Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 6 sur 41

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Le dernier dîner

3. « Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai » – Francis Cabrel

« Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai Et

 

quoi que tu fasses, l’amour est partout où

tu regardes. »

 

J’ aurais dû mettre une chemise. J’ai imaginé cette scène cent fois, mille

fois, un milliard de fois ; pourtant, c’est cette pensée absurde qui vient,

la première, heurter les parois de mon cerveau lorsque je te découvre derrière cette porte.

Mon corps vient de subir un choc d’une rare intensité. Je suis là, misérable, dégoulinant sous la pluie glacée, et j’ai la sensation que le temps est en suspens. Mon cœur s’est arrêté d’un coup et, comme après une chute à vélo, je ne parviens pas encore à reprendre mon souffle. Mes poumons menacent d’exploser dans ma poitrine, j’enfonce discrètement l’ongle de mon pouce dans la chair de mon index pour vérifier que je ne suis pas endormi. C’est douloureux. Je dois donc me rendre à l’évidence, je suis là, sur le seuil de ta porte.

L’enveloppe extérieure de mon corps est devenue aussi froide que cette maudite pluie qui inonde ton jardin, les frottements de mes vêtements sur ma peau gelée me font souffrir le martyre. Pourtant, à l’intérieur, un feu brûlant m’embrase tout entier. Mon sang circule plus vite, je le sens irradier dans chacune de mes veines, impulsé par mon cœur qui cogne si fort contre ma poitrine que j’ai l’impression que tout le monde peut l’entendre.

Cette seconde suspendue s’étire maintenant en une éternité. Cette pensée, absurde, continue de rebondir dans ma tête. J’aurais dû mettre une chemise. Tu nous souris et nous invites à entrer chez toi, Jeanne et moi. C’est impossible. Tu n’as même pas l’air émue de me voir ici. À vrai dire, tu n’as même pas l’air de me reconnaître. C’est impossible. Tu portes ce sourire que j’aimais tellement autrefois, je suis obligé de rassembler toutes mes forces pour retenir ma main qui, spontanément, veut le caresser de nouveau du bout des doigts. Je suis obligé de rassembler toutes mes forces pour retenir ma main qui, spontanément, veut l’arracher de ton visage.

Jeanne te sourit en retour, elle met un premier pied dans ta maison. Un pied trempé, boueux, qui salit tout. Et la chaleur qui a envahi mon corps se rassemble au milieu de mon estomac, se concentre, tournoie, jusqu’à former une boule incandescente, infernale, irrépressible, de colère. Jeanne. Comment ose-t-elle te parler, poser sa joue contre la tienne pour te saluer ? Tout est sa faute. Si elle n’avait pas encore porté ce pull immonde, si elle n’était pas devenue si rêche, j’aurais pris le temps de me changer. Et ce soir, lorsque tu aurais ouvert la porte, cette obsession ridicule pour la chemise que je ne porte pas n’envahirait pas mon esprit. J’aurais trouvé le mot juste, un de ceux que je prépare depuis dix ans, juste pour ce moment. Pour ce jour où notre chemin, enfin, a retrouvé celui l’un de l’autre. Et alors, tout aurait été différent.

Mais Jeanne a encore porté ce pull que je déteste. Sa faute, tout est sa faute.

Serais-je monté dans la voiture, une heure plus tôt, si j’avais su que tu m’attendrais derrière cette porte ? Je ne sais pas, peut-être. Imbécile, bien sûr que oui.

Jeanne est déjà à l’intérieur de ta maison. Alors que tu l’aides à retirer son manteau et que tu l’invites à s’installer face à la cheminée pour se réchauffer, elle se retourne vers moi : « Pierre, tu n’entres pas ? »

