Le dernier dîner
29. « J’irai où tu iras » – Céline Dion
« J’irai où tu iras, Mon pays sera toi. »
Octobre 2002, dix-neuf ans avant le dîner
–T u m’en veux ? – Non.
– Si, tu m’en veux…
– Laisse-moi dormir, Rebecca, je suis fatigué.
Soupir.
– Pourquoi tu as fait ça ?
– Fait quoi ?
– Tu le sais très bien. Pourquoi tu es partie avec Richissime Richard ?
Soupir.
– J’en avais marre que Folcoche ait toujours droit à tout, et nous à rien.
Je hoche la tête, je crois que je la comprends.
– C’était comment ?
– De quoi ?
– La vie avec Richissime Richard.
Rebecca réfléchit un moment, elle fixe le plafond de ses grands yeux verts, perdue dans des souvenirs qui la ramènent à Zanzibar.
– Pas si bien que ça.
Rebecca me tourne le dos et colle ses pieds froids contre mes mollets pour les réchauffer ; comme toujours, c’est elle qui décide quand la conversation est terminée. Je tente de trouver le sommeil mais je n’ai pas l’habitude de partager mon lit avec quelqu’un, et la présence de ma sœur m’empêche de dormir. Depuis notre retour au château, Rebecca s’est installée dans ma tour. Je crois que pour la première fois, Folcoche lui fait peur. Pourtant, elle ne semble même pas s’être aperçue de notre retour.
Lorsque nous avons franchi le haut portail en fer forgé, quelques jours plus tôt, Rebecca a serré ma main plus fort dans la sienne, mon corps a été parcouru d’un frisson désagréable. Cette maison était devenue effrayante, mais elle était la nôtre et nous ne savions pas où aller d’autre, l’idée ne nous avait d’ailleurs même pas effleurés.
À l’intérieur du château tout était sombre, nous avons d’abord pensé que Folcoche était partie, puis nous avons entendu ce tintement lointain. Lent, régulier, incessant. Les épais rideaux de velours étaient tirés devant les fenêtres, l’air était lourd dans la maison, une fumée semblait rester en suspension autour de nous. Rebecca et moi avons traversé la cuisine, nous étions sur le pas du salon et cet étrange bruit de chaînes se rapprochait dans notre direction.
Sans avoir l’air de remarquer notre présence, Folcoche avait alors traversé la pièce sous nos yeux pour se rendre dans la salle à manger, sans but, sans vie. Accrochés à ses poignets par dizaines, ses bracelets tintaient au rythme de ses pas. Autour de son cou, des perles, des pierres colorées et de l’or sous toutes ses formes, Folcoche était parée de tous ses bijoux. Sa peau ressemblait à du vieux parchemin, sec et jauni ; au coin de sa bouche pendait une cigarette allumée qui répandait sa cendre partout dans la maison.
D’abord effrayés par la momie errante qu’était devenue notre mère, Rebecca et moi avions finalement pris l’habitude de ce tintement régulier, de ces marmonnements incompréhensibles, de la promenade incessante que menait Folcoche dans les couloirs enfumés du château.
Rapidement, nous nous étions rendu compte que la femme de ménage avait été congédiée, le château était dans un état de saleté lamentable. Le jardinier se hasardait encore quelquefois dans le jardin, mais il ne s’approchait plus de la maison – Folcoche l’avait éloigné à coups de carabine la dernière fois qu’il avait tenté d’arroser les plantes de la terrasse.
Nous étions donc les derniers êtres humains que Folcoche tolérait autour d’elle, elle ne nous accordait aucune attention mais jusqu’à présent nous avions échappé aux plombs.
Je m’éloigne des pieds de Rebecca, je tourne et me retourne encore dans mon lit. Trois lattes sont cassées, le sommier est posé à même le sol. Rebecca a roulé dans le creux formé par le matelas, sa respiration est régulière, je pense qu’elle s’est endormie. Je me lève le plus discrètement possible et, sans bruit, j’ouvre la fenêtre. Je m’accoude au rebord et j’allume une cigarette, la lune est haute, le ciel est dégagé. Le jardin est baigné d’une lumière pâle qui découpe chaque arbre dans la nuit, se reflète dans les ondulations de la piscine. Je scrute l’extérieur dans les brumes du sommeil que je n’ai pas trouvé, lorsqu’une lueur orangée attire mon regard. Immobile, elle scintille plus fort à intervalles réguliers. Je plisse les yeux, mais la lueur provient d’un endroit du jardin plongé dans l’ombre. J’étire mon cou le plus loin possible vers l’extérieur, mon cœur s’accélère. Je distingue enfin deux reflets luisants qui me fixent, et mes poils se hérissent sur mes bras.
Dehors, dans la nuit, Folcoche m’observe en fumant. La pointe de sa cigarette brille dans la nuit au rythme de sa respiration malade, ses yeux sont fixés sur le haut de ma tour, elle ne cille pas.
J’éteins ma cigarette et je referme la fenêtre, mon corps est glacé et mon cœur affolé. La transpiration colle mes cheveux contre mon front, mes mains sont moites. Je me laisse glisser le long du mur, les yeux rivés sur l’escalier qui conduit à ma chambre. À l’exception de Rebecca, personne n’est jamais monté ici. Pourtant ce soir, j’ai lu une fureur froide dans les yeux de Folcoche qui me fait craindre le pire.
J’attendrai demain matin pour avertir Rebecca, nous devons nous préparer, Folcoche va bientôt attaquer.
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