Le dernier dîner
38. « Non, je ne regrette rien » – Édith Piaf
« Non, rien de rien, Non, je ne regrette
rien. »
J e conduis en silence depuis des heures. Les mains posées sur le volant, mon regard est fixé sur les lignes blanches qui défilent sur le bitume, je me concentre pour ne pas laisser la fatigue tomber sur mes paupières. La circulation est fluide sur l’autoroute, je ne pense à rien d’autre qu’aux kilomètres qui défilent.
Vous aussi, vous êtes calmes et silencieuses depuis notre départ. Rebecca à mes côtés, Folcoche, Adèle et Florence à l’arrière. Je vous observe, vous, les quatre femmes de ma vie, invisibles fantômes qui vivent en moi. Nous avons fait erreur ce soir. Marie, une fois encore, m’a brisé le cœur. Heureusement, je suis plus fort maintenant, mes yeux restent secs, Marie ne me détruira pas une autre fois.
Je roule sans prêter attention à la direction, je veux juste m’éloigner le plus possible de Paris. À ma droite, Rebecca regarde le paysage défiler par la fenêtre. Les premières lueurs de l’aube commencent à éclaircir la campagne, la pluie a cessé depuis longtemps, c’est un nouveau jour qui commence. Je passe une main sur mon visage, ma barbe naissante râpe contre ma paume, je descends ma fenêtre de quelques centimètres et j’allume la dernière cigarette de mon paquet. J’avise le briquet que je tiens entre les doigts, celui avec lequel Marie a allumé les bougies de son salon, je le jette de toutes mes forces à l’extérieur. Je ne veux plus rien d’elle.
– Tu devrais faire une pause, frangin.
La voix de Rebecca me ramène à la réalité, elle me désigne une sortie à quelques kilomètres. Elle a raison, j’ai besoin de me reposer et je n’ai plus de cigarettes. Encore quelques minutes et j’enclenche le clignotant, je jette un œil dans le rétroviseur, Adèle et Florence se sont endormies l’une contre l’autre, Folcoche regarde, elle aussi, le paysage défiler. Elle se tient du même profil que Rebecca, son nez est fier, son menton volontaire, ses cheveux impeccables encadrent son visage épargné par le temps. Leur ressemblance est si prononcée, je ne le dirai jamais à Rebecca. J’emprunte la bretelle de sortie, je ralentis doucement, Adèle et Florence se réveillent.
– Petit-déjeuner !
J’essaie d’être jovial mais le cœur n’y est pas, Adèle et Florence m’adressent un sourire triste. Elles savent que j’ai le cœur en vrac, je suis de nouveau seul au monde.
Le village est minuscule, l’unique restaurant-bar-tabac se trouve au rez-de-chaussée de l’unique hôtel, en face de l’unique église et entre l’unique boulangerie et l’unique pharmacie. Je gare ma voiture sur l’unique parking du centre-ville, les premiers badauds avisent ma berline de luxe d’un drôle d’œil. Je relâche ma nuque sur l’appuie-tête, je ferme les yeux avant de sortir dans la fraîcheur du matin, juste une seconde pour reposer mes paupières lourdes. Je suis réveillé une heure plus tard par deux petits coups frappés doucement contre la vitre, j’ouvre les yeux, je suis ébloui par le soleil. Entre les rayons une silhouette se détache, un joli visage, un sourire angélique, des cheveux blonds entourés par un halo de lumière. Je me demande une seconde si je suis mort et enfin arrivé au Paradis, lorsque mon ange prend la parole.
« On ne fait pas de service en voiture, mais à l’intérieur le café est chaud et les croissants sortent du four. » Elle me désigne d’un air malicieux l’entrée du restaurant, quelques mètres plus loin. Elle sent bon la lessive et le shampoing, son sourire est doux et franc. Je passe les mains sur mon visage pour me réveiller, je jette un regard rapide à mon reflet dans le rétroviseur, ces quelques minutes de sommeil n’ont pas suffi à défroisser mon visage. À côté d’elle, si fraîche, j’ai un air de papier mâché. « On a aussi quelques chambres de disponibles, si vous voulez vous reposer… »
Je lui souris à mon tour, je crois que je vais rester quelques jours par ici finalement. Nous nous mettons en marche dans son sillage, mes fantômes et moi.
La voix d’Édith Piaf résonne dans ma tête lorsque je traverse la rue à ses côtés :
Non, rien de rien,
Non, je ne regrette rien
Rebecca danse autour de nous, elle rit, heureuse comme une enfant.
Nous entrons tous ensemble dans l’unique restaurant-bar-tabac, au rez-de-chaussée de l’unique hôtel du village, en face de l’unique église et entre l’unique boulangerie et l’unique pharmacie.
Rebecca m’embrasse sur la joue, elle s’installe avec Folcoche, Adèle et Florence deux tables plus loin et allume une cigarette. Elle ne me quitte pas du regard, je fais semblant de ne pas la remarquer.
Ni le bien qu’on m’a fait
Ni le mal,
Tout ça m’est bien égal
Fanny, elle, ne sent pas encore ma main sur sa nuque, qui enserre son petit cou fragile que je pourrais briser d’une seule pression. Elle ne sent pas encore le poids que je vais déposer sur ses épaules, le voile de désolation que je vais étendre sur sa vie, après avoir sucé tout son bonheur, avalé tous ses sourires, m’être nourri de toute sa candeur.
Et lorsque j’en aurai eu assez, lorsque je serai rassasié d’elle, je la rendrai, disloquée, à sa vie minable.
C’est payé, balayé, oublié,
Je me fous du passé
Fanny. Désormais, il n’y aura plus qu’elle.
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Camille Lesur