Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 18 sur 41

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Le dernier dîner

15. « C’est ma prière » – Mike Brant

« C’est ma prière, un jour viendra. C’est

ma prière, et le monde changera. »

 

« C’ est grâce à lui que Jeanne et moi nous sommes rencontrées. » Ta voix interrompt ma rêverie ; de toute la soirée, c’est peut-être seulement la deuxième fois que tu t’adresses directement à moi. Je plonge mon regard dans le tien, tu me souris poliment en retour puis tes yeux se posent à leur tour sur la toile de Jeanne que tu as choisi d’exposer à la vue de tous. Je pense que toi et moi sommes les seuls à avoir jamais acheté ses tableaux. Le tien trône fièrement comme une pièce maîtresse de ta maison, le mien est remisé je ne sais où, entreposé entre deux cartons que je n’ai toujours pas pris le temps d’ouvrir.

« Il était exposé dans une galerie, pas très loin. » Tu marques une pause, tes sourcils se froncent, quelque chose te tracasse. Je connais par cœur les lignes de ton visage, je me souviens de tout. Tes pommettes qui s’arrondissent quand tu souris, ta bouche qui se pince quand tu es contrariée. « Il n’est pas signé mais je l’aurais reconnu entre mille. » Ta voix n’est plus qu’un murmure ; sous mes cheveux épars, mes oreilles en chou-fleur sont pendues à tes lèvres. Je veux que tu me parles, que tu me parles encore.

« Pourquoi Jeanne ne peint plus ? » Ta question me transperce, ta voix douce ne suffit pas à travestir tes sentiments, je te connais trop bien. J’entends tes reproches, j’entends ton jugement, j’entends tout ce que tu ne dis pas. Pourquoi Jeanne ne peint plus ? Comment le saurais-je, pourquoi ne le lui demandes-tu pas directement ? Après tout c’est moi qu’elle a trahi, c’est à moi qu’elle s’est présentée comme une artiste, c’est moi qui suis en droit d’exiger des réponses. Bien qu’en vérité, elles ne m’intéresseraient pas vraiment. Ta question reste suspendue dans l’air, tu n’as pas détourné le regard, tu attends que je te donne une explication. Il ne m’en vient qu’une : « Peut-être que Jeanne a perdu son talent. » Je sais que je vais te hérisser, te révolter, mais après tout mieux vaut ta colère que ton indifférence. Tes mâchoires se serrent, ton visage se referme. À table, Jeanne et Marc ont cessé leur conversation et nous écoutent. Je sais que Jeanne m’a entendu, mais je m’en moque. Je t’ai renvoyé la balle, j’attends ton smash.

Tu te lèves pour débarrasser les assiettes ; lorsque tu saisis la mienne, ton visage est proche du mien, c’est le moment que tu choisis pour frapper. « On ne perd pas son talent comme on perd ses clés dans son sac à main, Pierre. Quand une fleur ne s’épanouit pas, on change le pot, pas la fleur. » Puis tu disparais avec la vaisselle. Je retrouve un petit bout de toi, pas celui que je préfère, mais je te reconnais bien là. Tu es donc toujours vivante sous ce masque de douceur ; en bonne groupie, tu protèges Jeanne avec la même ferveur qu’autrefois. M’aurais-tu défendu avec autant de force si l’on t’avait rapporté d’acides critiques à mon égard ? Je sais bien que non. Mais désormais j’ai un avantage sur toi, je connais Jeanne mieux que personne. Ses défauts, ses faiblesses, ses manies agaçantes, ses angoisses aussi, la nuit, je connais son visage déformé par les larmes, ses paupières bouffies par le manque de sommeil, et je suis le seul à pouvoir lui rendre le sourire. Jeanne a besoin de moi, pas de toi. Je connais son souffle entre mes lèvres, lorsque je la retrouve après plusieurs jours de silence, ses bras qui me serrent pour que je ne parte plus, sa main qui me cherche dans le lit. Toutes ces choses que tu ne connaîtras jamais d’elle, je les capture depuis huit ans juste pour ce moment. Jeanne est à moi, tu as perdu. Sous la table, je pose ma main sur son genou, Jeanne lève ses grands yeux vers moi : « Pourquoi tu fais ça, Pierre ? » Je retire ma main aussitôt, pourquoi faut-il qu’elle complique toujours tout ?

