Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 7 sur 41

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Le dernier dîner

4. « Toutes les femmes de ta vie » – L5

« Toutes les femmes de ta vie, En moi

réunies. »

 

« J uste au bout du couloir, à gauche. » Tu me désignes la direction d’un geste de la main, je te remercie et m’effondre derrière la porte après avoir tourné le verrou. Une auréole de condensation se forme sur le carrelage de la salle de bains autour de mes paumes brûlantes, mes jambes m’ont lâché à la seconde où je me suis retrouvé seul. Sur mes tempes humides, mes cheveux commencent à rebondir pour former des boucles juvéniles. Je les plaque machinalement contre ma joue, je ne suis plus ce gamin transpirant.

– Décidément, tu ne tiens toujours pas le choc, mon chéri.

Folcoche. Assise sur le rebord de la baignoire, ma mère me toise de son regard de dragon. Avec le temps, elle s’est un peu adoucie, mais au fond je sais qu’elle est toujours la même.

– Laisse-lui deux secondes, au gamin, t’es toujours sur son dos à surveiller ce qu’il fait, comment il se tient. S’il a besoin d’être assis un moment, laisse-le s’asseoir, c’est tout.

Folcoche fait claquer sa langue contre son palais et détourne son menton d’un geste sec pour marquer son agacement. Elle déteste qu’on la contredise, Adèle est la seule personne à pouvoir la faire taire. Adèle, c’est ma grand-mère. Pas la mère de Folcoche, mais la mère de mon père. Si lui est parti depuis longtemps, je ne sais pas trop ni comment ni pourquoi mais Adèle est restée avec nous. Je ne l’ai jamais appelée grand-mère ou mamie, juste Adèle. Elle n’est pas tendre, mais elle est juste. Alors avec elle j’ai confiance, je suis soulagé qu’elle soit là.

– Adèle… tu l’as vue ?

– Oui, gamin, ça y est, tu l’as retrouvée. C’était pas la meilleure façon mais va falloir que tu fasses avec, c’est comme ça. La vie, c’est comme ça, c’est tout.

« La vie, c’est comme ça, c’est tout. » S’il avait fallu choisir une épitaphe sur la tombe d’Adèle, c’est cette phrase qui l’aurait représentée le mieux. D’ailleurs, je crois que c’est celle-là que Rebecca a choisi d’inscrire sur sa pierre tombale. Rebecca, elle ose tout. Le jour de l’enterrement, Folcoche avait salué le mauvais goût de sa fille et s’était réjouie du cynisme de l’inscription, et Florence, la fille d’Adèle, ne savait plus si elle devait pleurer d’avoir perdu sa mère ou de se retrouver seule avec Folcoche et Rebecca. Florence m’avait gardé près d’elle tout le reste de la journée, me répétant sans cesse « heureusement, tu es là, toi », tandis que je mouchais mon nez dégoulinant dans son pull. Et c’est seulement lorsque sa peine envahissante avait fini par m’étouffer complètement que j’avais été heureux de retrouver le cœur sec de Rebecca. Depuis, Florence errait dans notre famille comme une âme en peine, nous rappelant à chaque occasion à quel point Adèle lui manquait. C’est donc sans surprise qu’en rouvrant les yeux, je la vois prendre place aux côtés de sa mère et de la mienne, sur le rebord de la baignoire.

– Salut, tante Flo.

– Oh, mon chéri, mon pauvre chéri…

Elle sanglote et se cache la bouche avec les mains, comme toujours. Ses grosses bagues scintillent sur ses doigts fripés et boudinés, je ne veux pas ressembler à ma tante Flo. Un sac de larmes.

Je m’agrippe au lavabo pour m’aider à me relever, il faut que je me secoue. J’allume le robinet et je penche la tête sur le côté pour laisser l’eau couler sur mon visage. Au loin, derrière la porte, j’entends vos voix, à toi, Jeanne et Marc. Vous discutez, vous riez, je crois même que vous avez mis un peu de musique. Et moi, je suis enfermé dans ta salle de bains avec mes fantômes, j’essaie de respirer. Sans réfléchir, j’avance peu à peu sous le filet d’eau jusqu’à ce qu’elle coule sur mes joues, s’engouffre dans mes oreilles et vous fasse enfin disparaître. Tous les trois. Je ne compte ni les secondes ni les minutes, je suis bien, la tête sous l’eau, loin de cette soirée.

Toc, toc, toc. « Pierre, tout va bien ? » Ta voix me fait sursauter et je me cogne contre le robinet, le choc résonne quelques secondes entre mes oreilles, mon cœur s’emballe de te savoir juste de l’autre côté de la porte. Je parviens vaguement à te remercier. « J’arrive dans une minute. » Je veux juste que tu t’en ailles, il me faut encore une minute.

Sur le rebord de la baignoire, Folcoche lève les yeux au ciel, agacée. Adèle m’adresse une moue du visage, résignée, tandis que Florence me regarde avec des yeux larmoyants, remplis de pitié.

Je jette un œil à mon reflet dans le miroir. Mes cheveux dégoulinent et forment à présent des boucles indomptables sur mes tempes et dans ma nuque, je saisis une serviette en éponge et j’y plonge mon visage trempé. Tu n’as pas changé de lessive. J’inspire profondément cette odeur qui me rappelle celle de tes vêtements, et je me redresse enfin pour faire face à mon reflet ridicule. Mon tête-à-tête avec l’émail du lavabo a laissé une trace rouge sur mon front, une bosse commence à se former. Mes cheveux, humides, sont collés à ma peau. Je suis fatigué. Mes traits sont tirés, je me demande quelle impression je t’ai faite. Ai-je vieilli ? Sûrement. Je me sens comme un homme âgé, usé, ce soir. Je regarde la bosse se former peu à peu sur mon front, et je souris devant l’ironie de la vie.

Une bosse. Il fallait que je me fasse une bosse sur le front.

Je ferme les yeux une seconde, et j’implore en silence l’aide de Rebecca.

– Qu’est-ce que je dois faire ?

– Te mettre un coup de pied au cul, pauvre mec.

Je souris en entendant sa voix. Je me retourne et elle est là, la plus belle fille de l’école. Avec ses jambes de sauterelle et ses grands yeux bleus, Rebecca est assise sur la lunette des toilettes. Pas question pour elle de s’asseoir à côté de Folcoche ni à côté de qui que ce soit d’autre d’ailleurs. Pas moins qu’un trône pour la reine Rebecca, et il semble que celui-là soit le seul qu’elle ait trouvé pour voler à mon secours.

– Je suis sérieuse, réveille-toi, frangin ! Ce n’est pas comme ça que tu vas avancer.

– Je ne sais pas quoi faire, Reb.

– Tu veux partir ? On va chercher ton manteau et on s’en va, on s’en fout des autres. Tu veux rester ? Alors arrange ta tronche de cake et sors de cette salle de bains.

Je réfléchis un moment. Comme d’habitude, Rebecca a raison. Je ne peux pas quitter ta maison. Dix ans. Cela fait dix ans que je te cherche partout, dix ans que je t’espère, que je t’implore, que je t’attends. J’examine une dernière fois mon visage dans le miroir, je masse mon front sur lequel culmine désormais le mont Humiliation, et je tourne enfin le verrou qui me protégeait de vous. Rebecca, Folcoche, Adèle et Florence sur mes talons, je vous rejoins enfin.

Le dîner peut commencer.

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