porte, et je reprends ma course folle à l’extérieur. Je longe les murs du château, la voiture de Richissime Richard a déjà démarré. Ses phares éclairent le portail d’une lumière bleue et me peignent de rouge, je cours derrière elle pour tenter de rattraper Rebecca.
Rebecca. Assise sur le siège passager aux côtés de Richissime Richard, elle laisse son avant-bras dépasser de la fenêtre ouverte. Elle tient entre ses doigts une fine cigarette, et fait tinter les bracelets de Folcoche qui décorent désormais son poignet lorsqu’elle plie son coude pour tirer une bouffée. Nos regards se croisent dans le rétroviseur, Rebecca jette son mégot dans l’allée et referme la fenêtre.
La voiture disparaît dans la nuit, Rebecca est partie.
Debout dans l’allée, j’attends que Rebecca fasse demi-tour. Qu’elle revienne me chercher, qu’elle me choisisse, moi. Qu’elle enlève ses bracelets qui me font peur, qu’elle ne ressemble pas tant à Folcoche. Mais la réalité m’enveloppe et me glace le cœur. Je frissonne, il me faut pourtant encore un peu de temps pour rassembler les morceaux de moi éparpillés partout avant de pouvoir rentrer. Cette nuit, je vais dormir seul au château, avec Folcoche. Je ne sais pas si j’en suis capable, pourtant je n’ai pas le choix. À présent, mon corps est parcouru de spasmes, des étoiles dansent devant mes yeux. Je dois rentrer, me réchauffer, me reposer.
La lumière de la cuisine est toujours allumée, j’entre prudemment en espérant que Folcoche ne remarquera pas ma présence. Je suis soulagé lorsque je découvre qu’elle n’est plus installée à table. Son bol est renversé, des céréales bleues sont éparpillées partout sur la toile cirée, baignent dans le lait, je n’ai pas assez de force pour tout nettoyer ce soir. Je m’apprête à quitter la pièce lorsqu’un râle hérisse mes poils sur mes bras.
Sous la table, le corps desséché de Folcoche se tord de douleurs dans un bruit diabolique. Je m’approche mais je ne peux pas la toucher, c’est au-dessus de mes forces. Des gouttes de lait tombent une à une sur son visage, les céréales qu’elle n’a pas avalées forment une mousse épaisse dans sa bouche. Je réalise alors qu’il ne s’agit pas de céréales, je reconnais les pilules qu’Adèle distribuait à Folcoche avant d’aller dormir, les seules qui mettaient fin à ses assauts et nous laissaient un peu de répit.
Je suis pétrifié devant sa bouche mousseuse et ses yeux révulsés, je sais pourtant ce qu’il me reste à faire.
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