Je ne réponds pas à sa question et je replonge dans mes souvenirs.

Mai 2015, six ans avant le dîner

Au matin du quatrième jour, j’avais quitté la maison à l’heure habituelle pour ne pas éveiller les soupçons de Jeanne. En sortant du garage, j’avais tourné à gauche pour rejoindre la route principale, comme tous les jours. Puis j’avais contourné notre maison, celles de nos voisins, et je m’étais posté à l’angle de notre rue en attendant que Jeanne sorte à son tour. Je l’avais suivie sans qu’elle s’en aperçoive, elle appuyait bêtement sur les pédales sans jamais penser à regarder par-dessus son épaule. Je l’avais observée, pendant qu’elle attachait son vélo à la barrière. Je l’avais épiée, lorsqu’elle avait traversé la rue avant de disparaître derrière les portes massives de l’église. J’avais attendu encore quelques minutes, pour être sûr qu’elle ne ressorte pas, puis, lentement, j’étais passé à mon tour devant les portes en bois sculpté. J’avais dû attendre le soir pour l’interroger.

« J’avais besoin de parler, j’étais perdue. » Jeanne pleurait de nouveau entre ses doigts maigres. Il m’avait fallu de longues minutes pour lui tirer les vers du nez, lui faire avouer ce qu’elle pensait pouvoir me cacher. Elle avait d’abord prétendu se rendre à Paris à vélo chaque matin, pour donner ses cours de dessin à l’école primaire. Coincée par l’incohérence de son histoire, elle avait rectifié « enfin jusqu’à la gare, je vais jusqu’à la gare à vélo et je prends le train jusqu’à Paris ». Plus je la regardais mentir en me regardant dans les yeux, plus je me délectais du moment où elle allait réaliser que je savais déjà toute la vérité avant de commencer à l’interroger. Acculée par mes questions, « Le train de quelle heure ? », « Jusqu’à Saint-Lazare ? », « Et ensuite, quelle ligne de métro ? », Jeanne avait fondu en larmes et n’était passée aux aveux que lorsque je l’avais mise au pied du mur. « Je connais la vérité, Jeanne, je veux juste que tu me fasses suffisamment confiance pour me la dire toi-même. » J’étais resté calme, elle avait fini par craquer. Et dans une éruption de larmes, de lamentations et de morve qui m’avait rappelé ma tante Florence, elle était enfin passée aux aveux. Des aveux lamentables.

J’apprenais que chaque jour – chaque jour que Dieu fait, alors que je me tuais au travail pour nous deux, pour offrir à Jeanne une vie confortable et lui permettre de peindre tant qu’elle le voulait, elle se contentait pour sa part d’astiquer gratuitement les vieilleries de l’église du centre-ville. « Je restaure les boiseries, je repeins quelques fresques abîmées, ils sont contents de moi et je me sens utile. » Utile ? J’avais été atterré par sa bêtise. Comment pouvait-elle croire que l’oreille qu’elle pensait avoir trouvée n’était pas plus attentive aux économies réalisées qu’à ses confidences d’une banalité affligeante ? Que pouvait-elle avoir à raconter, elle ne vivait rien.

Nous avions mené ce bras de fer pendant des heures avant que je ne parvienne enfin à la raisonner. Au fil de mes questions, j’avais appris que Jeanne avait perdu son travail à Paris depuis des mois. « Vous faites peur aux enfants », lui avait-on dit lorsqu’elle leur avait demandé de peindre leur mort. Depuis, elle dépensait avec parcimonie le capital de la vente de son unique tableau. Mon tableau. « Et de quoi vivrais-tu, Jeanne, si je n’étais pas là ? Tu n’as plus de tableaux, plus d’appartement, plus de travail. Que ferais-tu si je te demandais de partir ? » Ce dernier argument avait fait mouche, et Jeanne avait repris le chemin de l’école primaire de notre ville de banlieue. En bus. Je m’étais débarrassé de son vélo.

Jusqu’à ce jour de novembre, bien des années plus tard, où, alors qu’elle visitait les galeries minables des alentours pour organiser une sortie scolaire avec ses élèves, Jeanne était tombée sur sa dernière toile, et sur sa première admiratrice.

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