Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 40 sur 41

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Le dernier dîner

37. « Si maman si » – France Gall

« Si maman si, si maman si, Maman, si tu

voyais ma vie. »

 

« M ais, Pierre, nous sommes au milieu de la nuit ! » Rose-Marie fait barrage de tout son corps devant le comptoir des infirmières. « Il faut que je la voie, Rose, je t’en prie, rien qu’une minute. Je ne réveillerai personne, je te le jure, tu me connais. » Les poings vissés sur ses hanches, elle hausse un sourcil en étudiant mon visage. « Tu as mauvaise mine, mon garçon. » Je le sais, j’ai juste besoin de la voir, de lui parler, même si elle ne me répond pas. Rose-Marie reste silencieuse encore quelques secondes, je peux presque entendre les pensées qui se bousculent dans sa tête. Elle mène l’établissement à la baguette, de jour comme de nuit. Elle connaît chaque résident et chaque membre de leur famille, elle connaît leur plat préféré, leur émission préférée, et elle sait qu’elle déteste les visites.

« Je ne peux pas t’autoriser à aller la voir, Pierre, c’est interdit tu m’entends ? » Rose-Marie pointe un doigt autoritaire vers mon visage, mais au lieu de se rapprocher de moi pour me forcer à battre en retraite vers le parking, elle recule au contraire et s’éloigne à petits pas. « Je vais aller me chercher un café dans la machine là-bas, tu vois ? » Rose-Marie me désigne un couloir infini, qui s’enfonce dans les entrailles noires du bâtiment. Je crois que je commence à comprendre, je hoche la tête doucement en joignant les deux mains devant moi pour la remercier silencieusement. Rose-Marie se retourne, je n’aperçois plus que son large dos qui s’éloigne, et sa voix qui m’adresse une dernière recommandation : « Que je ne te vois plus traîner par ici quand je reviendrai ! »

Mon reflet est impitoyable sous les néons de l’ascenseur. Durant les quatre étages que dure mon ascension, j’examine ma mine fatiguée, les rides qui se creusent au coin de mes yeux, de ma bouche. Bing. Le tintement m’indique que je suis arrivé, les portes s’ouvrent sur le couloir endormi.

Je parcours en silence les quelques mètres qui mènent à la porte de sa chambre, je ne frappe pas, c’est inutile. J’entre doucement, ses draps bruissent quand elle remue pour essayer de faire face à l’intrus qui vient perturber son sommeil, qui vient perturber sa vie faite d’habitudes calibrées. Le réveil, chaque jour à la même heure, puis la toilette. Les séances de kinésithérapie pour éviter que sa peau ne meure avant elle, et ensuite le déjeuner, en bouillie pour qu’elle puisse l’avaler. Le repos, la télévision qui braille toute la journée pour la divertir. Le dîner, liquide lui aussi. Puis enfin ses médicaments, et la brume du sommeil qui l’emporte jusqu’au lendemain.

La garder ici depuis tant d’années me coûte une fortune mais je ne suis toujours pas prêt à la laisser partir. Après tout, désormais, elle est ma seule famille. Je m’assieds dans le fauteuil, près de son lit, et je l’observe. Sa respiration tranquille est assistée par le masque à oxygène qui recouvre son visage. Je m’approche d’elle, je le lui retire doucement pour que nous puissions nous voir, je le lui remettrai en partant et elle pourra replonger dans le sommeil. Pour la première fois de toute ma vie, elle ne me fait plus peur. Allongée dans ce lit, je sais qu’elle ne peut plus me faire de mal, je peux enfin l’aimer.

Je me rassieds au fond du fauteuil, d’ici je peux mieux la voir.

– Bonjour, maman.

Elle ne me répond pas, bien sûr. Seuls des râles, des sons gutturaux, des feulements sortent de sa gorge depuis cette nuit où Rebecca est partie. Elle n’a plus que moi, et moi je suis coincé ici, avec elle, avec le souvenir de sa voix qui me hante. Son corps survit grâce à des ordinateurs, des pompes et des tuyaux auxquels elle est raccordée en permanence. Son esprit, lui, est toujours là. Vif, cruel et acéré. Heureusement, depuis le choc de sa tête contre le carrelage de la cuisine, cette nuit-là, son cerveau refuse d’actionner sa langue fourchue. Plus aucun de ses mots tranchants comme des rasoirs ne peut sortir de sa bouche, ils restent coincés dans sa tête, à tournoyer dans son esprit malade. Les médecins ont parlé d’une veine qui aurait éclaté avec le choc, répandant son venin partout dans sa tête. Assez pour la priver de tout ce qui me faisait peur, trop peu pour en finir. C’est à moi de décider si elle doit continuer à vivre ou mourir, mais j’ai décidé depuis longtemps de ne pas faire ce choix. Folcoche me hante toujours, mais la vie m’a donné une autre chance, une autre mère, qui ne me terrorise plus. Je crois que notre nouvelle relation me convient mieux que celle que nous avions auparavant, elle n’est plus un monstre. Elle est seulement malade.

– J’ai dîné chez Marie ce soir, avec Jeanne.

Elle émet un son caverneux, je poursuis.

– C’est terminé pour de bon, avec toutes les deux. Mais ne t’inquiète pas, je vais bien, je vais toujours bien.

Elle commence à s’agiter, les moniteurs autour de moi accélèrent le rythme. De toute façon, il est temps pour moi de partir, Rose-Marie va reprendre son poste et je lui ai promis d’avoir disparu à son retour. Je replace le masque à oxygène sur son visage, elle s’apaise enfin et les moniteurs reprennent un rythme laconique.

– J’essaierai de revenir bientôt, bonne nuit, maman.

Je quitte la chambre sans bruit, l’accueil est encore désert, Rose-Marie ne regrettera pas de m’avoir fait confiance. Je traverse les portes automatiques et je disparais dans la nuit.

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