Si, bien sûr. Je mets ma colère contre Jeanne en sourdine et je lui emboîte le pas à l’intérieur. L’ambiance est chaleureuse, je te reconnais dans le choix de chaque meuble. Le grand canapé en cuir beige parsemé de plaids épais et de coussins confortables invite à se blottir face au feu. Au mur, une toile de Jeanne illumine le salon. Lorsque Jeanne la découvre, elle reste bouche bée. « Je ne vous ai pas menti à la galerie, j’adore votre peinture depuis toujours. » Tu lui as parlé avec douceur, ton regard est plein d’admiration. Et nous voilà tous les trois, côte à côte, le nez levé vers ce tableau. Malgré mon trouble, je ne peux pas m’empêcher de saisir l’ironie du moment. Nous avons toujours formé ce trio, toi, Jeanne et moi. Lorsque tu aimais Jeanne plus que moi, d’abord. Cela me rendait fou, j’aurais pu me mettre à peindre pour que tu me regardes avec autant d’admiration. Il y a huit ans, ensuite, lorsqu’en te cherchant désespérément, c’est Jeanne que j’ai trouvée. Et ce soir, enfin, où la cruauté du hasard a voulu que tu nous réunisses tous les trois sous ton toit.

« Pierre, je vous débarrasse ? » C’est la première fois que tu t’adresses directement à moi depuis notre arrivée. Ton vouvoiement me heurte, me renvoie à distance, me donne l’impression de te rencontrer de nouveau, aussi. J’essaie d’agir le plus naturellement possible, mais lorsque tes mains effleurent mes épaules pour m’aider à retirer mon manteau, c’est une nouvelle décharge électrique qui parcourt tout mon corps. Tu es suffisamment près pour que l’odeur de tes cheveux me parvienne et que ton parfum, toujours le même, vienne me chatouiller le cœur. Je te souris poliment, peut-être un peu niaisement, en te tendant finalement mon manteau. Je te remercie, je tente de sonder ton regard à la recherche d’une quelconque étincelle, mais je ne reconnais rien d’autre qu’une bienveillante politesse. Comment peux-tu m’avoir oublié à ce point ? Est-il possible que je me trompe ; ce ne serait pas toi ? Non, c’est impossible. Ta voix, ton visage, ta démarche légère et heureuse, ton odeur et ta douceur, partout. Cet amour inconditionnel pour les œuvres de Jeanne, c’est toi, il n’y a aucun doute. Mais moi, où suis-je perdu dans ton souvenir ? Pourquoi ne m’adresses-tu pas un signe, n’importe quoi pour me rappeler à toi, à nous ?

Tu disparais avec nos manteaux trempés, et je me retrouve seul avec Jeanne. Les yeux embués devant cette toile accrochée au mur, elle murmure « Pierre, tu te rends compte… ? » Si je me rends compte, mais de quoi ? Que son talent s’est évaporé entre les mains d’enfants crasseux, qui s’amusent à peindre leurs maisons sur des feuilles volées dans la photocopieuse de la directrice de l’école ? Comment peut-elle éprouver de la fierté devant le cadavre de sa carrière, exposé aux yeux de tous ? Je la regarde admirer ce qu’elle était, comme une vieille femme admirerait une photo de sa jeunesse, la peau rebondie, les cheveux soyeux et une taille qui n’existent plus et ne reviendront jamais. « Tu lui as dit ce que tu faisais dans la vie aujourd’hui ? » Jeanne ne me répond pas. À cet instant, elle comprend enfin que ce tableau représente davantage sa décadence que sa gloire passée. Elle s’en détourne et s’agenouille face à la cheminée, les mains offertes au feu pour se réchauffer.

Derrière moi, j’entends tes pas qui reviennent. Mon cœur s’apaise de te savoir si près. Je te laisse approcher sans me retourner, et je me mets à rêver de tes mains autour de mon torse, comme avant. Je peux presque sentir la chaleur de ton corps, ta tête enfouie dans mon dos. Mais la porte s’ouvre, et avec elle un souffle glacé s’engouffre dans le salon. Une voix d’homme s’adresse à nous : « Pardonnez mon retard, avec cette pluie, c’est impossible de circuler ! » Uppercut suivi d’un coup du gauche, je suis sonné. Il me tend une main franche, attachée à un bras musclé et surplombée par un visage sympathique, ses tempes grisonnantes adoucissent ses mâchoires carrées. « Je suis Marc, bienvenue chez nous. » Je n’ai pas le choix, je saisis sa main tendue et l’enserre dans la mienne déjà moite.

Il ne ressemble pas à l’homme que je m’étais imaginé, il est plus grand, un peu plus beau aussi, peut-être.

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