Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 37 sur 41

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Le dernier dîner

34. « Seul » – Garou

« Celui qui n’a jamais été seul, Au moins

une fois dans sa vie. »

 

Octobre 2002, dix-neuf ans avant le dîner

J e suis assis sur le sol de la cuisine lorsque les pompiers arrivent enfin. La

lumière des gyrophares teinte de rouge et de bleu le corps recroquevillé

de Folcoche qui gît sous la table de la cuisine. Ses gémissements insupportables ont enfin cessé, j’ai observé son corps se cabrer, se raidir, puis finalement retomber sur le sol comme une enclume. Je ne me suis pas approché d’elle pour caresser ses cheveux filasse, la rassurer, lui dire que les secours allaient arriver ; à vrai dire, je n’y ai même pas pensé. Au téléphone, l’opératrice m’a dit que ce ne serait pas très long, alors je me suis simplement assis par terre et j’ai attendu.

Je ne me lève pas lorsque les uniformes envahissent la cuisine et s’affairent autour de Folcoche. On me pose des questions, je les entends mais je suis incapable de répondre. Je remarque l’air de dégoût sur leurs visages, je les vois se couvrir la bouche pour masquer l’odeur qui règne dans la maison. Plus rien n’a d’importance, Rebecca est partie. Des larmes ruissellent malgré moi sur mes joues, un cri venu des profondeurs de mes entrailles résonne à mes oreilles, il me faut plusieurs secondes pour réaliser que c’est de moi que provient ce son guttural. Rebecca est partie.

Je sens des bras passer sous mes aisselles, sous mes genoux. On me soulève, on m’enroule dans du papier doré, je ferme les yeux. Faites ce que vous avez à faire, je suis fatigué.

Je me réveille dans une chambre grise, on chuchote, on s’agite autour de moi.

– Rebecca ?

Tout le monde s’arrête. De bouger, de parler. J’appelle encore :

– Rebecca ?

Quelqu’un saisit ma main. « Pierre, comment vous sentez-vous ? » Je ne connais pas cette voix, pourtant c’est elle qui va faire basculer mon existence. Je l’entends mais je peine à comprendre le sens de ses mots, ils me cognent sans pitié, me heurtent, me frappent et me meurtrissent. Je ne pense qu’à Rebecca. L’infirmière aligne des mots que je n’arrive pas à remettre dans l’ordre, puis elle m’apprend que je vais bien, je vais pouvoir rentrer dès le soir même.

Rentrer ? Mais rentrer où ? Les services sociaux ont été informés, ils s’occupent de nettoyer la maison depuis la première heure ce matin. Ce soir, elle sera propre. On me dit de ne pas m’inquiéter, je vais pouvoir rentrer chez moi.

Je ne réponds pas, j’enregistre ces informations et je les classe dans un tiroir de mon cerveau que je referme immédiatement, je les traiterai plus tard. Les vêtements que je portais lors de mon arrivée ont tous été jetés, on m’apprend que mes intestins n’ont pas résisté au choc, et que mon jean n’a pas survécu à mes intestins. On me prête un pantalon de pyjama et une blouse en coton, l’hôpital n’a rien d’autre pour moi. Est-ce que je souhaite prévenir quelqu’un ? Je pourrais appeler Florence, mais je ne peux pas lui dire ce qui est arrivé par téléphone, et je ne connais même pas son numéro.

J’écoute la voix de l’infirmière qui me conseille de me reposer, je pose ma tête sur l’oreiller. J’ai un peu envie de vomir, je regarde une poche de tranquillisant se vider dans ma perfusion, je m’endors avant que le liquide ne s’écoule dans mes veines.

Lorsque je rouvre les yeux, Richissime Richard fait les cent pas dans le couloir. Il s’arrête net quand je me redresse dans le lit, il hésite un peu puis il entre dans ma chambre. « Pierre, ce qui est arrivé est… » Il toussote, secoue la tête, cherche ses mots. J’en ai pourtant un, évident, qui se bouscule dans ma gorge pour terminer sa phrase : « … ma faute. »

Ce qui est arrivé est sa faute.

