Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 24 sur 41

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Le dernier dîner

21. « Dernière danse » – Kyo

« J’ai longtemps parcouru son corps,

Effleuré cent fois son visage. »

 

Juillet 2006, quinze ans avant le dîner

–D égage ! Tu m’as prise pour une pute, c’est ça ?

Depuis l’intérieur de la maison, malgré la musique, les discussions et le brouhaha dans ma tête, la voix de Rebecca me parvient distinctement. On me murmure « tu devrais aller t’occuper de ta sœur », comme si j’avais besoin qu’on me le demande. Je suis déjà en alerte, je la cherche partout. « Dehors, là-bas », on me guide, on m’ouvre le passage jusqu’à Rebecca. Et pendant tout ce temps, j’entends sa voix qui hurle des insultes, je sais qu’elle ne s’en rend pas compte, mais j’entends Folcoche dans ses mots. Je l’aperçois enfin, j’ignore ceux qui l’observent en ricanant. Les filles jalouses de ses jambes de sauterelle, de ses cheveux de sirène, les mecs frustrés de savoir que d’elle ils n’auront au mieux que son corps.

Je m’approche et j’entoure ses épaules de ma veste, ses bras maigres tremblent violemment. De froid ou de colère, un peu des deux sûrement. Ses yeux sont vitreux, sa robe tachée dégage une horrible odeur de vomi. Il était temps de partir, de toute façon. Je l’accroche à mon bras et je la dépose sur le siège passager de ma voiture, elle continue de marmonner des insultes incompréhensibles. J’allume le moteur et sa tête tombe sur mon épaule, je passe ma main sur ses cheveux poisseux, je la sens s’apaiser à mon contact.

– Je suis là, Reb, endors-toi, on rentre.

Depuis la mort d’Adèle, plus rien n’arrête la fureur de Folcoche contre Rebecca, contre le monde entier. Richissime Richard nous a laissé le château, « je n’ai pas l’intention de rentrer pour le moment et je préfère que la maison soit habitée », ce qui a rendu Folcoche encore plus folle de rage.

– Je ne suis pas ta gouvernante ! avait-elle hurlé dans le téléphone, avant de rejoindre l’aile du château qui lui était réservée.

Rebecca et moi, insectes nuisibles, nous nous étions remis à raser les murs et à errer dans cette maison comme des fantômes. Mais entre le départ de Folcoche et son retour, Rebecca était devenue une adulte. Et de plus jolie fille de l’école, de l’avis général, Rebecca était devenue l’une des plus belles femmes de Paris.

– Une jolie môme, aurait dit Adèle.

En plus d’un corps parfait, de ses grands yeux bleus et de sa peau de velours, Rebecca dégageait quelque chose qui rendait tous les hommes complètement fous. Les femmes aussi, d’ailleurs. Elle avait ce quelque chose dans le regard, ou dans l’attitude, de déraisonnable et de fragile, aussi. Je crois que c’est ça, Rebecca était fragile. Pas comme une fleur, ça non, mais comme une bombe. Prête à exploser au moindre impact, à transformer le monde, à transfigurer les gens.

Je me gare enfin devant le château, je supplie Rebecca de ne pas réveiller Folcoche, un éclair traverse ses yeux et elle me repousse pour remonter seule, en titubant, les marches du château. Je reste derrière elle, prêt à la rattraper si elle trébuche, puis je l’empêche de se coucher sur le canapé et je l’accompagne dans la salle de bains.

Elle proteste mollement lorsque je la déshabille :

– Toi aussi dégage, lâche-moi.

– Tu sens le vomi, Rebecca, et tu es glacée, laisse-moi m’occuper de toi.

Elle plonge finalement la main dans la poche de mon jean, saisit mes cigarettes et s’en cale une dans la bouche. Je fais chauffer l’eau de la baignoire et j’y vide son gel douche préféré, Rebecca vient s’asseoir dans son bain comme une enfant, la mousse recouvre bientôt tout son corps. Je la regarde fumer, nue, recouverte de mousse, Dieu qu’elle est belle.

Assis sur le bord de la baignoire, j’attrape sa cigarette et la coince au coin de mes lèvres. Je penche délicatement sa tête dans l’eau chaude, au contact de l’eau ses cheveux s’éparpillent dans la baignoire, je les masse dans l’eau savonneuse pour faire disparaître cette odeur. Elle ferme les yeux, sa tête devient lourde entre mes mains, j’ai peur qu’elle ne s’endorme. Je tire sur la bonde et l’eau s’écoule dans un gargouillis sonore, j’enveloppe Rebecca dans une serviette, elle frissonne et se colle contre moi.

– Pourquoi ils ne sont pas tous comme toi ?

Je ne réponds pas, je frictionne doucement ses cheveux pour les sécher du mieux possible et je l’accompagne jusqu’à son lit, je suis épuisé. Je la dépose sur le matelas, elle dort déjà lorsque je sors de sa chambre pour rejoindre ma tour.

Dans l’obscurité du couloir, deux yeux jaunes me fixent, l’extrémité d’une cigarette rougeoie dans le noir.

– Alors toi aussi, tu veux la baiser ?

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