Le dernier dîner
33. « Je suis venu te dire que je m’en vais » – Serge Gainsbourg
« Je suis venu te dire que je m’en vais, Et
tes larmes n’y pourront rien changer. »
Décembre 2011, dix ans avant le dîner
J e suis devenu accro, drogué à ce pouvoir que tu me laisses avoir sur toi.
En quelques mois seulement, l’équilibre de mon monde s’est inversé. Je
ne suis plus l’amoureux transi qui te laisse disposer de lui au gré de tes envies et de ton emploi du temps. Désormais, c’est moi qui mène la danse. J’accélère la cadence, je change de rythme, je te fais tournoyer sur toi-même et sans prévenir je te projette vers le miroir qui te renvoie ton image pathétique. Tu as maigri, tes joues ont enfin cessé de m’attendrir.
Rebecca est fière de moi, Folcoche aussi, pour la première fois. De leur côté, Adèle et Florence ne se prononcent pas.
– Si tu es heureux, gamin, c’est tout ce qui compte.
Florence, elle, ne cesse de renifler. Ses sentiments m’agacent, sa sensiblerie m’écœure. Comment a-t-elle pu survivre toutes ces années en se montrant si faible ? Je me suis enfin réveillé, je me sens puissant et ce pouvoir me fait me sentir vivant.
Je ne sais même plus si j’attends quoi que ce soit de toi. Je me nourris de ta témérité à me vouloir, de tes efforts déraisonnés pour me plaire, de ta souffrance que je maîtrise. Je me suis consumé d’un amour infini pour toi, et tu me le rends enfin au centuple.
Noël approche, et le château est devenu glacial. Il n’y a pas de sapin dans le salon, pas de guirlande lumineuse accrochée dans l’escalier, pas de lait de poule dans le frigo ni de cookies dans le four. Il n’y a que moi et cette immense maison remplie de vide, je n’occupe que ma tour, par habitude et parce que je m’y sens chez moi.
Allongé sur mon lit posé à même le sol, j’imagine à quoi vont ressembler tes vacances. Dans quelques jours, tu vas rejoindre ta famille. Tu m’as juré que tu partais seule mais je ne te crois pas, je vous imagine déjà, ton mari et toi. Vous porterez des pulls assortis, vous partagerez un repas animé, les enfants courront partout autour de la table et ta sœur devra les envoyer jouer dans leur chambre, mais ils n’en feront qu’à leur tête. Vous boirez du champagne, mangerez du saumon, du foie gras peut-être, tu n’auras plus faim dès l’entrée. Et à minuit, lors de la distribution des cadeaux, tu te souviendras qu’il est ta famille et tu décideras de reprendre le cours de ta vie. Cette vision m’est insupportable. Je veux que tu le quittes. Je veux être à ton bras pour Noël, et je le veux maintenant. Je veux que ta famille m’aime comme un frère, comme un fils, je veux qu’ils m’accueillent comme celui qui t’aura libérée de ce mariage qui ne te rendait pas heureuse, et qui t’aura enfin offert le bonheur.
« C’est impossible. » Tu n’as que ce mot à la bouche depuis que je t’ai annoncé vouloir partir avec toi pour Noël. Tu pars avec lui, à présent j’en suis sûr, c’est la seule explication. Tu me jures que non, tu pleures, tu me supplies de te croire mais je sais que tu mens. « Tu ne m’aimes pas, alors ? » Tu me contredis encore, tu tentes de me rassurer mais je n’en ai pas besoin, je voulais juste que tu dises oui, que tu montres un peu d’enthousiasme au lieu de cette panique que je lis dans tes yeux chaque fois qu’il s’agit d’avancer avec moi.
« Pierre, essaie de comprendre, je viens à peine de le quitter, tout est arrivé si vite. » Si vite ? Cela fait des mois, plus d’une année que j’erre dans l’ombre de ton mariage, que j’attends que tu ouvres les yeux, que tu prennes soin de moi comme tu prends soin de lui. Mais puisque tu t’entêtes, tu ne me laisses pas le choix.
Je te demande de partir, tu t’accroches à mes bras, à mon torse, à mes vêtements, comme si ta vie en dépendait. « Je t’en prie, Pierre, ne fais pas ça, je n’ai pas fait tout ça pour rien, laisse-moi encore un peu de temps. » Je veux que tu me lâches. Si tu ne veux pas m’aimer, d’autres le feront pour toi. Tout est devenu si lourd, si difficile avec toi. Tu pleures, tu suffoques, tu ressembles à ma tante Florence.
Je te regarde et je ne ressens plus rien, ni l’amour de nos débuts ni la pitié de tes premières larmes. Te voir souffrir ne me fait plus mal. Je me dégage de ton étreinte et je t’abandonne là, sur le trottoir où je te verrai pour la dernière fois.
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