Si seulement il avait tenu Folcoche loin de nous. Si seulement il n’avait pas choisi Rebecca. Si seulement il me l’avait laissée.

Au lieu de quoi, Richissime Richard reprend : « Tu pourras rester au château aussi longtemps que tu le voudras, je l’ai promis à Rebecca. D’ailleurs, j’ai fait revenir la femme de ménage. » Je ne sais pas quoi répondre, c’est la première fois que nous nous adressons réellement la parole, la première fois que j’entends le prénom de ma sœur dans la bouche de cet homme. J’appelle encore :

– Rebecca ?

Il n’y a que son prénom que je suis capable d’articuler. Richissime Richard se renfrogne. « Rebecca n’est pas là, il vaut mieux qu’elle reste loin de tout ça. » Rebecca n’est pas là, c’est tout ce que je retiens. Alors je range les mots qui sortent de la bouche de Richissime Richard dans un nouveau tiroir de mon cerveau, et je le referme aussitôt lui aussi.

Libéré de sa culpabilité, il disparaît dans le couloir, son pas est plus léger. Je ne le reverrai jamais, et Rebecca non plus.

Une nouvelle infirmière vient me libérer de ma perfusion, me présente ses vœux de bon rétablissement et me souhaite un bon retour. Je comprends qu’il est temps de partir. Je rassemble les miettes de ce qui reste de moi, je pose un pied au sol et je fais mes premiers pas dans ce monde nouveau. Je dois prévenir ma tante Florence. Je marche sans réfléchir, une heure, deux heures, peut-être plus. J’ai l’habitude, ça ne me dérange pas. Lorsque je m’approche enfin de la maison aux rideaux en crochet, c’est toute la rue qui se teinte alternativement de bleu et de rouge. Mon cœur se serre, je crois que l’univers n’en a pas encore fini avec moi.

J’interpelle un voisin curieux qui serre sa robe de chambre autour de son pyjama. « C’est la gentille dame au crochet, il paraît qu’elle a fait une crise cardiaque. » Je m’approche de la maison, les pompiers sont nombreux pour soulever le brancard sur lequel Florence est allongée, son gros corps dépasse de chaque côté. « Vous êtes de la famille ? Venez vous asseoir. »

On m’invite dans la cuisine, on me propose un verre d’eau. « Chez une femme de son âge, et dans sa condition, son cœur n’a pas résisté à la nouvelle. » La voix est si faible, lointaine, pourtant elle est juste là. Je vois les lèvres bouger, je me concentre sur leur mouvement pour reconnaître les mots. « C’est l’enquêteur social qui a donné l’alerte, il a téléphoné à votre tante à la suite des événements de cette nuit, mais la conversation a été coupée et il n’a plus réussi à la joindre. » Je ferme les yeux, j’imagine le choc de Florence, au petit-déjeuner. Le raz-de-marée qui a dû submerger son cœur, et le court-circuit, inévitable. On me précise qu’elle n’a pas souffert, le choc a été fatal. Encore une information que je classe dans un tiroir, je sors de la maison. Je traverse le jardin, le monde a encore changé, ce sont mes premiers pas dans un monde sans personne, je reprends ma route.

Lorsque je franchis le haut portail en fer forgé du château de Richissime Richard, mon corps n’a plus la force de frissonner. Cette maison est désormais peuplée de fantômes, mais ce sont les miens, et ni eux ni moi ne savons où aller d’autre. Je traverse la cuisine, puis le salon. Je monte l’escalier qui mène à ma tour, je reprends ma place dans le creux du matelas, là où les lattes du sommier sont cassées, et je respire l’odeur de Rebecca sur l’oreiller.

Je m’assure que les tiroirs dans lesquels je vous ai toutes enfermées sont bien verrouillés, je ferme les yeux et, pour la première fois depuis longtemps, je n’ai plus peur de cette maison.

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